L'Homme élastique
Chapitre III
Mon père voyait juste en disant que la politique, en brouillant toutes les cartes, finirait par faire son jeu. La ré-ponse à l’encyclique papale ne se fit pas attendre. Le groupe parlementaire communiste vint nous trouver. Ces camarades souhaitaient d’ajouter deux coudées à leur taille, et, fiers de cette discipline qui émerveille jusqu’à leurs rivaux, ils vou-laient que leurs 97 représentants à la Chambre eussent tous uniformément une taille de trois mètres pour commander le respect aux huissiers et à leurs adversaires politiques !
Mon père s’empressa de leur donner satisfaction, et même, averti qu’il était de la modicité des ressources du Par-ti, il leur consentit un prix de gros.
Puis ce fut le tour du Syndicat des instituteurs. Sachant tout le prestige que confère une taille élevée aux yeux des populations rurales, et assurés par ailleurs que les curés de village ne pourraient les concurrencer sur ce terrain, ces pé-dagogues avisés souhaitaient avoir leurs trois mètres pour dominer de haut la lutte électorale.
S’adressant à mon père, leur délégué, le camarade La-brousse, concluait par ce petit speech :
— Face à l’inertie conservatrice et aux représentants de la superstition religieuse figés dans leur taille ancienne, nous figurerons dans nos personnes l’essor de la Science une et indivisible, dussent nos élèves attraper un torticolis pour al-ler recueillir sur nos lèvres les enseignements de la connais-sance !
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À l’objection qu’un budget d’instituteur était peut-être trop modeste pour subvenir aux frais de l’opération, La-brousse répondit :
— Le gouvernement nous fera voter une allocation spé-ciale, il n’a rien à nous refuser.
Avec de pareils atouts, la partie s’annonçait mieux. Nos adversaires eurent beau redoubler d’efforts, faire circuler des pétitions dans le public des journaux réactionnaires, tous les vieux partis de gauche, tous les bénisseurs a priori de ce qui peut sortir des laboratoires de la Science, tous les tenants du dogme du Progrès à tout prix, se rangèrent à nos côtés.
Une saute d’opinion était pourtant toujours possible. Nous étions à la merci d’un retournement de la situation électorale. Mais un beau jour, une grande et merveilleuse nouvelle vint amener sur les lèvres de mon père un sourire que je ne me souvenais pas y avoir jamais vu : le gouverne-ment de l’U.R.S.S., après délibération des commissaires du peuple, venait de décréter que tous les citoyens soviétiques seraient, dès leur majorité, portés uniformément à une taille de quatre mètres !
Les commentaires de la Pravda sur ce sujet étaient par-ticulièrement instructifs :
« Il importe que, dans l’Union des Républiques Socialistes Soviétiques, tout soit à l’échelle de l’immense étendue de terri-toire occupée sur la planète. Le gouvernement tsariste, en dépit de son aveuglement impérialiste, l’avait déjà compris en ordon-nant que l’écartement des voies ferrées fût, dans la vieille Russie, supérieur à ce qu’il était ailleurs. Mais rien ne montre mieux, ca-marades, l’immense progrès fait dans la compréhension des
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choses depuis la révolution d’Octobre que la comparaison entre cette vieille mesure ferroviaire toute limitée à l’exploitation capi-taliste, et l’ampleur de la nouvelle décision prise hier par le Comi-té exécutif sous la présidence de Notre grand Camarade et Con-ducteur de Masses, Michel Strogoff : désormais, sur la vieille terre de Pierre-le-Grand, ce seront tous les hommes qui, sans excep-tion, pourront être dits grands. L’U.R.S.S. sera la terre d’Homme-le-Grand.
» Du haut de ses quatre mètres, le libre citoyen d’une société sans classes, où tous auront également la même hauteur et les mêmes chances matérielles au départ, pourra se rire des perfidies de tous les espions trotzkystes restés ridiculement à la taille des régions capitalistes !
» Quatre mètres ! camarades, quatre mètres pour labourer, quatre mètres pour forger, quatre mètres pour rire et chanter, mais quatre mètres aussi pour y loger une plus vaste culture !
