L'Homme élastique
17 mai
rire devant le spectacle que m’offraient mes semblables, comme s’ils avaient été des animaux d’une autre espèce. Puis j’ai soupiré devant ces files de livres qui pourrissent sur les quais en témoignant de tant de labeur inutile, devant ces traînées de menu peuple qui, aux heures prévues, s’écoulent de la porte des bureaux à la bouche des métros, devant ces jeunes personnes rieuses et stupides dont la vision de l’univers ne dépasse pas la glace de leur sac à main. Tout m’a semblé petit : l’homme, la femme, la Seine, la tour Eiffel. En songeant à la monotonie de la destinée humaine depuis l’âge des cavernes jusqu’à ce jour, j’ai fini par bâiller d’ennui.
Sur le chemin du retour, je réfléchissais à l’ordre logique dans lequel il convenait de poursuivre mes expériences à Chantambre, quand, tout comme un savant d’opérette, j’ai failli être renversé par un taxi sur le boulevard Saint-Germain. Après avoir roulé dans sa tête les plus vastes ambi-tions, finir sous la rubrique : Écrasé sur un passage clouté, quelle dérision ! C’est un avertissement, ma place n’est plus ici.
17 mai
Longue séance à la bibliothèque de l’École supérieure d’électricité, et à la Sorbonne dans le laboratoire du Corbeau. Il expérimente avec le plus gros électroaimant du monde. Je fais aussi bien que lui, mais il n’en sait rien. J’ai annoncé un peu partout mon départ pour Sumatra. On m’a trouvé l’air déjà lointain. La situation politique paraissait troubler tous mes interlocuteurs. Comme, fidèle à ma résolution, je n’avais lu aucun journal, je m’en suis tiré avec mes propos ordi-naires :
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— Depuis que l’homme est sur terre, émeutes, révoltes, guerres, révolutions et massacres de tout genre n’ont cessé de se succéder. Si tout le monde avait attaché aux agitations de ces enfants terribles l’importance qu’eux-mêmes leur donnaient, nous en serions encore aux silex du premier âge. Il faut s’abstraire de tout cela. Je plains les gens qui ne peu-vent travailler sous prétexte que Rome brûle. Au fond ce sont des badauds impuissants et paresseux qui se laissent attirer par ce qui se passe à la fenêtre.
Pour toute réponse on sourit, sans trop me prendre au sérieux à cause de ma réputation d’original.
Les derniers détails de mon déménagement m’ont en-suite occupé. Je me suis procuré tout un équipement d’électricien, une paire de chaussures de chasse pour me promener dans la campagne, et j’ai renouvelé tout mon ma-tériel de dissection. Mis en goût par ces dépenses, j’ai été jusqu’à acheter, en passant devant une vitrine des Champs-Élysées, un chien, un grand briard noir. Il s’appelle Puce. À la campagne, il pourra m’être utile. Maurice, le fils de ma gouvernante, qui me sert de chauffeur, s’en occupera durant ces derniers jours à Paris. Quand on commence à regarder les devantures des magasins, on est perdu, on a envie de tout. Il est curieux que les hommes qui sont si laids fabri-quent des objets si beaux.
L’excitation dans laquelle m’ont mis tous ces préparatifs a empêché que je m’endorme sur le coup de minuit comme je fais d’habitude. Ma secrétaire congédiée, je me suis remis à ce journal dans mon bureau désert, et je songe.
L’idée, l’étincelle qui a enfanté tout ce beau feu de re-cherches dans lequel je vais me jeter avec délices, remonte au moins à vingt ans. Bien des savants prétendent ne pou-
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voir se rappeler les conditions dans lesquelles prirent nais-sance leurs découvertes. Il n’en va pas de même pour moi. C’était à l’époque où dans ma chambre d’hôtel, Au petit Ritz, à Montrouge, je préparais ma thèse sur Les variétés de suda-tion dans la région coccygienne des mammifères supérieurs. Un dimanche après-midi, pour me changer les idées et échapper au bruit des orchestres populaires qui s’emparaient des trot-toirs, je me mis à lire, dans une de ces feuilles hebdoma-daires comme il en paraissait alors, un article de vulgarisa-tion scientifique sur l’atome. L’auteur décrivait les électrons tournant autour du noyau de l’atome et insistait sur le vide énorme qui règne au sein de la matière. « Si nous nous re-présentions, disait-il, le noyau de l’atome d’hydrogène comme un petit baril placé sur la place du Parvis-Notre-Dame, l’électron serait une tête d’épingle décrivant autour du baril un cercle qui passerait par Chartres. » J’étais allé trois jours plus tôt à Chartres pour l’enterrement de ma mère, et, au temps qu’avait mis l’autocar, je pouvais nette-ment voir se matérialiser la distance en question. Que la ma-tière fût ainsi en majeure partie faite de vide, m’avait long-temps donné à rêver ce dimanche-là.
Mais l’étincelle devait attendre des années, en veilleuse dans un coin de ma mémoire. Entre-temps, j’étais devenu in-terne des hôpitaux, docteur. Je cumulais, je faisais ma li-cence ès sciences. Un soir, entrant incidemment à un cours d’astrophysique au Collège de France, j’assistai à une leçon sur la constitution de la masse solaire. Le professeur, le vieux père Rastex, mort maintenant depuis longtemps, disait que les atomes du centre du soleil, écrasés par des pressions fantastiques, devaient atteindre des densités inouïes, au point qu’à ce degré de compression le Mont-Blanc pourrait tenir dans une valise !
