L'Homme élastique
Chapitre IV
30 juillet
Étant arrivé à Paris à sept heures du matin, j’ai profité de l’heure matinale pour faire un tour dans les rues. Sur la foi de tant de récits effrayants que publiaient les revues et journaux d’avant-guerre, je m’attendais à trouver une ville en cendres, au moins en ruine. Nous avait-on assez parlé de raids d’avions, de bombes incendiaires, de gaz asphyxiants, de population décimée par les projections de microbes ! Un ou-ragan de feu et d’acier devait s’abattre, dès les premiers jours de la guerre, sur la capitale, ce devait être la fin de la civilisation… Tout cela n’était que mensonges, et ridicules visions d’anticipation. Les hommes exagèrent toujours. La réalité est tout autre, elle est peu de chose. En fait Paris n’a pas changé, et c’est à peine si de-ci, de-là on aperçoit quelques éraflures sur les façades. La vie se poursuit de fa-çon à peu près normale. En pratique, les avions ennemis ne peuvent pas passer. La guerre, c’est comme tout le reste, comme l’atome, un grand vide, un grand rien. Il faut s’en oc-cuper en imagination, travailler solidement du chapeau, comme on disait dans mon enfance, pour que ça devienne quelque chose.
Dès neuf heures, je me suis rendu au Ministère et, après avoir erré quelque peu dans les services, j’ai fini par être di-rigé sur la Direction des recherches et inventions où, après avoir dit mon nom, j’ai été reçu très cordialement par le di-recteur lui-même, un jeune colonel. Je dis jeune parce qu’il était de mon âge. Tout est relatif.
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Avec les précautions voulues, pour éviter l’effet de sur-prise chez mon interlocuteur, je l’ai mis, sous le sceau du se-cret, au courant des résultats que j’avais obtenus, en présen-tant à l’appui de mes dires les photos prises au laboratoire. Le colonel Dolomie, tel est son nom, s’est alors renversé dans son fauteuil pour me demander :
— Est-ce bien sérieux ?
— Je n’ai pas l’habitude de plaisanter, ai-je répondu en le prenant d’assez haut, mais j’excuse l’impertinence de votre question par l’étrangeté du sujet qui la motive. À votre place, je serais peut-être aussi incrédule. Mais les faits sont là, je puis les reproduire à volonté.
— Comment envisagez-vous l’utilisation de votre dé-couverte pour la défense nationale ? m’a-t-il alors demandé.
— La limite que je puis atteindre dans le développement de la taille n’est pas fixée, je pourrais peut-être la pousser à quatre mètres. Il me semble que des fantassins de quatre mètres de haut pourraient impressionner les soldats du roi de Prusse…
C’est à dessein que je donnais à ma phrase ce petit air vieillot qui la faisait plus innocente.
Le colonel est resté rêveur un certain temps. À sa ré-ponse j’ai pu voir que je n’avais pas affaire à un homme dé-nué d’intelligence :
— D’après ce que vous m’avez dit, les forces du sujet ne seraient pas augmentées par le développement de sa taille. Des hommes de quatre mètres ne seraient donc pas plus vi-goureux et offriraient seulement une surface plus grande aux éclats d’obus et autres désagréments qui se rencontrent sur
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les champs de bataille. Finalement, les pertes seraient aug-mentées, sans profit. Puisque vous pouvez opérer dans les deux sens, il me paraîtrait plus judicieux de réduire la taille de quelques hommes, auxquels on pourrait confier plus ai-sément des missions secrètes…
— Comme vous voudrez, me suis-je empressé de ré-pondre. (L’essentiel était pour moi d’avoir des sujets d’expérience.)
— À quelle taille limite pouvez-vous descendre ?
— À cinq centimètres, ai-je répondu sans sourciller.
Il a bondi dans son fauteuil.
— Cinq centimètres !
— Les cobayes que j’ai réduits, ai-je poursuivi, étaient descendus bien au-dessous de cette proportion.
— Vous m’excuserez d’être comme saint Thomas…, a repris le colonel Dolomie.
— Mon cher colonel, ai-je alors déclaré, procurez-moi un sujet, un condamné à mort par exemple, accompagnez-moi à Chantambre, et vous verrez.
— Docteur, a-t-il répondu, je ne pense pas qu’un homme de votre âge et de votre réputation cherche à me mystifier. Je vous prends au mot. Le temps de demander une permis-sion de quarante-huit heures, et nous partons ensemble.
Comme je prenais congé, je crus habile, pour faire montre de pseudo-sentiments d’humanité, de lui dire :
— L’expérience est sans danger pour le condamné. Néanmoins, sachant que les conseils de guerre condamnent,
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