L'Homme élastique
Deuxième partie Mémoires de Miss Ethel Flohr
Deuxième partie
Mémoires de Miss Ethel Flohr
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I
Ma vie n’a vraiment commencé que le jour où, school-girl perdue parmi des milliers d’autres, je suis brusquement de-venue la fille de l’homme le plus célèbre du monde. Moi qui, la veille encore, devais comme toutes mes camarades em-prunter à une amie des bas de soie ou une robe pour sortir, faire la queue pour entrer au théâtre, déjeuner dans les drugs-tores, et supporter que les glaces des vitrines me séparent toujours du manteau de vison de mes rêves, je m’éveillai un beau matin avec l’univers à mes pieds. Une escorte de qua-rante journalistes m’attendait à ma porte, un crédit illimité chez mon coiffeur, toute la haute couture se mettait à mes ordres, et le courrier m’apportait plus d’invitations que je n’eusse pu en accepter en mille ans. Ma photographie en première page de tous les journaux me valait, partout où je m’adressais, de ne plus rencontrer que des sourires bienveil-lants. Toutes les difficultés de l’existence se trouvaient mira-culeusement aplanies. D’un seul coup, je me trouvais portée au sommet du building de la renommée, bien plus haut que ceux de l’Hudson. Pour que la tête ne m’ait pas tourné, il faut qu’elle ait été solide. C’est néanmoins dans une manière de rêve que je pris le bateau pour revenir en France. Durant toute la traversée, je fus reine encore. L’enchantement ne cessa qu’au Havre.
La gloire devait faire, – du moins je l’imaginais, – de tout homme un prince charmant. Quand je vis mon père sur le quai, le saisissement fut tel que j’en laissai glisser mon sac à main dans le bassin du port.
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— Mon pauvre papa, tu es trop laid ! ne pus-je m’empêcher de m’écrier.
Son parapluie crevé, son paletot fermé par une épingle de nourrice, un chapeau melon verdâtre enfoncé jusqu’aux oreilles le faisaient déjà impossible. Mais sa tête ! Je l’avais toujours traité de vieux singe, et bien souvent m’étais rendue au zoo dans l’intention de me familiariser avec son image lointaine. Mais l’expression d’un orang-outang tire toujours quelque tranquille noblesse de sa stupidité. Le visage de mon père, lui, était dévoré par le génie, – or, le génie est affreux. Telle est la première vérité que je découvrais lors de ce pre-mier revoir. De toutes les leçons que je dus par la suite à mon père, celle-là n’était peut-être pas la moins bonne.
« Comment ma mère a-t-elle pu aimer pareil homme ! » me disais-je encore dans le train transatlantique, avec un dé-sespoir de petite fille. Mais deux semaines ne s’étaient pas écoulées que je me trouvai conquise par le génie paternel, et un revirement complet me permettait de comprendre dans quelle atmosphère futile s’était jusqu’alors passée ma vie. Mon père était un homme prodigieux. Il passait à travers la gloire et les conventions ordinaires avec autant de détache-ment qu’un clown dans un cerceau de papier. Rien ne le re-tenait, hors son œuvre. D’une activité incessante, il allait de son laboratoire à son bureau d’homme d’affaires, sans dis-traire une minute. Aucune considération ne semblait devoir l’arrêter dans la tâche qu’il s’était fixée. Ni les sentiments, ni les nécessités sociales, rien n’avait grâce qui pouvait barrer sa route. Il était possédé par la grandeur de sa découverte dont il était alors presque seul à entrevoir les conséquences fantastiques. Il voulait aller jusqu’au bout, quoi qu’il pût arri-ver. En peu de temps, à son contact, je me trouvai comme envoûtée par la puissance magique qui menait son intelli-
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gence et sa volonté, et je compris toute l’étendue de ses des-seins. Quand, un soir, il me demanda avec sa brusquerie ha-bituelle : « Dinde, tu veux te marier ? » je me bornai à haus-ser les épaules. Pour le moment, ma tâche était ailleurs. Il s’agissait de soulever le monde, et rien n’était plus tentant pour ma jeunesse que de l’assister de toutes mes forces dans cette entreprise inouïe.