» Quatre mètres ! Au temps où le prolétariat était en escla-vage ce ne pouvait être que la taille d’une statue. Aujourd’hui, sur la terre de l’U.R.S.S., quatre mètres sera la taille de l’Homme nouveau ! »
Ainsi le problème passait sur le plan de la politique in-ternationale. La boule de neige était lancée, bien lancée.
Toutes les nations commencèrent à se préoccuper des répercussions possibles de la décision russe, et de la position définitive prise par l’U.R.S.S. sur la question de la flohrisation de l’humanité.
En France, la confusion d’opinions restait extrême. Le gouvernement n’osait se prononcer. Nos adversaires redou-
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blaient de lazzis à l’égard d’une invention digne des moujiks qui l’avaient acceptée d’emblée. On déclarait que la situation était renouvelée du mythe de la Tour de Babel, que l’effort global de l’humanité était à nouveau menacé, non plus par la confusion des langues, mais par la confusion des tailles. Le même nom d’« homme » peut-il s’appliquer à des êtres dont les proportions varient de 1 à 100 ? demandaient les plus sé-rieux. La conclusion de toutes ces controverses n’exigea pas de notre pays un effort d’imagination bien nouveau : il fut décidé qu’un grand débat parlementaire sur la question s’ouvrirait dès la rentrée des Chambres.
Cependant, en Italie, où le roi n’aurait pas été fâché de pouvoir rattraper un peu les plumes de son aigrette, le gou-vernement fasciste restait aussi cruellement divisé entre son désir de grandeur et son souci de respecter la vieille tradition catholique. La Grande-Bretagne, elle, n’hésita pas. Un bill, voté en dix minutes par les Communes, interdit l’entrée des îles Britanniques à toute personne qui n’aurait pas sa taille normale. Le Nouveau-Monde observait une attitude expecta-tive. Si les instituts Flohr prospéraient en Amérique du Sud, aux États-Unis trente-deux États avaient à cette époque in-terdit toute expérience sur la taille humaine.
Ainsi la situation internationale restait incertaine, quand une nouvelle bombe éclata dans le ciel européen. Le silence de l’Allemagne sur sa découverte avait toujours intrigué mon père, et il l’attribuait au mécontentement consécutif à la der-nière défaite militaire. Le Reich se rattrapa d’un bond. Un beau soir, les journaux publièrent le texte d’une nouvelle loi qui venait d’être promulguée à Berlin :
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« Après des études minutieuses et approfondies faites dans les laboratoires du Reich sous la direction du ministère pour l’Amélioration de la Race, le gouvernement décide que la race germanique s’étendra sur toute la gamme des tailles rendues pos-sibles par l’élasticité de l’atome. Les dimensions adoptées devront être strictement conformes aux tailles, prévues dans le barême suivant :
» ART. I. – Le Führer-Chancelier aura six mètres de haut.
» ART. II. – Les ministres en exercice, le général comman-dant en chef des armées du Reich, le chef des Sections d’Assaut, les ambassadeurs, auront quatre mètres.
» ART. III. – Tout citoyen allemand, atteignant sa majorité, sera porté à deux mètres cinquante, la taille allemande.
» ART. IV. – Par dérogation, et dans un but d’apaisement religieux, les catholiques pourront conserver leur taille.
» ART. V. – Aucun Juif ne pourra dépasser dix centimètres.
» ART. VI. – Un corps spécial de police, dit police de la Mensuration, et un ministère de la Taille dirigée veilleront à l’observation des dispositions de la présente loi. »
La stupeur, l’inquiétude, l’ironie, la colère se mêlèrent dans les commentaires de presse qui accompagnèrent cette nouvelle sensationnelle. Les plus dédaigneux jusqu’alors commencèrent à nous prendre au sérieux. Les feuilles de droite se mirent à s’inquiéter pour la défense nationale, les journaux de gauche au contraire commencèrent à protester, au nom de la liberté humaine, contre ces mesures aussi auto-ritaires, inacceptables en pays démocratique. La situation
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devenait grave, la date de la rentrée parlementaire fut avan-cée.
