L'Homme élastique
Chapitre IV
Je vis, au cours des années qui suivirent, le spectacle du monde changer à une vitesse accélérée, je vis tout simple-ment tomber en ruine la vieille civilisation. On sait quelle fo-lie de mutation s’empara soudainement de l’espèce humaine. Rien ne résista à l’ouragan de la flohrisation. L’attrait exercé sur les hommes par une modification de taille atteignit bien-tôt les proportions d’une passion furieuse. Faut-il penser que les humains d’alors, dans leur immense majorité, s’ennuyaient tellement dans leur peau qu’ils n’aspiraient qu’à pouvoir en sortir, ou s’en donner l’illusion ? Y avait-il dans la flohrisation la satisfaction d’un instinct profond et essentiel, d’un besoin de nouveauté plus puissant encore que l’instinct sexuel ou l’instinct de conservation ? Ou encore, n’était-ce pas un instinct de l’espèce tout entière, qui la poussait vers une modification de taille, vers une mutation d’ensemble ré-pondant aux désirs secrets de la Nature ? L’espèce humaine semblait vouloir s’évader de sa vieille souche, s’épanouir comme le tronc en branches, chercher ailleurs, hors des an-ciennes voies, une possibilité nouvelle d’expansion ou d’équilibre.
Sans distinction de sexes, d’âges, de classes sociales, tous les humains, pour un oui ou pour un non, ou même sans aucune raison bien définie, se mirent à fréquenter les auto-claves de traitement. À la moindre contrariété on se faisait changer de dimensions. Dans les pays totalitaires eux-mêmes, où une taille fixe avait d’abord été imposée, une poussée irrésistible de l’opinion publique obtint que le droit au changement de taille fût laissé au libre arbitre de chacun.
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Et ce fut bientôt la chute catastrophique du château de cartes des anciennes valeurs.
Les valeurs esthétiques furent les premières à souffrir. Le sentiment du beau ne tenait qu’à une question d’échelle, et cette échelle tombait en pièces. Pour un nain, une cathé-drale n’était plus qu’une caverne, et le Parthénon n’était bon qu’à faire un tabouret pour le géant descendu des montagnes du Péloponnèse. Les musées se vidèrent de leurs derniers vi-siteurs. En vain tenta-t-on de faire des répliques, diminuées ou agrandies, des œuvres célèbres ; elles ne signifiaient plus rien. La Joconde réduite, présentée à des homuncules, fut prise par eux pour un œuf sur le plat, un peu pourri. Pas plus que les yeux, les oreilles ne gardèrent de commune mesure. La vieille gamme des sons ne pouvait satisfaire à la fois le tympan d’un nain et l’oreille d’un colosse. Les nains enten-dent le centième de ton ; quant aux géants, qu’il s’agisse de Mozart et d’Au clair de la lune, tout leur fait indistinctement l’effet des musiques militaires : ils se mettent à marcher au pas. Théâtre et musique en moururent. Le poste de sous-secrétaire d’État aux Beaux-Arts fut abandonné à un gardien de square.
Le langage même ne résistait pas. De nouveaux mots, inhérents à de nouveaux besoins, à une nouvelle optique des choses, naissaient chaque jour. Il y avait un langage nain, un langage géant, un autre supergéant. Un même mot comme « argent », signifiait pour les uns, les anciens, ce qui se gagne péniblement par le travail, pour les nains ce qui se vole, et pour les géants ce qui s’obtient en rouant de coups les plus petits. Les sports n’intéressaient plus personne. La notion de record avait perdu toute signification, et la culture physique était devenue une chose grotesque depuis qu’une simple va-
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riation de taille permettait de s’adapter beaucoup plus aisé-ment à l’effort à fournir.