À l’époque où j’arrivai en France, mon père avait su tirer parti du tapage de sa renommée pour faire adopter par le corps médical le principe d’une variation de taille d’environ 20 pour cent – exactement 16 pour cent – pour le traitement curatif de la tuberculose. Les résultats des expériences faites pendant la guerre étaient parfaitement concluants. Toute ré-sistance ne pouvait être que l’œuvre de la mauvaise foi. La flohrisation – le mot était déjà dans le langage – se révélait souveraine contre toutes les maladies microbiennes, aiguës ou chroniques. L’individu, placé par le changement de taille dans une sorte de nouvel espace aseptique et vierge, jouis-sait d’une protection parfaite contre tous les microbes. Un institut Flohr fonctionnait à Versailles et traitait 700 cas par jour.
« Il était temps qu’une nouvelle gloire vienne se substi-tuer dans la reconnaissance humaine à celle de Pasteur un peu décrépite », me faisait ironiquement observer mon père. Mais ce n’était pas de reconnaissance qu’il se souciait. En veine de confidence, il ajoutait : « Avec la médecine, nous avons déjà un pied dans la place. » La place, c’était la rou-tine humaine qu’il s’agissait de vaincre afin de pouvoir aller de l’avant.
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N’hésitant pas à s’orienter vers les voies les plus di-verses, et même en apparence les plus divergentes, mon père s’occupa alors de conquérir l’épicerie – il faut toujours réus-sir dans l’épicerie, disait-il – et de demander au commerce de l’alimentation les importantes ressources qu’il ne pouvait raisonnablement attendre de l’exercice de la médecine. Il mit au point un procédé de flohrisation des denrées périssables pour la fabrication de conserves en tout genre. Il suffisait de réduire atomiquement de 20 pour cent les fruits et les lé-gumes pour les soustraire à l’action chimique de l’air et à la pourriture. De la sorte, il put bientôt concurrencer tous les marchands de petits pois extra-fins en fournissant des pois encore plus fins simplement enveloppés dans un sachet de cellophane. Appliqué au poisson frais, le procédé rendait inu-tile les frais de transport en wagons frigorifiques. Dans un tout autre domaine, un traitement analogue pour l’essence d’aviation permettait de réduire le volume de ce carburant et d’emporter dans un dé à coudre de quoi battre le record de distance. Il semblait que, dans toutes les branches du com-merce et de l’industrie, de nouvelles possibilités s’offrissent en foule.
Je m’initiai cependant aux méthodes paternelles, et ne tardai pas à apporter dans ses projets et ses affaires ma note personnelle. Durant mon séjour en Amérique, mon œil s’était habitué aux longues jambes des Anglo-Saxonnes, et, de re-tour dans mon pays, je me trouvai péniblement impression-née par la vue de nos embryons de femmes latines qui traî-nent leur derrière au ras du sol. Il me vint à l’idée qu’une lé-gère augmentation de taille de 5 pour cent, outre qu’elle donnerait à la silhouette féminine les quelques centimètres manquants, effacerait du même coup les rides du visage, tout en le préservant pour l’avenir de l’injure des agents chi-miques de l’air. Il se révéla en effet bientôt que la flohrisation
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était pour le visage féminin la véritable eau de Jouvence. Il suffisait de lancer le traitement.
Approuvant cette idée, qui devait familiariser le grand public avec sa découverte en lui attirant toute la clientèle féminine, mon père me donna carte blanche. Je pris alors dans ses affaires la direction d’un nouveau département, dit de la flohrisation de la Femme, et ouvris un institut de beau-té où l’on se mit en devoir de dilater sans tarder les clientes. Les résultats furent merveilleux. En peu de temps, je ne pus satisfaire aux demandes et dus créer de nouvelles succur-sales. La mode s’en mêla. Tout un réseau de salons de dilata-tion s’étendit sur le pays. Enchantés des affaires que nous leur faisions faire, – car toute femme grandie devait renouve-ler sa garde-robe, – le consortium des grands couturiers, le syndicat des chausseurs parisiens, la chambre profession-nelle de la haute mode, l’amicale des fourreurs et de la pas-sementerie se mirent en rapport avec moi, versant primes et commissions pour tout traitement, et utilisant toute leur force de persuasion, qui est grande, à m’envoyer des clientes. Je me partageais entre Mercure et Esculape. Toute cette époque fut une période d’activité grisante. J’avais ap-pris en Amérique la manière de conduire la publicité, et je connaissais assez les femmes pour savoir comment les ma-nœuvrer. Peu à peu, je devins une manière de dictatrice de la beauté.
