L'Homme élastique
16 mai
souvenir que j’ai conservé de l’âge des folies est ma fille Ethel qui, dans l’Université américaine où je l’ai envoyée, n’est pas gênante. Je lui ai écrit un mot pour lui annoncer que je ne tenais pas à la voir pendant les vacances et qu’elle prît ses dispositions pour les passer en Amérique. Elle va en-core dire que je ne l’aime pas, tant pis. Il est vrai que l’amour paternel ne m’étouffe pas. Je me souviens encore du scan-dale que j’ai fait le jour où mon célèbre collègue Lefleau, m’a montré avec orgueil son fils en me disant : « Voilà ce que j’ai fait de mieux », je lui ai répondu :
— Le premier imbécile venu aurait pu en faire autant.
On m’a traité de monstre. Ma réponse était pourtant d’une indiscutable vérité.
16 mai
J’ai passé la matinée à couvrir d’équations mon papier. Un champ magnétique circulaire serait préférable au champ rectiligne que j’ai employé jusqu’à présent. Il me semble qu’il n’y a aucun obstacle s’opposant à la réalisation d’un champ tournant. Je viens de dicter une longue lettre pour Adrien en lui demandant de prendre ses dispositions dans ce sens. Ajoutant des croquis dans la marge, j’ai regretté mon impuis-sance à dessiner : mes figures ressemblent à des barbouil-lages d’enfant. N’importe, Adrien comprendra. Et cela fera mieux dans les vitrines des collectionneurs de l’avenir, si je réussis…
À titre de détente, une petite flânerie dans Paris a occu-pé le reste de mon temps. Je me sens plus que jamais étran-ger aux humains depuis que j’ai pris la décision de me re-trancher de leur compagnie. À diverses reprises j’ai éclaté de
– 9 –