L'Homme élastique
Chapitre II
Depuis un an que fonctionnaient les instituts de flohrisa-tion, la physionomie de Paris avait commencé à changer. Nos sujets circulaient librement. On ne se retournait plus en voyant un géant allumer sa cigarette aux réverbères, et des colosses pouvaient enjamber les taxis sans plus provoquer les cris de frayeur des occupantes. Le public se faisait peu à peu au pittoresque nouveau dû à l’élargissement des limites de la taille humaine. Sur la place de la Concorde, un petit nain-clochard, qui s’installait chaque soir pour dormir dans un des hiéroglyphes de l’obélisque, n’éveillait plus la curiosi-té des autocars de Paris la nuit. En général, on faisait avec bonne volonté leur place aux nouveaux hommes. C’est ainsi qu’en certains endroits des escaliers de Montmartre, on avait taillé, sur le côté des degrés, de petites marches qui permet-taient aux nains, toujours un peu libidineux, de grimper sur la Butte. Les Grands Magasins ouvraient des rayons où l’on vendait des objets usuels : casseroles, articles de ménage, vêtements, petit outillage électrique, adaptés aux différentes tailles humaines. Les petits hommes trouvaient ainsi à s’approvisionner ailleurs qu’aux rayons de poupées où ils s’adressaient dans les débuts. Un accord prévoyant l’avenir intervenait entre les principales maisons : les Trois-Quartiers travaillaient pour la clientèle géante, le Louvre pour les nains, tandis que le Bon-Marché resterait fidèle à la taille normale. C’était là une excellente division du travail.
Les premiers incidents qui se produisirent furent d’importance assez minime. Trois cent douze nains apparte-nant à l’association Les petits nains de la capitale s’amusèrent
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à empêcher de partir l’autobus Passy-Bourse en le surchar-geant. Ils s’étaient tous empilés dans le petit placard où le contrôleur enferme son composteur, et il fallut un certain temps avant de les y découvrir. Des protestations assez énergiques s’élevèrent dans le public normal contre cette fa-cétie. Les nains ne voulaient pourtant qu’obtenir, pour leur transport en commun, de petits autobus mieux adaptés à leur taille.
Puis, peu à peu, le nombre de lettres de menaces ou d’injures que mon père trouvait chaque matin dans son cour-rier se mit à croître. En voici un échantillon que je retrouve dans ses papiers :
« Monsieur,»
» car je me refuse à vous appeler du beau nom de docteur, qui jusqu’à vous n’avait jamais évoqué que des idées de noblesse et de dévouement, quand vous déciderez-vous à comprendre que la besogne à laquelle vous vous livrez est d’une insigne malfai-sance ? Les misérables déchets humains que vous jetez dans la circulation, après les avoir transformés en objets de dégoût pour les autres créatures de Dieu, ne songent à se servir de leur taille anormale que pour donner libre cours à leurs instincts les plus bas. Pas plus tard qu’hier, j’ai eu l’ignoble surprise, étant assise sur un banc du bois de Boulogne, de trouver trois des nains trai-tés par vous, blottis sous ma jupe, sans que la légère averse qui tombait à ce moment pût leur être une excuse suffisante et donner à penser qu’ils cherchaient à se mettre simplement à l’abri. Que de pareilles choses aient été rendues possibles par votre sordide
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magie suffit à condamner la science et cette époque corrompue qui laisse tout faire. Je vous maudis.