— Avant un an, pus-je bientôt dire à mon père, on ne rencontrera plus, dans les milieux convenables, une seule femme ayant moins de un mètre soixante-quinze.
Cependant, il restait sombre. « La gloire d’une Elizabeth Arden ne doit pas plus nous retenir, disait-il, que celle d’un Pasteur. Guérir ou embellir, c’est bien, mais c’est peu. Il faut
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plus d’audace, pousser jusqu’au bout des possibles, et en ve-nir à diversifier à l’infini les tailles humaines. Alors l’humanité s’égaillera dans des régions neuves, connaîtra d’autres curiosités, et un nouvel avenir s’ouvrira devant elle. »
Quand nos succès se confirmèrent dans toutes les branches où nous nous étions risqués, mon père crut le mo-ment venu d’ouvrir une clinique spéciale où seraient entre-prises des transformations plus radicales. Son intention était que tout individu qui en ferait la demande pût recevoir la taille de son choix. Intention bien hardie pour l’époque. Si la curiosité du public était au plus haut point éveillée, il n’y puisait point encore le goût de se soumettre au traitement. Nous connûmes alors des heures d’attente pénibles qu’égayèrent petitement quelques anecdotes. Durant les premières semaines il n’y eut qu’une commande bien tri-viale, celle de deux cirques qui demandèrent qu’on leur fa-briquât des phénomènes : sept nains et deux géants. Mon père proposa de pousser la taille de ceux-ci à quatre mètres. Mais une certaine crainte de la grandeur régnait dans l’humanité d’alors et les impresarii ne voulurent pas qu’on dépassât deux mètres soixante-quinze. « Au-delà, disaient-ils, on ne croirait plus qu’ils sont vrais. »
C’est le jour de mon anniversaire que, par une coïnci-dence heureuse, mon père vit entrer dans son cabinet son premier client bénévole. Par malheur, c’était encore une ma-nière de fou. Le malheureux était intoxiqué de poésie, de Baudelaire en particulier. Au cours de la consultation, il commença par lire avec ravissement le sonnet de la géante :
J’eusse aimé vivre auprès d’une jeune géante…
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— Le songe du poète d’hier peut-il devenir la réalité d’aujourd’hui ? s’écria-t-il.
— Bien aisément, fit mon père.
— Pouvez-vous faire de ma maîtresse une géante et de moi un nain ? Pourrai-je
Comme un hameau paisible au pied d’une montagne Dormir nonchalamment à l’ombre de ses seins ?
— Il ne tiendra qu’à vous, et à elle, répondit mon père avec flegme.
Le double traitement commença sans tarder. J’y assistai avec une curiosité passionnée. Quand les patients quittèrent la clinique, ils formaient le couple le plus étrange qu’on pût rêver. Mon père fit au poète toutes les recommandations voulues, l’avertissant du danger que son poids excessive-ment concentré pouvait faire courir à la jeune femme déten-due à quatre mètres et qui, rousse et bébête, ressemblait maintenant à un gigantesque panneau-réclame pour savon Palmolive. Ce fut peine perdue. Les hommes, les poètes sur-tout, sont stupides. Notre client revint deux jours plus tard : l’imbécile avait tué sa maîtresse. Pour pouvoir dormir à l’ombre du sein chaleureux, il avait voulu grimper le long du flanc de la jeune femme. Tant qu’il avait suivi la cage thora-cique tout avait bien été, mais un faux pas l’avait fait glisser et, passant entre deux côtes, il avait pénétré comme une lame de poignard dans le cœur de la victime. Lui-même s’y serait noyé, s’il n’avait eu la présence d’esprit d’écarter les bras pour s’accrocher aux os.
