L'Homme élastique
Chapitre V
Avec l’ère nouvelle, l’homme-outil a remplacé la ma-chine-outil de jadis. L’homme des temps passés avait besoin d’outils pour suppléer aux insuffisances d’un organisme phy-sique rudimentaire et rigide, et toute l’activité humaine s’était orientée vers une mécanisation de la planète. Désor-mais, ce fut l’homme même qui se transforma en outil. Plus besoin de véhicules pour se déplacer rapidement, il suffisait de grandir. Plus besoin de ballons, d’avions, il suffisait de pousser la dilatation jusqu’à s’envoler soi-même. Plus besoin de machines pour fouiller les entrailles de la terre ; des lé-gions d’hommes-fourmis, à peine visibles à la loupe, s’enfonçaient dans le sous-sol pour en inventorier et extraire les richesses.
La Nature, veillant à l’adaptation du règne animal, avait aussi, sous le nom d’instinct, choisi la solution qui lui faisait doter l’insecte de l’organe nécessaire à l’exercice de sa fonc-tion. L’homme en était arrivé maintenant à ce point que son intelligence lui permettait d’en agir avec la matière vivante comme la Nature elle-même. Il faisait en lui la synthèse de ces moyens complémentaires que sont l’intelligence et l’instinct, et parvenait à une domination sans précédent de l’Univers.
L’essor qui en résulta dans tous les domaines fut prodi-gieux. Ces robots intellectuels que sont les membres du Brains Government se sont attaqués avec succès à tous les problèmes de la science et de la technique. La connaissance du mécanisme des choses, qui s’est doublée d’un pouvoir
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immédiat sur elles, a progressé à pas de géants. Je n’en cite-rai qu’un exemple : celui de la chirurgie exercée par des hommes-fourmis. Ces hommes minuscules compensent les effets d’écrasement que pourrait produire leur poids par un champ magnétique qui les tient en équilibre au-dessus de la table d’opération. Dès lors, pour opérer une appendicite, le petit chirurgien entre tout simplement dans le tube digestif du patient et va réséquer sur place l’appendice. Tous les ori-fices du corps y sont passés. Il n’y a plus d’erreurs de dia-gnostic possibles. Les oto-rhino-laryngologistes vous entrent dans les oreilles, le nez, la bouche comme des super plom-biers, experts pour se rendre compte des dégâts et y remé-dier. Le dernier stade du progrès a été atteint dans la chirur-gie du cœur. À Boston, les spécialistes de la nouvelle école, équipés de minces scaphandres, s’introduisent comme des égoutiers dans une veine du malade, se laissent porter par la circulation du sang jusqu’au cœur et en réparent la paroi aussi aisément qu’on posait jadis une plaque de tôle au flanc d’un vieux cuirassé. On va même jusqu’à prétendre qu’en ré-duisant encore les dimensions, les bactériologistes pourront bientôt entamer des combats singuliers avec les microbes, ce qui sera la fin de la par trop grossière sérothérapie ! En tout cas, un fait est certain : depuis que se sont multipliés les hommes-fourmis, puces, punaises, poux et autres insectes nuisibles ont disparu de la surface du globe, comme jadis les loups chassés peu à peu par les hommes. À mesure que l’espèce humaine s’étend sur la gamme des dimensions, elle fait le vide parmi les espèces animales.
De l’amour, il n’est plus question. Il correspondait à une taille de l’individu comprise entre 1,55 m et 1,75 m, taille dont on ne retrouve pratiquement plus de représentants dans les jeunes générations. La fécondation est devenue toujours artificielle. Dès leur naissance, les nouveau-nés sont trans-
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portés dans les nurseries gouvernementales, – ce qui a délivré le monde du facteur conservateur qu’était l’amour maternel, – et sont réduits uniformément à 5 centimètres de haut, pour pouvoir être manipulés aisément et logés en grand nombre dans un petit espace. La nursery modèle d’Ozoir-la-Ferrière en compte 3 millions sur un emplacement de deux hectares. On peut les y voir, chacun logé comme une petite larve dans sa cellule, l’ensemble rappelant assez une ruche d’abeilles. On laisse les enfants croître jusqu’à seize ans, époque à la-quelle ils atteignent environ 6 centimètres. Ils sont alors soumis à toute une série de tests physiques, psychologiques, intellectuels qui permettent de déterminer leurs facultés, leur caractère, leur tempérament et, suivant les résultats de l’examen, ils sont affectés à une zone de taille déterminée. Les plus intelligents sont naturellement portés à 1,10 m. On tire parti des idiots en les développant jusqu’à 200 mètres de haut, taille où ils peuvent rendre encore des services dans l’infanterie de la stratosphère en remplaçant avantageuse-ment les ballons-sondes de l’Office mondial de météorologie. Comme le nombre des idiots n’a pas sensiblement diminué par le monde, nous en venons à connaître le temps avec une parfaite précision et la moindre averse nous est prédite huit jours d’avance. Du reste, depuis quelque temps, on utilise ces hommes extra-légers pour déplacer les nuages au mieux des besoins de l’agriculture.