Dans le milieu où jadis se tenait, disait-on, la vertu, il ne restait que peu de monde, et l’on fuyait vers les extrêmes qui présentaient l’avantage d’être plus colorés. Le vol entrait dans les mœurs. La criminalité augmentait dans des propor-tions stupéfiantes. Du reste, peines et châtiments n’étaient plus adaptés. Une cellule de prison est encore un immense palais pour un nain, et comment guillotiner un assassin de six mètres de haut dont la tête ne peut même pas passer dans la lunette ?
Juristes et moralistes ne s’entendaient plus sur la notion même de responsabilité de l’individu. Un géant qui a commis un crime, s’il fait réduire ses dimensions, est-il encore res-ponsable des erreurs de sa taille passée ? Pour le châtier il faudrait du reste commencer par le retrouver. Allez donc re-connaître un homme qui est passé de quatre mètres à cinq centimètres !
En fait, les registres de l’état civil étaient presque impos-sibles à tenir. Les passeports étaient périmés. Les frontières devenues perméables laissèrent fuir l’idée de patrie. Les nains couraient librement le monde. Une fraternité de taille se substituait peu à peu aux anciens liens qu’imposaient les communautés nationales. Mais l’idée de fraternité univer-selle ne résistait pas plus que les anciennes patries. Les hu-mains ne se sentaient plus les coudes, ils se piétinaient les uns les autres. La charité, ce vieux liant de l’espèce humaine qu’on s’était efforcé de monter en épingle, n’était plus com-prise. Et devant cet effondrement général, on en venait à penser que la pierre angulaire de la société humaine avait
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été, sans qu’on s’en doutât jusqu’alors, le mètre étalon, la commune mesure.
L’activité des instituts de beauté que je dirigeais toujours avait alors beaucoup changé. Mes chères sœurs, toujours éprises de changement, et en même temps fidèles à leur ins-tinct grégaire, continuaient à modifier leur taille, mais celle-ci était tout simplement déterminée par la mode suivant les saisons. Certain été, il fallait avoir 45 centimètres. L’hiver suivant, on annonçait qu’en même temps que le port des fourrures de petit-gris et du breitschwanz dans des nuances bordeaux à violine, la taille féminine oscillerait autour de 2,50 mètres.
Ces perpétuelles variations du troupeau des femmes élé-gantes permirent, par un détour inattendu, de poursuivre des expériences psychologiques du plus haut intérêt. On consta-ta que l’intelligence – sans doute assez mesurée – de nos clientes ne demeurait pas constante au cours de fluctuations de taille, mais passait par un maximum autour de 1,10 mètre. Pour une fois, la mode servit la science. De jeunes intellec-tuels se firent réduire à cette taille intermédiaire, et leurs fa-cultés s’en trouvèrent notablement accrues.
On découvrit ainsi – et mon père qui l’avait laissé pré-voir n’y fut pas étranger – que les facultés humaines va-riaient suivant la taille adoptée. Tout comme la lumière blanche passant à travers un prisme laisse s’étaler en un spectre les différentes couleurs qui la constituent, l’humanité passant à travers la flohrisation livrait à l’état pur ses quali-tés et ses défauts, ses vices et ses vertus. À chacun d’eux on put attribuer une certaine zone de taille. Violet, indigo, bleu, vert, jaune, orangé, rouge, nous dit le spectre de la lumière blanche. Sombre bêtise, Bonté, Tendresse, Orgueil, Intelli-
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gence, Curiosité, Luxure, Tendance au crime, Agilité, telle fut la gamme que l’on trouva dans l’individu humain de race blanche en descendant des grandes tailles aux très petites.
La pensée que l’on allait parvenir à isoler l’intelligence à l’état pur sans aucun souci moral ou sentimental parasite, excitait beaucoup mon père. Il arrivait que de vieux repré-sentants de l’âge en train de disparaître fissent entendre de-vant lui des plaintes.