Signé : Une femme de soixante-trois ans, encore pure. »
Rien de tout cela n’était encore, on le voit, bien grave, jusqu’au jour où parut dans un journal du matin cet entrefi-let :
« À la suite de l’assassinat mystérieux de la veuve Tudor, la bouchère de la rue de Grenelle, les constatations de la police ju-diciaire semblent établir que le crime, une fois de plus, n’a pu être commis que par un individu de très petite taille, ce qui conduit encore à suspecter un de ces pauvres fous qui se soumettent au traitement réductif du Dr Flohr. Il serait temps que les autorités compétentes contrôlassent l’activité des laboratoires du docteur qui semble abuser de la gratitude que nous lui devons pour ses services pendant la guerre. »
Les journaux du soir reproduisirent la note en l’envenimant. Publiquement mis en cause, mon père crut de-voir faire front à l’attaque. Dans un communiqué à la presse, il rappela qu’il avait tous les titres à l’exercice de la méde-cine, que nous étions en République, pays de liberté, que le premier des droits de l’homme était de choisir la taille qui lui convenait, qu’au reste le progrès scientifique n’avait jamais pu être entravé par quelques mesures que ce soient, bref que c’était à l’ordre social de s’adapter aux nouvelles conquêtes de la science. Pour faire preuve de bonne volonté, il suggé-rait quelques mesures qui pourraient être adoptées : déclara-
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tion à la Préfecture de police de la taille que tout citoyen dé-sirait adopter ; constitution d’un corps de police spéciale pour la surveillance des homuncules par des agents réduits, etc.
Cette réponse ne fit qu’exciter nos adversaires et la po-lémique reprit de plus belle :
« Tel que l’on a quitté sous une forme normale, soupirait le Journal des Débats, vous revient avec la taille d’une girafe ou celle d’un vermisseau. On ne reconnaît plus personne. Vos amis, vos proches vous deviennent étrangers. La défiance est partout. Cette diabolique invention jette le trouble dans les ménages, dans les familles, dans l’ordre social. L’humanité devient plus chan-geante que la mer. Son grave visage de naguère disparaît sous un masque de carnaval. »
Puis ce fut l’Association des directeurs de théâtre, épaulée par la Société des auteurs dramatiques, qui fit entendre une vi-goureuse protestation contre l’envahissement des salles par une foule de nains resquilleurs. On en trouvait, paraît-il, par-tout : dans les baignoires, dans les loges des actrices, dans le trou du souffleur, jusque dans le grand lustre. C’était une vé-ritable invasion, contre laquelle l’Opéra et le Concert Mayol avaient déjà pris des mesures, en disposant des grillages aux entrées, et des trappes à souris dans les coulisses.
— Pour une fois qu’il y a du monde dans un théâtre, je ne comprends pas pourquoi ils se plaignent, dit mon père avec un robuste bon sens.
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Estimant que son moral pouvait être un peu ébranlé par ce tollé presque général, je fis passer dans les journaux de modes des articles à sa louange.
« Le Dr Flohr, guérisseur des rides du visage féminin, a rendu plus de services à la Beauté, à l’Idéal, et par suite à l’Humanité, que tous les inventeurs nés ou à naître. C’est une statue d’or pur qu’on devrait élever à cet homme qui nous a permis, femmes mes sœurs, de rester jeunes d’aspect jusqu’à la mort, d’enchanter d’un sourire à jamais printanier… etc., etc. »
— C’est idiot, me dit mon père sans ambages, tu me rends ridicule. Restons cois pour le moment. Notre silence désarmera peut-être nos adversaires.
Il y eut en effet à ce moment une brève accalmie, mais tout recommença à propos d’un incident stupide. Ameno-phis II, le grand krach, favori du Grand Prix, arriva dernier au poteau. On enquêta, on s’aperçut qu’un homuncule s’était at-taché pendant la course aux poils de sa queue. La Société d’encouragement éleva aussitôt auprès des pouvoirs publics une vigoureuse protestation. Immédiatement lui fit écho la Commission d’entrée aux grandes écoles, impuissante devant les fraudes dues à l’introduction des nains dans les salles de composition. À son tour le Service des douanes se mit à pro-clamer son impuissance à arrêter la contrebande aux fron-tières. La pagaïe semblait être partout.
