L'Homme élastique
17 octobre
À quatre heures du matin, la nuit était encore noire, et il faisait un de ces petits vents glacés capables de congeler tout enthousiasme. Par le créneau ayant vue sur les lignes, on ne voyait rien, hormis quelques fusées éclairantes jaillissant de-ci, de-là. À cinq heures, l’aube a commencé, l’horizon était vide, très légèrement brumeux, d’un gris sale et triste : un vrai temps pour mourir. Douze minutes plus tard, Sestrière, qui était près de moi et plus agité que de coutume, a murmu-ré : « Ils partent. » Il fallait évidemment le savoir pour le dire, car on continuait à n’entrevoir que des nuages de brume sur la plaine basse. Vers cinq heures et demie, nous avons commencé à voir et à entendre des explosions dans les lignes allemandes. Puis les explosions se sont multipliées d’un bout à l’autre du champ de vision. « Ils arrivent », m’a dit alors Sestrière en me serrant, je ne sais pourquoi, la main. De notre côté, pas un avion, pas une saucisse, pas un coup de canon, rien : c’était l’ordre.
Quelques minutes plus tard, comprenant enfin qu’il se passait quelque chose, les batteries allemandes se sont mises à déclencher un tir de barrage sur nos lignes. Les explosions et la fumée des éclatements se mêlaient aux dernières brumes de la nuit. Le tir ne me semblait pourtant guère nour-ri, quand, tout d’un coup, je me suis senti soulevé de mon banc pour aller donner de la tête contre un madrier, en même temps qu’une explosion formidable me déchirait le tympan et que tout le monolithe de béton dans lequel était ménagé l’observatoire se mettait à vibrer comme une caisse à violon.
— Qu’y a-t-il ? demandai-je.
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— Un obus de gros calibre qui est tombé à proximité, me dit Sestrière. Leur artillerie lourde se réveille, c’est bon signe.
Il avait à peine fini, qu’une seconde explosion me ren-dait sourd pour trois minutes, au bout desquelles je parvins à comprendre qu’il me criait dans l’oreille : « Aucun danger. »
Je ne sais s’il y avait du danger et si le béton devait as-surément l’emporter contre la dynamite, mais je compris sans peine, à la précision du tir, que l’artillerie lourde ad-verse savait parfaitement où se trouvait l’observatoire du secteur. J’estimai alors que si, en ce lieu, on continuait à ne rien voir, on y entendait décidément trop, et je pris discrè-tement le chemin des galeries d’évacuation communiquant avec les environs. Je dus me tromper de côté car, au bout d’un quart d’heure, je débouchai en pleine campagne sur une petite éminence, dans un endroit qui me parut assez voisin du front, à en juger par le tir de barrage de l’ennemi qui ja-lonnait nos lignes à un kilomètre devant moi.
Mais, en ce nouveau lieu, j’étais au moins à l’air libre et ne servais plus de cible aux projectiles de gros calibre. Je me mis à plat ventre, et pris mes jumelles. Le soleil s’était levé, mais on continuait à ne rien voir. Peu à peu cependant, le tir de barrage m’a paru diminuer d’intensité, ce que j’attribuai, sans en être sûr, à l’avance des Lilliputiens qui devaient avoir atteint les batteries ennemies. L’horizon se dégageait lentement. Deux, trois lignes de crêtes, trouées d’entonnoirs, apparurent, absolument désertes. Aussi loin que je pouvais voir, le champ de bataille était vide. L’heure de l’assaut des divisions normales avait pourtant sonné depuis longtemps. Des milliers d’hommes attaquaient, là, devant moi, et je ne voyais rien. Pourtant, en scrutant attentivement le terrain,
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j’aperçus à deux kilomètres, pendant quelques secondes, une masse mouvante qui devait être un tank franchissant une crête. Par bouffées, le vent du nord-est m’apportait aussi le bruit de quelques rafales de mitrailleuses lointaines. Lassé par la monotonie du pseudo-spectacle, je me proposais de regagner l’arrière, quand un gros éclatement vint épanouir son champignon monstrueux de fumée, à quelques centaines de mètres derrière moi, et je me recouchai de nouveau sur le sol. Soudain, un bruit de tonnerre me glaça le sang dans les veines. Je cachai comme l’autruche ma tête dans la terre. Le bruit se rapprochait de moi, mais ne rappelait pas le siffle-ment d’un obus. Risquant un œil, j’aperçus les ailes d’un avion volant à peine à trente mètres de haut. À ses cocardes, je reconnus avec satisfaction un des nôtres. Il était suivi d’un second avion, puis de trois autres, et ainsi passèrent au-dessus de moi, me frôlant presque, une centaine d’avions : c’était l’aviation d’accompagnement qui partait à l’assaut. Les appareils peu à peu s’enfoncèrent vers l’horizon, et dis-parurent derrière les crêtes. Le ciel, comme la terre, redevint désert et à peu près silencieux.
Le soleil d’automne commençait à taper dur sur le tertre où j’étais blotti. J’en avais assez. À trois ou quatre cents mètres sur ma droite, j’aperçus enfin une file de quelques hommes, semblable à une cordée d’alpinistes dans le décor désert de la montagne, et qui se silhouettaient le long d’une crête. Je levai les bras, j’appelai, encore qu’ils ne pussent m’entendre, je courus quelque temps vers eux. Mais ils dis-parurent soudain dans un élément de tranchée qui courait comme une nervure blanche sur le flanc gris de la colline.
J’avais soif, je ne voyais plus rien. C’était bien la peine d’être au milieu même du champ de bataille dans l’instant historique qui devait décider de son passage à la postérité !
