L'Homme élastique
1er juin
nourriture en voie de digestion. Faut-il incriminer le défaut de fonctionnement de quelque glande à sécrétion interne ? Je me perds en conjectures.
En désespoir de cause, j’ai prélevé le sang de quelques lapins pour le faire analyser. Maurice est parti ce soir pour le porter à Lyon et me ramener les cobayes.
Adrien, que j’ai interrogé sur l’ardoise à la manière habi-tuelle puisqu’il est sourd-muet, m’a répondu de son écriture appliquée qu’il faut reprendre les expériences avec des orga-nismes rudimentaires. C’est son idée, il y tient. De guerre lasse, je l’ai autorisé à préparer quelques bouillons de culture de microbes.
Quant à moi, je suis parti pour ma promenade hygié-nique du soir. En passant devant la niche de Puce, je l’ai ap-pelé, mais il a refusé de venir. Sans doute boudait-il parce que depuis plusieurs soirs j’étais sorti sans lui ? Tant pis, je suis allé seul jusqu’aux environs de Freissenet en profitant des dernières lueurs du couchant qui était magnifique. La mécanique des choses marche sans accrocs, elle !
1er juin
Journée extraordinaire et des plus importantes. Mais prenons les faits dans l’ordre.
J’achevais de m’habiller quand on frappa à ma porte : c’était Marie, avec une mine décomposée :
— Le chien de monsieur, le chien de monsieur…
— Eh bien ? fis-je.
— Il est mort, crevé.
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Je l’ai accompagnée à la niche. Puce était bien mort dans sa longue fourrure étalée comme un linceul noir.
Marie soupirait :
— C’est ma faute, monsieur, c’est ma faute…
Cette façon qu’elle a de répéter toujours deux fois ce qu’elle dit quand elle est émue, m’agace.
— Allez-y, expliquez-vous.
— Ce sont les restes des lapins de monsieur. Je ne sa-vais pas. Pour qu’ils ne soient pas perdus, je les ai donnés au chien. Je ne pouvais pas deviner que monsieur les avait em-poisonnés. Monsieur ne m’avait pas prévenue.
Puce était donc mort pour avoir mangé les restes des la-pins. Brusquement, l’idée m’est venue que j’apprendrais peut-être quelque chose sur la mort des lapins en analysant leurs effets posthumes et j’ai fait porter le cadavre de Puce sur la table de dissection.
Cette fois, l’autopsie fut révélatrice : Puce était mort d’une obstruction intestinale. J’ai retrouvé dans l’intestin grêle les morceaux des lapins : il en avait trop mangé d’un coup. Mais après quelques instants d’examen, j’observai qu’à part les effets de la mastication très sommaire de Puce, la chair des lapins était restée rose, ne portant aucune trace d’un début de digestion. Pourquoi le suc gastrique n’avait-il pas agi ? Soudain, ce fut la lumière !
La chair des lapins soumis à la dilatation atomique ne pouvait pas être attaquée par le suc gastrique, parce qu’il y avait une différence de constitution atomique entre le lapin dont les atomes étaient dilatés et le suc gastrique du chien dont les atomes étaient normaux. Les réactions chimiques
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ordinaires ne pouvaient plus se produire entre un corps dila-té atomiquement et un corps normal. Mais dès lors, si mes lapins mouraient au sortir de la cloche, la raison en était que, dans l’air normal, leur respiration ne pouvait plus produire les effets ordinaires. L’oxygène de l’air ne se fixait plus sur l’hémoglobine du sang dilaté et les lapins mouraient tout sim-plement d’asphyxie. Je tenais là l’explication tant cherchée. J’appelai Adrien, oubliant qu’il était sourd ; je me précipitai au laboratoire : la caisse de cobayes venait d’arriver.
Séance tenante j’ai commencé l’expérience sur un co-baye. Au bout de deux heures, il était gros comme un lapin angora. Mais au lieu de le mettre à l’air libre, je l’ai laissé sous la cloche qui contenait l’air dilaté en même temps que lui par l’expérience. Alors, j’ai eu la satisfaction prodigieuse de voir le cobaye, échappant peu à peu à l’effet de la piqûre anesthésiante, se mettre à trotter, comme un lapin, c’est le cas de le dire, dans la cloche.
— Oui, mais il va mourir de faim dans quelques jours, écrivit Adrien sur l’ardoise.
Je fis non de la tête. Il suffisait d’alimenter la bête avec des aliments soumis au même degré de dilatation qu’elle. Adrien a fait aussitôt le nécessaire pour soumettre à la dilata-tion atomique quelques carottes et les a glissées sous la cloche. L’animal a paru les manger avec plaisir. Tout le reste du jour je l’ai tenu en observation, et au soir j’ai pu voir sur la table d’expérimentation quelques crottes, indices d’une digestion parfaite. Jamais crottes ne m’ont fait tant de plai-sir !
Sans détruire la vie animale, on peut la soumettre à la dilatation atomique. Victoire ! Victoire !
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