— Ces nouveaux hommes soustraits à l’espace ordi-naire, lui disait-on, ces hommes soustraits aux conventions sociales, à la cohésion naturelle du monde, aux vérités mo-rales, soustraits à l’univers rédimé par le Christ, seront peut-être intelligents, mais ce ne seront plus que des machines in-tellectuelles, des êtres sans foi ni loi, ce ne seront plus des hommes.
Mon père, d’ordinaire taciturne, s’emportait alors, et y allait d’une petite harangue :
— Ce n’est pas tant l’homme qui importe que l’avenir de l’intelligence. Qui vous dit que dans la grande histoire du monde qui est celle du combat mené entre la Nature et l’Intelligence, l’époque de l’individu humain n’est pas dépas-sée ? Notre temps est peut-être celui où l’humanité se déleste du poids de la vie sociale et de la moralité, pour libérer l’intelligence qui, allègre, va partir vers de nouvelles desti-nées.
» L’homme, l’homo sapiens est en train de disparaître, dévoré par une découverte fille de son intelligence, cela je l’accorde. Mais est-ce à dire qu’il faille le déplorer ? L’homme du passé, l’individu humain poli par des siècles de civilisation et d’humanisme n’était que l’œuf, le cocon, char-
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gé de conserver pour un temps l’étincelle ténue de l’intelligence, mais le moment est venu où la coque doit se briser, où la chenille doit devenir papillon, où l’intelligence, désormais forte et mûrie, n’a plus besoin d’être rattachée aux mille liens impurs d’une individualité humaine trop cernée.
» Il ne faut pas regretter de voir la coquille de l’œuf se briser, de voir disparaître cette enveloppe humaine à laquelle on attacha trop de soins. Jusqu’alors on prenait l’écorce pour l’essentiel. Mais c’est le poussin qui est l’avenir. »
Cependant, à l’échelle du monde, commençaient les grands bouleversements politiques. Ce fut d’abord l’effondrement de la puissance britannique, victime de son attachement à des traditions périmées. Peut-on imaginer que dans ce foyer de tuberculose qu’ont toujours été les îles Bri-tanniques, la flohrisation, qui constituait pourtant le traite-ment radical et éprouvé de cette maladie, restait encore in-terdite ? Aussi, le châtiment ne tarda pas. Les Dominions, secoués par les idées nouvelles, ébranlaient chaque jour le fi-let aux mailles lâches de l’Empire. Il ne résista pas à la dé-faite navale de Singapour où la Home Fleet fut anéantie par la flotte japonaise dilatée atomiquement à 400 pour cent. Les gigantesques marins nippons, transformés en submersibles vivants, selon la tactique de l’amiral Sachi, nageaient entre deux eaux en poussant des torpilles vers les cuirassés bri-tanniques, écrasés en surface sous le feu des canons de 64 pouces. Ce jour-là, le pavillon de l’Union Jack a définiti-vement sombré. La légende veut que la statue de Nelson en ait pleuré des larmes de bronze sur la colonne de Trafalgar square. Pleurs inutiles. Avec la suprématie navale de l’Angleterre, disparaissait la clé de voûte du vieil univers po-litique. Un monde allait mourir. Comme jadis, à la voix qui criait : « Pan est mort », s’endormirent pour toujours Égi-
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pans, Satyres et Oréades, aux cris qui s’élevaient maintenant des rives orientales : « Sachi ! Sachi ! » les pierres de l’antique édifice des nations européennes tremblèrent et s’abattirent.
Brusquement éclairés par cette catastrophe, les États-Unis ouvrirent en grand leurs portes à la flohrisation. Les vieilles résistances puritaines furent balayées comme par un ouragan. Dans toute l’Amérique, avec l’enthousiasme qui ca-ractérise ce jeune peuple, une véritable fureur évolutionniste s’empara des foules. J’appris à cette époque, par d’anciennes amies de collège, qu’un concours fut organisé, une sorte de Marathon de la flohrisation, et que le gagnant totalisa sur sa personne 837 modifications de taille ! Interrogé par les re-porters sur ses impressions, et la hauteur qui lui semblait la meilleure, il répondit qu’il ne savait plus où il en était et que chaque matin, au lieu de louer Dieu, il commençait par cou-rir sous la toise pour se mesurer et savoir la conduite à tenir durant le jour !
