L'Homme élastique

Jacques Spitz · Chapitre 31 sur 68

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L'Homme élastique

25 juillet

Voilà donc la reconnaissance qu’on peut attendre de ses malades ! Pourtant, un instant après, il s’est repris et m’a dit :

— C’est toi, le docteur.

Lui répétant alors la question : « Et toi, qui es-tu ? » il m’a répondu :

— Je suis l’empereur Napoléon.

Il s’agissait évidemment du souvenir d’anciennes lec-tures, mais je craignais qu’il ne fût devenu fou, et, tout en étant prêt à trouver normal qu’il ait un peu la folie des gran-deurs, je n’en étais pas moins fort anxieux. Heureusement, j’ai pu promptement constater que c’était seulement cet im-bécile d’Adrien qui lui avait versé une rasade de fine cham-pagne dilatée, à titre de tonique. Atlas était simplement saoul. Il faut le laisser dormir. Adrien va le veiller.

 

25 juillet

 

Atlas a très bien dormi, et s’est trouvé en possession de toute sa lucidité au réveil. Il a voulu faire quelques pas, épaule contre épaule avec moi, pour s’assurer que nous avions la même taille. Il n’est pas très sûr encore de son équilibre.

— Je me sens sur des échasses, m’a-t-il dit ; jamais je n’ai été si haut.

Quand il a vu le complet que je lui ai fait acheter, il a été pris d’une joie enfantine, a fondu en larmes, et m’a baisé les mains.

 

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— C’est bon d’être comme tout le monde, a-t-il murmu-ré.

J’ai failli en être ému moi-même. Mais aussitôt je lui ai fait ce petit sermon, digne du Père éternel s’adressant à sa nouvelle créature :

— Comme tout le monde, tu l’es en apparence, mais en apparence seulement. Il faudra que tu prennes pendant très longtemps une nourriture spéciale que te préparera Adrien, et que tu reconnaîtras à ce que ces aliments, et ceux-là seuls, auront pour toi du goût et de l’odeur. Méfie-toi, sous peine de danger très grave, sous peine de mort, de tous les ali-ments naturels et qui te seront insipides. Pour l’eau ordi-naire, tu peux en boire un peu, et, dans la mesure où elle agit mécaniquement : lavage des reins, du tube digestif, etc., elle te sera utile. Mais l’eau nécessaire à ton alimentation devra être celle que te donnera Adrien. D’autres petits désagré-ments t’attendent : tu ne pourras pas te savonner avec du savon ordinaire qui ne saurait dissoudre les impuretés que tu exsuderas. Tu prendras le savon spécial préparé par Adrien. Tu resteras aussi toujours beaucoup plus léger qu’un homme ordinaire, mais tu n’en nageras que plus facilement.

» Tout cela est en somme peu de chose, mais il faut m’obéir sur tous ces points et, de plus, n’aller parler à per-sonne du traitement que je t’ai fait subir et qui doit rester se-cret. Si tu ne m’obéis pas, sache que je peux toujours en quelques heures te ramener à ta taille ancienne.

Cette dernière menace a fait beaucoup plus d’impression que tout le reste du discours qu’il a paru mal comprendre.

— Je ne suis donc pas guéri ? a-t-il demandé.

 

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