Comprenant, une fois n’était pas coutume, que mon père était peut-être la personne la mieux qualifiée pour parler de la question, le président du Conseil d’alors lui demanda d’assister aux débats parlementaires comme commissaire du gouvernement. Cet artifice de procédure lui permit de pren-dre la parole à la tribune.
J’ai assisté à cette mémorable séance au Palais-Bourbon. L’hémicycle et les tribunes étaient pleines à cra-quer. Mon père fut écouté comme Moïse descendant du Si-naï.
« Messieurs, dit-il, l’émotion qui s’est emparée du pays devant la généralisation du traitement de la taille humaine dans les contrées voisines est pleinement légitime. Il faut bien comprendre que nous sommes arrivés à un tournant de la civilisation et que nos vieilles machines sociales, qui mar-chaient cahin-caha sur la route plus où moins droite du pro-grès, vont se trouver durement secouées dans le virage qui s’amorce. Chacun se demande où nous allons, quelle figure nous révélera le monde de demain. Ce n’est point en fermant les yeux qu’on empêche la catastrophe de se produire. Il fal-lait un large débat parlementaire. Nous l’avons eu ; je vais maintenant vous faire part de mes réflexions sur ce sujet.
» Un premier point me paraît établi : nous ne pouvons plus faire marche en arrière. L’interdiction pure et simple de la flohrisation, que certains pays ont décrétée, que certains orateurs ont envisagée ici, nous mettrait sur le continent en état d’infériorité vis-à-vis des autres nations, tant du point de vue de la sécurité nationale, à laquelle je vous sais tous par-ticulièrement attachés, que du point de vue économique.
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L’adaptation de la taille des ouvriers aux tâches qu’ils exécu-tent a quadruplé le rendement. Ce serait condamner à mort la vie industrielle du pays que d’y renoncer.
» Mais est-ce à dire qu’il faut pousser la flohrisation, comme certains pays l’ont fait, jusqu’à matérialiser dans la taille humaine les divers rangs, dignités, degrés de prestige que connaît la vie sociale ; ou au contraire, pour satisfaire à une idée d’égalité a priori, uniformiser toute une nation ? Non, sans aucun doute, et de telles mesures systématiques, outre qu’elles répugnent à notre tempérament, sont, j’en suis convaincu, fausses et dangereuses et seront certainement rapportées dans un proche avenir.
» Les recherches que je n’ai cessé de poursuivre m’ont permis d’envisager une conception plus subtile de la flohrisa-tion et de ses applications possibles, et c’est cette conception dont je veux vous faire part, à vous les premiers.
» Il me faut pour commencer prendre les choses d’un peu haut ; je n’aurai pas l’irrévérence de m’en excuser de-vant une assemblée de choix comme celle-ci.
» L’homme, messieurs, a jusqu’à ce jour souffert d’un nombre considérable de maux, mais en allant au fond des choses, on pourrait ramener tous ces maux à une dispropor-tion, à un manque d’harmonie entre le physique et le moral. Notre physique est resté le même depuis l’âge des cavernes. Au contraire, la civilisation et ses constants progrès ont nuancé à l’infini la personnalité humaine, et celle-ci n’a plus alors trouvé dans le moule uniforme que lui offrait la Nature le moyen de se loger à l’aise. À chaque instant, nous nous heurtons contre nous-mêmes. L’escargot est devenu trop compliqué pour les volutes de sa coquille, si j’ose risquer cette comparaison triviale.
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» À cet état de choses, la Science devait apporter un re-mède. Elle l’a apporté, sans trop s’en rendre compte tout d’abord : la flohrisation s’est trouvée être la solution souhai-tée.
» Le caractère des hommes, messieurs, dépend de leur taille. Le langage populaire n’a-t-il pas déjà créé ces solides associations de mots que sont le « bon géant », ou le « mé-chant nain », et qui furent au reste promues au rang de per-sonnages dans le folklore de tous les peuples ? Or, des études médico-psychologiques ont permis d’établir qu’une modification de taille entraînait un changement d’humeur, et, là est le point où je veux en venir, qu’à une humeur d’un genre déterminé correspondait une taille optimum.