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Mon opinion était faite maintenant : on ne voyait rien, on ne voit jamais rien. Il faut attendre que les imaginations et la lé-gende recréent, ou plutôt créent les choses pour qu’elles de-viennent perceptibles. La réalité, c’étaient ma gorge sèche, ma présence insolite en ces lieux, et certaine odeur de terre et de chair en putréfaction qui se mélangeait à celle de mon gilet de flanelle où depuis le matin je suais avec une bonne volonté digne d’être mieux récompensée. Deux ou trois écla-tements qui, en s’épanouissant dans le ciel comme des fleurs japonaises dans un verre d’eau, fleurirent de leurs boules blanches le décor lointain, ne purent retenir mon attention, je m’orientai d’après le soleil et pris résolument la direction du sud-ouest, celle de l’arrière.
Après une demi-heure de marche dans un terrain difficile semé de trous d’obus et de flaques de boue, cette boue des temps de guerre qui semble rebelle à toute dessiccation, je parvins sur un vague chemin empierré, tant bien que mal ra-fistolé avec des rangées de rondins, et où je manquai d’abord de me donner une entorse. Me fiant à cet axiome qu’un che-min mène toujours quelque part, je le suivis de mon mieux pour aboutir à une sorte de village nègre abandonné, un amas de casemates désertes qu’un écriteau oublié m’apprit avoir été le P.C. de la 104e division. Des fils téléphoniques, des débris de vêtement, des boîtes de conserve éventrées, de vieux ustensiles de cuisine jonchaient le sol. J’appelai, un aboiement me répondit. J’ouvris les trois planches disjointes qui constituaient une manière de porte. Un chien bondit, ne prit même pas la peine de me flairer, et disparut. Ainsi, le seul être que j’eusse rencontré sur le champ de bataille était un chien perdu, et, qui plus est, ingrat !
Reprenant ma route, j’entendis vers trois heures de l’après-midi un bruit de moteur venant du fond d’un vallon.
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Enfin, j’eus la satisfaction, – si satisfaction il pouvait y avoir, – de revoir des hommes : une section de camions automo-biles était embourbée là, et à grands renforts de cris, de coups de gueule, de coups de pédales d’embrayage essayait de se dégager. Je descendis la pente, droit vers un des chauf-feurs, pour lui demander mon chemin. Il arrêta son moteur pour pouvoir m’entendre. Le lieutenant qui commandait la section, rendu furieux par cet arrêt de la manœuvre, com-mença à m’interpeller d’un ton rogue. Je le pris de très haut. Le résultat fut qu’il me fit remettre entre les mains de deux gendarmes qui se tenaient quelques centaines de mètres plus loin, à un croisement de route.
— Et la prochaine fois, je vous ferai fusiller, me dit ce lieutenant en guise d’adieu.
Les gendarmes me trouvèrent suspect. Mon accoutre-ment ne plaidait pas pour moi : j’avais bien un casque, mais ma jaquette était couverte de boue, mon gilet déboutonné laissait voir que ma cravate noire avait largement déteint sur ma chemise, quant aux jambières de cuir où j’avais pris soin d’enfermer le bas de mon pantalon rayé, elles tournaient au-tour de mes jambes et donnaient à croire que j’avais les mol-lets sur les tibias. Le résultat ne tarda guère : je fus emmené comme espion au poste de commandement du corps d’armée. Au moins devait-ce être à l’arrière.
Quand nous arrivâmes, mon escorte et moi, dans le petit village où devait se trouver l’état-major, la confusion la plus grande régnait dans les rues et dans les bureaux du corps d’armée installés dans le presbytère… Je n’aurais jamais cru qu’il fût possible de faire quelque chose, même la guerre, dans un pareil désordre. Au reste, on n’y faisait rien. Ren-voyés de bureaux en secrétaires et de secrétaires en chefs de
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bureaux absents, mes gendarmes perdirent patience au mi-lieu des coups de téléphone, des quolibets des plantons, du bruit des tracteurs qui embouteillaient le croisement des routes devant l’église. Après avoir pris conseil d’un infirmier détaché d’une ambulance voisine et qui fumait des cigarettes en attendant la victoire, ils décidèrent de m’enfermer jusqu’à nouvel ordre dans les W.-C. du curé, la seule pièce qui fer-mât à clé dans toute la demeure de ce saint homme.
Trouvant la plaisanterie un peu forte, je commençai par tempêter pendant un quart d’heure, faisant à moi seul plus de bruit que le front d’attaque. Rien n’y fit, la porte était so-lide. Alors, de guerre lasse, je m’assis, puisque aussi bien ce lieu contenait un siège, et je commençai à rédiger mes sou-venirs de guerre au crayon sur mes manchettes.
C’est là qu’à onze heures du soir, j’ai été délivré par le général Sestrière en personne qui, s’apercevant de ma dispa-rition, avait en vain téléphoné tout l’après-midi dans les états-majors pour essayer de me retrouver. Ma mauvaise humeur a cédé dans l’atmosphère de succès qui soulève toute l’armée. J’ai enfin appris ce qui s’était passé : les re-tranchements ennemis sont emportés sur une profondeur de cinq à dix kilomètres sur tout le front d’attaque de la division Mu. Trois divisions motorisées s’élancent dès cette nuit dans la brèche ouverte. Six autres suivront demain matin. Au grand quartier général, où nous sommes revenus en auto séance tenante, on est rayonnant.
D’après les premiers rapports des commandants d’unités, les pertes en Lilliputiens atteignent à peine 1 pour cent, encore doit-on considérer qu’il entre dans ce nombre pas mal d’égarés qui seront retrouvés les jours suivants. Les petits hommes font preuve d’un cran extraordinaire. Ils ont
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