Il est remarquable qu’aucun des enfants ne peut être porté à l’ancienne taille normale de l’homme. En effet, après avoir passé seize ans dans un espace aseptique, sans échange chimique possible avec l’espace ordinaire, il serait immédiatement la proie des microbes qui foisonnent dans notre univers s’il reprenait des dimensions atomiques nor-males. Il n’y a que nous, les vieux de la vieille, qui puissions,
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grâce à notre entraînement ancestral, continuer à vivre dans ce monde infecté.
Mais de jour en jour, tandis qu’intervenaient tous ces bouleversements, nous devenions plus étrangers à nos con-temporains. Le moment vint où je ne pus comprendre l’obstination que mettait mon père à ne pas vouloir se faire transformer. Chose étrange, en effet, lui, l’inventeur de la méthode, l’homme qui avait été à l’origine de tout ce boule-versement, il refusait d’entrer dans l’autoclave dont il avait si souvent manœuvré les portes pour tant d’autres. J’avais beau lui représenter qu’un homme de son intelligence, porté à la taille voulue, verrait s’épanouir en lui une seconde flo-raison de son génie, il secouait la tête, et, si j’insistais, me donnait de vagues raisons philosophiques.
— Pendant longtemps je n’ai été qu’un savant comme les autres, expérimentant au laboratoire, interrogeant la Na-ture. Mais je conduis en ce moment une expérimentation d’un tout autre genre, autrement ambitieuse : c’est l’humanité tout entière que je confronte avec le pouvoir dont la science peut la doter. Crois-tu donc que c’est simplement par goût de la destruction, ou par vain désir de pousser jusqu’au bout les conséquences de ma découverte, que j’ai tant lutté pour qu’elle s’imposât ? Non, non, je voulais, et je veux encore, savoir si en allant jusqu’au bout des pouvoirs que lui donne la connaissance, l’humanité s’améliore. Il n’est pas sûr en effet que la soif de connaître soit légitime, que le progrès ne soit pas une course à l’abîme, que ce remède : connaître, qui, pris à petite dose, jouit d’un effet curatif, ne soit pas, à forte dose, le poison dont les dieux seraient morts. Tout penseur s’est posé ces questions, mais il s’est contenté de ratiociner à leur sujet. Pour ma part, pour obtenir une ré-ponse à cette interrogation fondamentale, je me suis adressé
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à l’expérience. C’est sur l’humanité tout entière, comme sur une gigantesque armée de cobayes, que j’ai essayé mes pou-voirs pour savoir, par un résultat pratique, quelle proportion de bien ou de mal gît en la Science et la Recherche de la Vé-rité ! L’humanité va-t-elle en devenir meilleure ou pire ? L’expérience est en cours et jusqu’à ce jour je n’ai pu me faire une opinion. Si je me lance dans le courant que j’ai con-tribué à déchaîner, le vieux problème ne se posera plus pour moi, je serais emporté vers des activités nouvelles. Tandis qu’immobile sur la rive avec l’humanité ancienne, je peux suivre les résultats et juger si le sérum inoculé à la bête est curatif ou poison mortel.