Rentrant alors en lice, mon père prit la parole à la Radio. Il insista sur les facilités de tout genre que donnait, dans les diverses branches de l’industrie, la possibilité d’utiliser des ouvriers d’une taille adaptée à leur emploi. Il cita des chiffres : la production de l’acier augmentée de 25 pour cent
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grâce aux hommes de deux mètres cinquante, l’abaissement de 30 pour cent du prix de revient dans l’industrie horlogère, dans la taille des diamants, dans la ciselure d’art. Il montra comment la sensibilité, l’imagination, et avec elles les facul-tés artistiques de l’être humain, pouvaient être renouvelées par des possibilités de changement de taille. « Quelle nou-velle vision du monde ne nous apportera pas un poète de six mètres de haut ! s’écriait-il. Quels Tanagras ne devrons-nous pas à un sculpteur de cinq centimètres ! Ne voyez pas seule-ment les inconvénients, mes chers auditeurs, mais pensez à l’immense souffle rénovateur qui va passer dans toutes les branches de nos activités, et, secouant le vieux tronc hu-main, lui faire porter des fruits nouveaux d’une saveur in-connue jusqu’à ce jour ! »
Ce lyrisme fut dépensé en pure perte. Une nouvelle ar-mée d’adversaires se leva : c’étaient l’Association des pères de famille, la Ligue pour la repopulation, le Comité pour l’accroissement de la natalité. D’un rapport lu à l’époque au dernier congrès pour la Défense de la famille française, j’extrais ces lignes :
« Voici l’exemple de la famille Randon, une famille d’honnêtes ouvriers, c’est-à-dire qui furent honnêtes avant la mise en pratique de la flohrisation. Depuis, que s’est-il passé ? Le père, pour gagner sa vie dans la mécanique de précision, a dû accepter de réduire sa taille à 24 centimètres. Sa fille aînée Flora, pour suivre une mode imbécile, qu’elle a encore exagérée comme tous les faibles d’esprit, s’est fait développer jusqu’à 2,60 mètres. Le second fils, né bossu, dans l’espoir de faire oublier son infirmité en grandissant artificiellement, a poussé le traitement jusqu’à 3,20 mètres, sans autre résultat que de ressembler à un immense
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polichinelle. La mère a voulu suivre son mari dans la direction du nanisme, mais sans courage pour aller jusqu’au bout elle est res-tée à 53 centimètres. Enfin, dans une crise d’amour maternel, mal compris naturellement, pour pouvoir continuer à dorloter et ser-rer dans ses bras son dernier-né, son Benjamin, elle l’a fait dimi-nuer jusqu’à 12 centimètres !
» Je vous demande, messieurs, d’imaginer ce que peut être le spectacle de ces gens réunis autour de la table familiale. Quelle unité, quel amour, quelle entente peuvent régner entre des êtres dont la taille s’échelonne entre 10 centimètres et 3 mètres et plus ? De quelle autorité peut jouir un père de famille haut comme un tire-bottes devant ses grands dépendeurs d’andouilles d’enfants ? Aucune, bien entendu, et le résultat ne s’est pas fait attendre. La fille a mal tourné. Le géant bossu rosse son père et sa mère et en-tend se faire servir comme un potentat oriental. Le fils nain abuse de sa taille pour faire les pires bêtises au foyer familial ; il se cache dans les souliers de sa sœur pour lui gratter les pieds, grimpe à la chaîne des cabinets, décrète qu’il veut habiter la sus-pension de la salle à manger et refuse de la quitter jusqu’au jour où, par plaisanterie, il plonge dans le potage et ébouillante toute sa famille. Pour échapper à la fureur de son frère géant, il court alors se réfugier dans le trou de la serrure, ne peut plus bientôt entrer ni sortir, et oblige son pauvre bonhomme de père à décou-per la porte au chalumeau oxhydrique ! »
En écho à ces plaintes, mon père était journellement traité de malfaiteur public, d’ennemi du genre humain. (« C’est peut-être vrai, après tout », disait-il.) Il n’était plus de crimes crapuleux qu’on n’imputât à ses créatures. Cer-tains allaient jusqu’à demander son arrestation, et je dois dire que je l’ai redoutée pendant quelque temps.