Et bientôt l’inéluctable se produisit. Peu à peu se consti-tua sur la terre américaine, aux environs de 1,10 mètre, dans la zone de l’intelligence, une élite d’individus qui, installée aux leviers de commande, forma un Brains Government dont les pouvoirs se substituèrent à ceux des institutions démo-cratiques défaillantes. Ce fut ce Brains Government qui, pous-sant à l’extrême limite les possibilités offertes par les traite-ments de taille, fabriqua ces fameux hommes-ballons, si larges et si grands qu’ils sont plus légers que l’air, et grâce auxquels fut constituée la nouvelle infanterie de l’espace dont la mobilité et la puissance devaient permettre la con-quête de l’univers.
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Ces hommes, qui ont plus de cent mètres de haut, mar-chent sur les eaux avec autant d’aisance que sur la terre ferme ; ils s’envolent au moindre souffle et parcourent des distances immenses. L’extraordinaire dilatation de leur chair fait que les projectiles les plus gros les traversent de part en part comme de très fines aiguilles, sans pouvoir éclater et sans leur faire le moindre mal.
Un jour, ils apparurent sur les côtes d’Europe, portés par la houle atlantique. Leurs vagues d’assaut déferlaient avec les vagues du vieil océan, mais ne s’arrêtaient pas au rivage antique des mers. Ce fut un véritable raz-de-marée de géants inhumains frappant de terreur nos vieilles populations bre-tonnes, et jetant dans les rangs de nos troupes la même con-fusion que jadis les éléphants d’Annibal jetèrent dans les lé-gions romaines… Ainsi, par un curieux retour des choses, l’Amérique nouvelle envahissait la vieille Europe, et lui ren-dait la visite des Pizarre et des Almagro. Ce fut à notre tour de connaître le sort des Incas, et de race conquérante deve-nir race conquise. Contre ces armées qui tombaient du ciel, nous n’avions que des moyens de défense aussi insuffisants que les lances des Aztèques contre les mousquets de Cortez. Nos escadrilles d’avions qui partaient au combat étaient dis-persées sans effort, et chaque appareil cueilli, écrasé comme une mouche importune par les nouveaux fantassins de l’espace.
J’ai vu manœuvrer leurs troupes d’occupation dans les plaines de la Beauce. Une extraordinaire bêtise, qui est la ca-ractéristique régnant dans ces zones extrêmes de la dilata-tion humaine, permettait d’obtenir là de merveilleux soldats d’une discipline exemplaire, et d’une bravoure à toute épreuve. Ils ne craignaient pas la mort : pas plus qu’un ani-mal, ils ne savaient ce que c’était. Ils marchaient sur nos
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villes comme sur des fourmilières. Leurs pieds étaient sur les nations, à la lettre, comme pour le vieux Dieu de l’Écriture. Un coup de sifflet de leur chef, semblable à un coup de ton-nerre mais plus strident et déchirant les nuées, les ressem-blait en ligne. Un horizon de Tour Eiffel semblait alors se dresser sur la plaine. À un second signal, ils urinaient tous ensemble et, allégés par ce jet de lest naturel, ils s’envolaient majestueusement comme de mauvais anges monstrueux, tandis que nos récoltes s’abîmaient dans le déluge qu’ils lais-saient derrière eux.
Ces nouveaux conquérants purgèrent la terre des vieilles rivalités nationales. Les querelles de clocher ne survécurent point à la disparition des clochers. Le Brains Government ne tarda pas à étendre sa domination irrésistible et rationnelle sur toute l’étendue de la planète. L’ère nouvelle commençait.
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