Il eût été sans doute plus simple de me dire qu’il se fai-sait vieux, mais les hommes de génie eux-mêmes ne font guère cet aveu. Par tendresse filiale, et encore que ce senti-ment fût bien démodé, je restai près de lui, résistant à la ten-tation d’aller jouer ma partie dans le nouvel univers. Cela n’allait pas sans difficultés. En effet, notre vie à la taille nor-male devenait de plus en plus difficile. À la devanture des magasins figurait un gros indice : 40, 80, 150, 400, etc…, qui indiquait l’état de dilatation atomique des denrées qu’on y vendait par rapport à l’indice normal qui était 100. Il me souvient qu’un jour, souhaitant fêter à l’ancienne manière le quatre-vingtième anniversaire de mon père, j’ai voulu lui acheter un gâteau. Il me fut impossible de trouver sur toute la rive gauche une pâtisserie d’indice normal. Je dus prendre, en contravention avec les règlements, un saint-honoré de dimensions 20, grand comme un confetti (ce sont surtout les petits hommes qui aiment les gâteaux), et le dilater moi-même au laboratoire. Il nous fit bien mal au cœur.
Bientôt, il y eut plus grave.
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L’administrateur de Brains Government chargé de la pro-vince France, dont les limites correspondent à peu près à notre ancienne patrie, mécontent de voir subsister sur son territoire un nombre assez important d’hommes fidèles à la taille normale, décida que ces hommes seraient désormais parqués dans une réserve spéciale au sud du Massif Central. Ils devraient y rester jusqu’à leur mort, comme les spéci-mens d’une espèce en voie de disparition.
Considérant comme injurieuse cette disposition qui nous frappait comme les autres, mon père fit une démarche au-près de l’administration. Il estimait que son nom, et les sou-venirs qui y étaient attachés, lui donnaient le droit, à lui, le Démiurge de la nouvelle humanité, de bénéficier d’une me-sure de faveur. Son amour-propre fut mis à une rude épreuve : son nom ne dit rien à l’administrateur. L’intelligence actuelle est si peu basée sur la mémoire et le passé que tout ce qu’il avait pu faire avait déjà sombré dans l’oubli.
— Il fut un temps où l’humanité se faisait pourtant un devoir d’honorer ses grands hommes, dit mon père en son-geant à lui-même.
— Humanité ! Devoir ! Honorer ! Quel langage ! répondit l’administrateur en riant. Et qui songerait à honorer les grands hommes de 300 mètres qui sont des brutes épaisses !
J’insistai cependant pour que mon père ne fût pas en-voyé dans un camp de concentration.
— Impossible, fut-il répondu, vous ne pourriez plus vivre ici. Les magasins d’indice 100 vont tous être supprimés dans la capitale. Ils y entretiennent la flore microbienne de l’ancien espace que nous avons décidé d’aseptiser. Voyez ce
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rapport du laboratoire central qui a analysé une rondelle de saucisson prélevée dans une charcuterie normale : c’est à faire dresser les cheveux sur la tête, il y a là de quoi empoi-sonner un million d’homuncules. Nous ne pouvons plus vivre à côté d’un tel foyer d’infection. Vous, les hommes du passé, avez laissé dans l’espace trop d’impuretés. Voyons, mon cher docteur, mettez-vous à notre place : accepteriez-vous de vivre dans une singerie ?
— Que ne vous en allez-vous ? s’est alors écrié mon père, rendu furieux par la comparaison de la singerie.
Mais l’autre a répliqué :
— Nous ne nous en allons pas, pour la même raison que ce sont les singes qui sont à l’intérieur des cages et les hommes à l’extérieur.
Une race de singes, voilà bien ce que nous étions deve-nus pour nos descendants. Ils ne gardaient pour nous que la sympathie dont nous-mêmes témoignions jadis à l’égard de nos ascendants, et dont les grilles des jardins zoologiques indiquaient la mesure.
Se drapant dans sa dignité, mon père me défendit d’insister. Au retour, je le suppliai encore de consentir à se laisser réduire, à suivre le courant du progrès ; il s’y refusa avec la dernière énergie. Mais il ne voulait pas que je me sa-crifiasse pour lui ; il me demanda, m’ordonna presque de l’abandonner, de repartir là-bas, en Amérique, pour suivre la fortune de la nouvelle humanité. Ce fut à mon tour de refuser avec une énergie plus tendre. Lorsque les gendarmes stra-tosphériques se présentèrent à notre domicile, j’accompagnai mon père sur le chemin des Cévennes.
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