L'Homme élastique

Jacques Spitz · Chapitre 35 sur 68

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L'Homme élastique

31 juillet

– vous me pardonnerez, – un peu à tort et à travers en ce moment, je ne voudrais pas que ma conscience, au cas im-probable d’un accident… Bref, je préférerais un condamné de droit commun à un militaire.

— Entendu, a-t-il déclaré. Vous aurez un criminel. À ce soir.

Il doit venir me prendre chez moi, à sept heures. Nous voyagerons en auto toute la nuit.

 

31 juillet

 

Deux automobiles du gouvernement militaire atten-daient à l’heure dite. Dans l’une se trouvait le condamné avec deux inspecteurs de la Sûreté, dans l’autre le colonel avec lequel j’ai pris place.

— Rassurez-vous, m’a-t-il dit, c’est une affreuse crapule ! Il a tué trois personnes. On lui a promis une commutation de peine s’il s’en tire.

J’avais jeté un coup d’œil sur le pauvre diable. Il m’avait fait l’effet d’un brave homme, plutôt sympathique.

Durant le trajet, le colonel Dolomie, qui est ancien élève de l’école d’Électricité, m’a posé des questions techniques. Je suis sûr qu’il se méfiait toujours de mes dires. Il était dix heures du matin quand nous sommes arrivés à Chantambre. J’ai proposé au colonel de prendre quelque repos, il a refusé tout net, préférant que nous commencions tout de suite.

Au laboratoire, une mauvaise nouvelle m’attendait : Atlas s’est enfui. L’imbécile, en dépit de toutes mes recom-mandations, va aller crever quelque part sur les routes.

 

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J’aurais voulu le montrer au colonel, sur qui cette première défaillance n’a pas manqué de faire mauvaise impression.

Pendant qu’Adrien préparait les appareils, je me suis oc-cupé du condamné. Le pauvre bougre tremblait de tous ses membres. Il s’appelle Lagrue, est marié, ou plutôt l’était : c’est sa femme qu’il a tuée, ainsi que les parents de celle-ci qui vivaient avec eux. Voilà un homme qui n’aime pas la vie de famille. Au fond, je le comprends.

— Rassurez-vous, lui ai-je dit, l’expérience est sans dan-ger. Buvez ça.

C’était un simple narcotique que je lui tendais pour m’assurer de son immobilité pendant le traitement.

Maintenant que je sais que l’expérience n’est pas dou-loureuse, j’estime inutile de procéder à une anesthésie géné-rale qui complique les choses.

Tout étant prêt, Lagrue s’est couché sur la table d’expérimentation.

— Si je meurs, est-ce que ça servira à quelque chose ? a-t-il encore demandé avant d’être recouvert par la cloche de verre.

Ce scrupule chez un assassin était vraiment curieux.

J’ai pris les écouteurs des battements du cœur. Adrien était à son poste devant le tableau de bord. Assis dans un fauteuil, le colonel Dolomie, prodigieusement intéressé, ne quittait pas des yeux le sujet.

Le champ tournant a été mis en marche.

 

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— Nous allons procéder en une séance à titre de dé-monstration et pour gagner du temps, ai-je expliqué au colo-nel. L’homme devra vivre avec un masque, ce qui serait inu-tile si nous procédions par séances progressives.

Au bout d’un quart d’heure, une visée à la lunette m’a permis d’annoncer une réduction de taille de 5 mm encore invisible à l’œil nu.

— Le processus va maintenant s’accélérer, ai-je dit au colonel qui commençait à avoir un sourire d’ironie incrédule.

J’ai fait augmenter la pression jusqu’à deux atmosphères et, cinq minutes plus tard, le corps toujours immobile com-mençait à diminuer à vue d’œil.

Le colonel suait à grosses gouttes. Il faut croire que la vision de ces expériences exaspère la sudation des mammi-fères supérieurs ! Au bout d’une heure, Lagrue, un gaillard de 1,78 m, ne comptait plus que 63 cm. Une véritable peau de chagrin. Je fis ralentir un peu la compression quoique l’homme me parût avoir le cœur bien accroché. Une demi-heure plus tard, fondant comme une bougie, le sujet était ramené aux dimensions d’un fœtus.

— Prodigieux ! Incroyable, murmurait le colonel qui avait dégrafé sa tunique.

Je jouissais de son ahurissement. Lagrue se ratatinait toujours. Maintenant, sur le grand plateau d’expérience où son corps étendu avait d’abord semblé plus grand que na-ture, il était réduit aux dimensions d’une petite saucisse blanche. J’avais promis cinq centimètres, je ne cessai que lorsque, de la tête aux pieds, Lagrue ne dépassa pas cinq centimètres.

 

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Pour mieux voir, le colonel s’était levé et venait coller son front contre la cloche. Je dus l’écarter pour qu’il n’entre pas à son tour dans le champ électrique. La stupéfaction le rendait complètement muet.

J’ordonnai à Adrien de préparer le petit masque qui nous sert pour les cobayes réduits, et de le charger en air atomiquement comprimé trente-cinq fois, ce qui correspon-dait à la réduction atomique du sujet.

— Mais vit-il encore ? m’a demandé à ce moment le co-lonel.

— Tenez, lui dis-je en lui tendant l’écouteur, son cœur bat.

Le microphone posé sur la poitrine du sujet avait parti-cipé à la compression générale et n’était plus qu’un petit point brillant perdu dans le poil ornant le sternum de Lagrue.

Le narcotique cessant d’agir, Lagrue, ou plutôt ce qui en restait, commença à s’agiter. Je décidai, pour faciliter la transition, de le laisser sous cloche encore un quart d’heure pendant lequel je l’observai à la jumelle. Il ouvrit enfin les yeux, et croyant voir qu’il ne faisait pas trop mauvaise figure, je fis soulever la cloche. Il fallait en profiter pour lui poser immédiatement le masque préparé afin d’éviter l’asphyxie. L’opération était délicate, mais fut très habilement exécutée par Adrien qui a des doigts de fée. Le cœur, dont je suivais les battements, modifia à peine son rythme. Lagrue s’offrit à nous à découvert.

— N’est-ce pas une illusion d’optique ? fit le colonel qui n’en pouvait croire ses yeux.

— Approchez-vous, lui dis-je, touchez.

 

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À ce moment nous entendîmes dans le masque un gro-gnement étouffé. C’était Lagrue terrorisé par l’approche de ce monstre qu’était devenu pour lui le visage du colonel.

— Mais est-ce encore un être humain ? objecta encore ce dernier.

Alors j’appelai à haute voix :

— Lagrue !

Distinctement, dans le masque, une voix répondit :

« Présent ! »

— Vous permettez que je touche, me demanda le colo-nel que l’émotion faisait souffler comme un phoque.

— Je vous en prie.

Comme je m’y attendais, il voulut prendre Lagrue délica-tement entre le pouce et l’index, ainsi que semblait l’y inviter la taille réduite du sujet. Il resta confondu : Lagrue qui n’avait rien perdu de son poids était indévissable.

— Il faut y mettre les deux mains, dis-je au colonel, et l’effort même que vous y auriez mis si vous aviez voulu le soulever tout à l’heure. C’est le même homme, en plus petit.

— Mais, continua-t-il, il va rester comme ça toute sa vie ?

— Non, je peux par l’opération inverse lui rendre sa taille normale. Cependant, pour l’étudier un peu, je vais le garder pendant quelques jours comme il est.

Le colonel n’en pouvait plus. La fatigue de la nuit en voi-ture, le côté hallucinant de l’expérience à laquelle il venait

 

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