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Mettre le Mont-Blanc dans une valise ! Une flamme a jailli de la petite étincelle. L’idée, que le vide de la matière pouvait être vaincu, s’est présentée à moi, avec assez d’insistance, puis je me suis mis à penser à autre chose, re-pris par la vie ordinaire.
Docteur ès sciences, correspondant de divers instituts étrangers, n’exerçant plus la médecine, mais continuant à travailler dans les laboratoires de la Faculté grâce à la pro-tection de mon vieux maître Lapébie, je continuais à faire ce qu’on appelle, – et ce que j’appelais moi-même, – une car-rière. Je me poussais dans le monde, et même à côté du monde. Je reconnus alors ma fille Ethel. Sa mère eut le bon goût de mourir peu après sa naissance.
C’est avec le développement de la théorie dite de l’Univers en expansion qu’a pu se préciser, d’une manière plus scientifique, ce qui n’était jusque-là qu’une de ces idées vagues, comme j’en ai eu sans doute des milliers d’autres qui ne se sont pas signalées à mon attention parce qu’elles n’ont pas fructifié. La prodigalité des idées inutiles qu’enfante le cerveau n’est pas sans analogie avec cette profusion de se-mences que répand sans succès la Vie, comme je le constate mélancoliquement chaque année en voyant dans mon jardin de la rue de Varenne se détacher des trembles cette pluie de flocons blancs dont pas un ne germera. Les voies de la Na-ture sont partout les mêmes. C’est précisément cette ré-flexion qui m’a permis de faire des rapprochements intéres-sants.
Je disais donc que l’astronomie a découvert que les né-buleuses spirales, les mondes les plus lointains qui soient, s’éloignent de notre voie lactée à des vitesses sans cesse grandissantes, en sorte qu’il semblerait que l’Univers entier
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se dilatât, se gonflât comme une gigantesque bulle de savon. La cause de cette fuite des mondes est inconnue. Des théo-ries mathématiques s’essaient à l’expliquer par une dilatation de l’espace. Habitué par mes études médicales à une vue plus physique des choses, je pensais plutôt que c’était la pression de radiation, c’est-à-dire la pression de la lumière rayonnée par les mondes, qui devait les écarter les uns des autres. Mais cette pression était cependant ridiculement faible pour justifier de pareils effets…
L’idée m’est alors venue, puisque les voies de la Nature sont partout les mêmes, de rapprocher le plus grand univers du monde infiniment petit, de l’atome.
L’astronomie avait déjà fourni un modèle de la constitu-tion de l’atome : celui d’électrons tournant comme des pla-nètes autour d’un soleil central. Ne pouvait-on penser que la loi de l’Univers en expansion était valable pour l’atome comme elle l’est pour les mondes d’étoiles, et que les élec-trons pussent se dilater, à la manière des nébuleuses spirales qui s’écartent les unes des autres, puisque, aussi bien, ces électrons pouvaient se contracter pour permettre d’atteindre ces densités inouïes de matière que l’on trouve au cœur de la masse solaire ? Autrement dit, l’atome était peut-être élas-tique. Mais il m’apparaissait que cette élasticité ne pouvait être démontrée dans un laboratoire, exigeant pour sa mani-festation les pressions formidables qui règnent dans les masses célestes.
Les choses en étaient là, et je poursuivais, il y a quelques mois encore, des expériences d’un tout autre genre sur le traitement du grand sympathique par les champs magné-tiques dans les maladies nerveuses, quand le hasard a voulu que j’expérimente sur une malade de Sainte-Anne, démente
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précoce dont une des manies consistait à ne pouvoir se sépa-rer d’une boule de cuivre. Elle avait coutume d’appliquer cette boule, une petite sphère creuse, aux endroits de la peau où elle avait mal. Pour ne pas la contrarier, je lui laissai sa boule dans les mains et la fis étendre sur la table de traite-ment. Je concentrai le champ électrique à hauteur du ster-num, et la légère chaleur qui en résulta fit que la malade por-ta sa main enfermant la boule contre sa poitrine. Après dix minutes d’exposition, je demandai selon l’usage à ma pa-tiente ce qu’elle ressentait.
— Rien, me répondit-elle. Uranie gonfle.
Il me fallut un certain temps pour comprendre qu’Uranie était le nom qu’elle donnait à sa boule de cuivre.
— Elle gonfle parce que ça chauffe un peu, répondis-je.
Après deux minutes de pause, je repris le traitement pour la seconde période de dix minutes.
— Elle a gonflé encore, me dit la malade.
— Eh bien, lui déclarai-je, trempez la main dans cette cuvette d’eau, et Uranie va se dégonfler.
La fraîcheur de l’eau devait naturellement annuler la di-latation du cuivre sous l’effet de la chaleur. La malade trem-pa docilement sa main dans l’eau. Je remis en place l’appareil de traitement.
— Alors ? demandai-je en me retournant.
— Elle ne se dégonfle pas, me dit-elle.
— Ah ! fis-je un peu surpris.
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Mais, ne voulant pas discuter avec une malade, j’ajoutai en guise de conclusion :
— C’est qu’elle a mauvais caractère.
C’est pourtant parce qu’Uranie ne se dégonflait pas, comme je le constatai lorsque, pris d’un doute, je recom-mençai plus tard l’expérience, – car aucun détail, même for-tuit, ne doit être négligé par l’expérimentateur, – que je vais aller m’installer à sept cents kilomètres de Paris pour essayer de mener à bien dans la solitude et le secret des recherches qui pourraient bouleverser la science.
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