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Au demeurant, cette mort étrange et originale semblait flatter ses goûts d’excentrique, et il n’aurait pas été loin de s’en vanter avec une fatuité toute masculine s’il n’avait craint d’être poursuivi pour homicide par imprudence.
Devant des conséquences si périlleuses du traitement, j’eus peur, je l’avoue, et fis à mon père des représentations qu’il accueillit comme un quartier de roc fait d’un paquet d’écume. Il me renvoya à mes maisons de beauté. Cepen-dant, lui-même poursuivait petit à petit, mais hardiment, dans la nouvelle voie. Deux hommes de petite taille lui furent amenés par leurs épouses qui désiraient un conjoint de belle stature. Puis ce fut un champion de saut en hauteur qui, pour pouvoir franchir cinq centimètres de plus et battre le record du monde, demanda à être soumis à une dilatation atomique raisonnée. Il faisait montre de faux scrupules :
— Je ne sais si c’est bien sportif…
— Vos concurrents n’ont qu’à faire comme vous, répon-dit mon père avec sa logique cynique.
Peu à peu, un petit courant de demandes prit naissance. À la suite d’un article paru dans la Revue de Chirurgie, et fai-sant ressortir l’intérêt qu’il y aurait pour les opérations déli-cates à agrandir le patient et du même coup l’organe à opé-rer, deux chirurgiens envoyèrent une demi-douzaine de ma-lades qui furent consciencieusement dilatés. Mon père avait suggéré qu’inversement le chirurgien pourrait être rapetissé, mais la bonne volonté de ses confrères n’alla pas jusqu’à suivre cette suggestion.
D’autres corporations se montrèrent moins timorées. Dans l’horlogerie, des industriels ingénieux comprirent le parti à tirer de tout petits hommes. Ils envoyèrent à la réduc-
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tion une trentaine d’ouvriers que la promesse d’un salaire triplé avait rendus consentants. De même, deux peintres en miniature et un ramoneur n’hésitèrent pas à se soumettre à une réduction considérable en vue de faciliter leurs travaux.
Ce furent là les pionniers de l’humanité nouvelle. Avec plus d’audace, mon père développait maintenant ses vues dans les publications techniques : « Pour les entomologistes, disait-il, quel avantage n’y aurait-il pas à être de la taille même des insectes qu’ils observent ! Ils y gagneraient de mieux comprendre leurs objets d’étude en se trouvant en sympathie avec eux. Car la sympathie, comme l’antipathie, sont affaire de taille : si l’éléphant nous est plus sympathique que le pou, cela tient surtout à une question d’échelle.
» Par contre, les astronomes, s’ils étaient géants, rece-vraient sur leurs rétines, agrandies cinq ou six fois, une quantité beaucoup plus importante de la lumière envoyée par les astres lointains, et nul doute qu’ils ne soient alors amenés à en tirer des déductions de la plus haute impor-tance. L’homme peut maintenant grimper ou descendre les degrés de l’échelle sur lesquels Pascal l’avait immobilisé entre les deux infinis. Il devrait le comprendre.
Les corporations savantes faisaient la sourde oreille, mais les travailleurs manuels se montraient plus entrepre-nants. Tout individu qui se faisait transformer ne le faisait jusqu’alors qu’en vue d’un résultat pratique. Je crois avoir été à l’origine de la première transformation consentie par amour. Une des modestes employées de mes services, une certaine Gabrielle, vint me trouver un jour toute en pleurs. Son fiancé, jeune représentant d’une grosse maison de cuirs et peaux, allait être envoyé en Amérique du Sud et, devant les frais élevés du voyage, elle ne pouvait songer à
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l’accompagner. Pourtant, elle menaçait de mourir de chagrin si elle devait rester seule. Lui offrir le prix de la traversée eût été témoigner d’une charité banale. Je m’avisai de lui propo-ser de se faire réduire à des dimensions telles qu’elle pût être emportée dans une valise par l’élu de son cœur, sans attirer l’attention. Jusqu’alors, mon sexe, qui ne rêve que gran-deurs, n’avait songé qu’à gagner des centimètres, et j’étais curieuse de voir si une amoureuse sincère pousserait le dé-vouement jusqu’à s’effacer et ne plus être qu’une souris dans la poche de son seigneur et maître. Gabrielle accepta d’emblée, si instantanément que j’en fus surprise. En moi, un vieux fonds de féminité se prit à envier cette sœur si sûre de son amour. Pour ma part, je ne connaissais personne pour qui j’eusse consenti pareil sacrifice. Mais je ne m’attardai pas à ces sentiments qui appartenaient à une époque déjà passée de ma vie. Sur mes instances, mon père consentit, – une fois n’est pas coutume, – à favoriser l’amour. Gabrielle fut la première femme qu’il réduisit.