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Partout on entendait des discoureurs se plaindre que les femmes se faisant grandir par désir d’être belles, tandis que les hommes devaient se faire diminuer pour gagner plus lar-gement leur vie, les deux sexes menaçaient d’être complè-tement séparés l’un de l’autre. D’autres prétendaient au con-traire que l’attrait bien connu des grandes femmes sur les pe-tits hommes allait multiplier les unions, mais obliger à des postures d’accouplement renouvelées de la mante religieuse et indignes de l’espèce humaine. On disait encore que la po-lygamie renaissait, que l’on voyait de riches oisifs profiter du peu d’encombrement des créatures réduites pour se créer des harems de six, sept, dix petites femmelettes qui s’ébattaient dans leurs appartements comme des statuettes vivantes. Certains se procuraient des femmes de toutes les tailles possibles, véritables poupées russes à l’aide des-quelles ils prétendaient rechercher les dimensions les plus propices de l’épouse idéale ! Un soir, je lus dans les journaux que deux députés se proposaient d’interpeller le gouverne-ment à la rentrée sur les coupables libertés laissées au Dr Flohr pour perpétrer ses douteux agissements. Je ne vi-vais plus.
— Si la politique s’en mêle, dit alors mon père, tout ira pour le mieux. Tout ce bruit ne contribue qu’à me faire la meilleure des publicités. Au reste, l’humanité a trop bien mordu jusqu’à présent à l’hameçon du progrès, et ce n’est pas maintenant que, pressentant trop tard le danger, elle ré-ussira à se déferrer.
En fait, la flohrisation avait depuis longtemps passé les frontières. Six instituts fonctionnaient en Amérique du Sud, quatre en Europe centrale. On venait d’ouvrir une clinique monstre de traitement à Moscou, et des expériences de dila-tation atomique se poursuivaient à l’institut Rockfeller.
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— Humanité, tu y passeras, comme l’autre, dans le trou de la serrure, disait encore mon père.
Il semblait y prendre un affreux plaisir. Quelles étaient donc ses intentions ? Parfois il me donnait le frisson, je ne comprenais pas encore qu’à certains moments de son action, le génie doit se montrer presque malfaisant. Je n’étais pas la seule à ne pas le comprendre. Un jour, j’appris que mon père était solennellement condamné en cour de Rome. Voici l’encyclique papale :
« Ému par les plaintes qui s’élèvent du troupeau dont il a la surveillance et la charge devant Dieu, le Pasteur des peuples tient à rappeler quelle fut, à travers les siècles, la sage ligne de con-duite de l’Église à l’égard des nouveautés du monde temporel. L’ennemi, nous ne le savons que trop, veille toujours, et, dans le domaine des sciences profanes comme ailleurs, ne cherche qu’à corrompre la céleste moisson. Cependant, il ne nous appartient pas de séparer trop tôt le bon grain de l’ivraie, il faut laisser faire la Sagesse du Père. Mais il arrive que la parole de Son divin Fils puisse nous être dès à présent d’un utile et impératif secours. Or, c’est de la bouche de Notre-Seigneur lui-même que nous tenons cette apostrophe : « Qui de vous peut ajouter une coudée à sa taille ? » Et comme il est manifeste que, dans la pensée de Celui à qui l’avenir comme le passé était présent dans l’immense ta-bleau de la gloire du Père, la réponse à cette question ne pouvait être que négative, nous, Vicaire du Christ, et fidèle interprétateur de Ses commandements, n’hésitons pas à déclarer que toute mo-dification dans la taille de l’homme est impie, contraire à nos Saintes Écritures, attentatoire à la Majesté divine, à l’harmonie de la Création, outrepassement des pouvoirs humains et piège du démon. C’est donc solennellement que nous lançons
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l’excommunication majeure contre toute personne qui se livre ou se soumet à des expériences sur la taille humaine, ou contribue par ses actes ou ses écrits à répandre la pratique ou le goût de ces errements éminemment condamnables.
» Fait à Saint-Pierre de Rome, l’an XII de notre pontificat, en ce jour des saints Anges gardiens.
» † Pie. »
À cette lecture, mon père se contenta de soupirer : « Ombre de Galilée, où es-tu ? » Et comme j’insistais pour connaître ses sentiments, il répliqua sans que je pusse savoir s’il parlait sérieusement :
— Moi ? Mais il y a plus de vingt ans que je suis converti à l’islamisme !
Il n’était presque jamais possible de pénétrer exacte-ment sa pensée.
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