» Pour beaucoup d’hommes, le malaise moral tient à ce qu’ils sont trop grands pour eux ; une réduction de taille leur ramènera la paix et le calme. D’autres, aussi nombreux, ne doivent leur misanthropie qu’à leur petite taille. Donnez-leur les quelques empans qui leur manquent, ils retrouveront un sourire satisfait devant la beauté de l’univers.
» Sans entrer ici dans les détails techniques, on peut dire qu’en général les curieux, les avares, les luxurieux trouvent dans une petite taille le moyen de vivre en harmonie avec leurs aspirations, tandis que les gourmands, les envieux, les paresseux voient dans une haute taille la fin de leurs tour-ments.
» Nous avons le moyen de corriger la Nature, de mettre en accord le physique et le moral, d’augmenter ainsi la satis-faction et le bonheur sur la terre. Est-ce là, messieurs, la be-sogne de ce malfaiteur social sous les traits duquel on s’est plu à me représenter ?
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» Mais peut-être certains d’entre vous m’objecteront-ils que cette application de la flohrisation se trouvera porter at-teinte à la moralité en soustrayant l’individu à la lutte contre ses instincts et passions, lutte où il trouvait le ressort de l’énergie et de la grandeur morale ? Que ces objecteurs se rassurent. Car qui empêche que, pour ceux qui le désireront, la lutte ne se poursuive et soit même exaspérée ? Il suffit pour cela de les traiter en sens inverse de celui où ils rencon-treraient la guérison. Du curieux, qui trouverait dans le na-nisme le moyen d’apaiser sa curiosité, je ferai un géant qui ne pourra satisfaire sa passion, et en luttant contre elle, de-viendra peut-être un saint. Devant chaque homme, peuvent ainsi s’ouvrir, comme devant Hercule, les deux chemins du vice et de la vertu. Le choix moral existe toujours, il ne dé-pend que de l’individu lui-même.
» Messieurs, j’en ai assez dit pour vous permettre de voir dans quel sens doit être conduite l’utilisation la plus habile et la plus heureuse de la flohrisation, et pour que vous puissiez constater, avec une satisfaction légitime, qui est aussi la mienne, que ce sens est celui qui se trouve tout naturelle-ment en harmonie avec l’esprit des lois de la République. Je veux dire que, loin d’imposer à des catégories entières de ci-toyens des mesures de taille fixées impérativement, il faut laisser chacun se soumettre comme il l’entend au traitement qu’il souhaite, trouver lui-même son équilibre, et nous ver-rons alors que dans ce domaine tout nouveau de la Science, comme dans tant d’autres domaines, les meilleurs résultats sont obtenus en laissant à tous le maximum d’initiative, en laissant jouer pleinement la liberté, toute la liberté, cette li-berté chérie pour laquelle sont morts nos pères. À cette con-dition seulement, toutes les individualités pourront s’épanouir et, par la diversité infinie des tempéraments, constitueront, dans le cadre de la démocratie, le bouquet le
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plus harmonieux, le plus fécond de citoyens de toutes sortes dont puisse s’enorgueillir la République ! »
Le succès de mon père fut immense. Le gouvernement l’emporta à quatre cents voix de majorité. Il fut décidé que des offices de flohrisation allaient s’ouvrir dans toutes les préfectures.
Dans la voiture qui nous ramenait, je me jetai au cou de mon père.
— Tu as obtenu tout ce que tu voulais, lui dis-je. Voici venu le temps du triomphe et du repos. La lutte est finie…
Il m’écarta.
— Es-tu folle ?… Finie ?… Mais tout commence à peine… Les imbéciles, ricana-t-il, je les ai bien roulés…
Tu verras la suite.
Je ne comprenais pas ce qu’il voulait dire. Ce n’est que plus tard, peu à peu, que je vis et compris.
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