La clinique de grande transformation n’opérait guère plus d’une dizaine de clients par jour quand se présentèrent trois personnages à mise équivoque qui se déclarèrent prêts à payer rubis sur l’ongle la somme demandée pour être ré-duits à dix centimètres. Les collaborateurs de mon père, soupçonnant ces hommes d’appartenir à une bande de vo-leurs, hésitaient à leur donner satisfaction. Mais mon père fit procéder sans scrupule à l’opération.
— La société, dit-il, n’a qu’à prendre ses précautions et s’adapter aux nouvelles possibilités offertes par la science.
Bien lui en prit car, depuis ce jour, ce fut un courant ininterrompu de personnages à mines patibulaires qui défila à la clinique. L’opération devait être pour eux la source
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d’affaires lucratives : toute la haute pègre sembla se mettre en devoir de passer dans les autoclaves. Comme j’en faisais la remarque assez désenchantée à mon père, il me répondit en ricanant, avec une de ces formules cinglantes qui lui étaient habituelles :
— Le christianisme aussi a commencé par les humbles.
Au reste, les « humbles », comme disait par politesse mon père, ne furent pas les seuls à songer aux profits plus ou moins licites que l’on pouvait tirer d’une transformation. Un licencié ès sciences se présenta pour être réduit. On crut que c’était par curiosité scientifique, mais, pressé de questions, il finit par avouer que c’était la misère qui l’obligeait à recourir à ce procédé grâce auquel il pourrait se glisser dans les salles d’examen et souffler aux candidats au baccalauréat, qui le paieraient grassement, le texte de leurs compositions ! Cette utilisation de sa découverte fit la joie de mon père. Il était écrit que toutes les possibilités de fraude y passeraient et que les hommes témoigneraient de la plus grande ingéniosité pour tourner les lois et règlements.
Peu à peu, nous faisions tache d’huile. Le petit homme baudelairien, tout consolé de la mort de sa géante, et parais-sant très satisfait de ses dix centimètres, vint présenter trois vieux messieurs, membres comme lui du cercle Volney et qui, par curiosité disaient-ils, souhaitaient se faire réduire. On pouvait, à leur air égrillard, voir que les motifs de cette curiosité n’étaient guère vertueux. Satisfaction leur fut néanmoins donnée comme aux autres. On ne refusait per-sonne. Et le chiffre des transformations s’accrut peu à peu, monta à deux cents par jour. La province se mit à donner, la jeunesse à s’intéresser à l’opération. Les élèves de l’École co-loniale décidèrent de se soumettre tous à une dilatation de
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40 pour cent qui les immuniserait à coup sûr avant de partir au-devant des fièvres et des microbes africains, en même temps qu’elle leur donnerait une stature inspirant le respect aux nègres. La Fédération des gens de mer, la Société des canots de sauvetage invitèrent leurs membres à adopter des dimen-sions assez grandes pour pouvoir flotter sur les eaux. La flohrisation intégrale entrait ainsi peu à peu et insidieuse-ment dans les mœurs.
Mon père crut avoir partie gagnée. Dans sa satisfaction, il se frottait les mains en faisant craquer les jointures de ses doigts, bruit horrible où je croyais entendre l’annonce des orages à venir. Mes pressentiments ne me trompaient pas.
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