L'Homme élastique

Jacques Spitz · Chapitre 3 sur 68

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L'Homme élastique

14 mai

 

Encore préoccupé au réveil par les équations de la veille, je me suis fait raser par le barbier de l’hôtel pour garder ma disponibilité d’esprit. Mauvais calcul, car j’ai dû subir pen-dant toute l’opération des considérations sur les dangers de la politique extérieure du gouvernement. Je n’arrive pas non plus à comprendre l’importance attachée par les garçons coiffeurs à l’égalité de hauteur des pattes de part et d’autre du visage…

Dans la matinée, j’ai fait expédier les trois caisses d’épicerie dont Marie m’avait dit avoir besoin, et je lui en ai annoncé la nouvelle par téléphone. Adrien est arrivé à Chan-tambre. Sa surdité est parfois regrettable. J’aurais aimé lui poser des questions au sujet de l’installation du laboratoire dans la grange. J’ai chargé Marie de lui recommander de faire diligence, et j’ai annoncé mon arrivée définitive pour la semaine prochaine.

Tout à l’heure, je repars pour Paris par la route.

 

15 mai

 

Hier, j’avais profité du trajet en voiture, durant lequel je ne pouvais travailler, pour lire les journaux. Cette lecture a assombri mon humeur, comme chaque fois que je m’y livre. On ne m’y reprendra plus. À en croire ces feuilles, l’horizon serait chargé de nuages. Cette malheureuse affaire de Hol-lande trouble l’esprit des amateurs de politique extérieure. Pour moi, ce ne sont là que distractions de concierge. S’il fal-lait perdre son temps à se préoccuper de toutes les folies des hommes, on ne ferait jamais rien.

 

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De retour dans mon cabinet de travail à Paris, j’ai em-ployé une partie de ma journée à dépouiller avec ma secré-taire le courrier arrivé pendant mon absence, en l’élaguant sévèrement. Pour commencer, j’ai jeté au panier toutes les demandes de secours et les lettres de recommandation. Puis j’ai dicté des réponses pour éluder les demandes d’articles émanant de trois revues médicales étrangères. Refusé éga-lement de participer au Congrès international de Philadel-phie, l’année prochaine. Je n’ai plus de temps à perdre à es-sayer de faire connaître mes idées. Ou plutôt, j’attendrai qu’elles se soient précisées avant d’en parler. Pour l’instant, ma tâche est ailleurs. Mon programme tient en deux mots : disparaître et travailler.

J’ai dressé pour ma secrétaire un projet de lettre stan-dard qui lui servira à écarter poliment les requêtes des con-frères sollicitant mon opinion sur leurs travaux. Là encore, plus de temps à perdre avec la pensée des autres. La curiosi-té n’est pas mon fort. Elle n’est que le symptôme d’une dis-persion des facultés qui ne savent comment s’employer.

Il a fallu aussi établir la liste des livres que je désire em-porter et des revues techniques qu’il faudra m’envoyer régu-lièrement à Chantambre. Tout le reste attendra à Paris, et me sera seulement adressé en paquet une fois par mois. J’ai in-terdit de façon absolue à ma secrétaire de donner mon adresse à qui que ce soit. Au téléphone, elle devra répondre que je voyage en Extrême-Orient, ou en Amérique du Sud, en variant les lieux pour dépister les curiosités.

Mon courrier contenait une lettre anonyme m’avertissant que ma femme me trompait. Je n’ai pu m’empêcher de penser que si j’avais été marié, une telle lettre aurait pu troubler ma sérénité. Par bonheur, le seul

 

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