Thorns and Roses (French Edition)
Chapitre 8
Malik
Depuis trois jours, je redécouvre le littoral de mon enfance. Ce matin, j’observe les changements opérés sur la baie de Tamaris tout en faisant mon footing. De nouvelles cabanes de pêcheur sont sorties des flots, d’autres se sont délabrées et quelques bateaux gisent, penchés sur le rivage. Mes airpods émettent un tintement, je tapote dessus sans ralentir mes foulées.
— Oui ?
— Bonjour, monsieur Mejib, Cassandra à l’appareil, je vous appelle pour vous confirmer la visioconférence avec le PDG de Factor and Co, le vingt-neuf avril prochain à onze heures.
Je pile net. Les mains sur les genoux, je tente de canaliser ma respiration bruyante et erratique pour répondre à ma nouvelle secrétaire, qui brille déjà par son incompétence.
— Vous vous fichez de moi, j’espère ? J’avais précisé que je ne serais pas disponible ce jour-là. Alors vous vous débrouillez comme vous voulez, mais vous rectifiez cette erreur au plus vite !
— Mais monsi…
— Il n’y a pas de mais. Vous me rappelez quand vous aurez trouvé un autre créneau, coupé-je en raccrochant.
Nous ne nous sommes encore jamais rencontrés, mais Cassandra subit déjà mon humeur massacrante. Le vingt-neuf avril, c’est l’anniversaire de mon père. Détail que je lui ai bien entendu stipulé, dans un mail très précis, hier soir.
L’avantage pour elle est que nous allons faire connaissance à distance dans un premier temps. J’ai accumulé tant de congés que je ne rejoindrai l’agence que dans un mois et demi. J’ai négocié cette petite faveur avant ma mutation. J’avais besoin de prendre du temps en famille. Pour le moment, je me contente de gérer certains dossiers de la maison. Ce qui n’est pas plus mal, car je me sens comme un pitbull enragé.
Je reprends ma course vers la plage des Sablettes, en veillant, cette fois, à me détourner de l’horizon. Admirer les Deux Frères me catapulterait dans un passé qui m’a déjà été imposé dans mon salon. Faire du sport est ancré dans mes habitudes, même en cas de réveil tardif, comme aujourd’hui. Ça m’a toujours permis de canaliser mon énergie et d’évacuer la pression. Ce matin, j’étais au bord de l’implosion. J’ai passé deux nuits agitées, à tourner dans tous les sens, pour ne tomber de sommeil qu’au petit matin. Être confronté à Juliette m’a mis la tête à l’envers, bien plus que le jet-lag.
Heureusement, j’ai investi la dépendance, transformée en studio, qui me confère plus d’intimité. Mes parents et moi n’avons pas le même rythme, de plus, Lydia va bientôt débarquer avec sa turbulente famille. J’adore mes neveux, cependant, les avoir dans les pattes toute la journée est épuisant. Il faudra d’ailleurs que je songe à trouver un nouvel appart’, mais pour l’instant, je veux juste me poser.
Évoquer les enfants de ma sœur, me ramène encore à Juliette. Elle en a deux. Deux gamines qu’elle a eues avec un autre. Un homme qu’elle a pu aimer au point d’avoir des gosses. Un homme que la vie lui a volé et qu’elle doit encore pleurer. Un homme qui n’était pas moi. Ce constat me fout la rage, car elle a su rebondir. Pas moi.
Mes parents ne tarissent pas d’éloges à son sujet. Ils sont comme ça, quand ils t’aiment, ils t’accueillent à bras ouverts. S’ils savaient à quel point leur hospitalité me gêne et combien je dois ronger mon frein pour ne rien laisser paraître.
J’accélère la cadence de mes foulées, déterminé à déverser ma frustration dans chaque goutte de sueur. Mettre des mots concrets sur ce que je ressens est compliqué, sa proximité inattendue me bouffe. J’oscille entre différents états, nostalgie, impuissance, rancœur. Les fondations que j’ai construites, une à une, vacillent et ce sentiment de vulnérabilité m’oppresse. J’ai un sacré défaut, je suis quelqu’un de fier. Si d’un côté, ce trait de caractère m’a donné la hargne pour réussir, de l’autre, il me rend parfois très con. Le problème est là, mon ego est blessé. Juliette l’avait déjà torpillé quinze ans auparavant, sans le savoir, elle l’égratigne encore aujourd’hui.
Je n’ai jamais pu aimer à nouveau. Chaque fille est toujours trop fade. Le grain de peau accroche, l’odeur trop entêtante ou trop discrète. Les voix sonnent comme des séries de fausses notes. De même que les soupirs ne m’enivrent pas comme les siens m’exaltaient. Aucune ne parvient à me faire vibrer comme elle, avec son tempérament affirmé. Auprès de Juliette, je me sentais vivant, complet. Elle était mon évidence. Je n’étais pas la sienne. Personne n’a pu la détrôner, c’est ce qui me broie et me rend si pathétique. En dépit du temps écoulé, je suis resté figé, prisonnier de son étreinte, comme un camé en rémission toujours sur le fil. Le pire ? Ce n’est pas conscient de ma part, j’ai beau lutter contre nos vestiges, leurs réminiscences sont tatouées dans ma chair.
Sa présence était mon chez-moi. Ses billes bleues me transperçaient, lisaient en moi comme dans un livre ouvert. Sous la caresse de ce regard hypnotique, j’ai découvert des plaisirs charnels que je me refuse aujourd’hui. Imaginer un autre visage entre mes cuisses m’est impossible, pas plus que le mien entre les jambes d’autres femmes. Dans ma conception des choses, le sexe oral se partage avec quelqu’un qui compte, digne de confiance. C’est un plaisir qu’on octroie dans un moment d’osmose, à quelqu’un qui nous bouleverse. Comme elle me bouleversait. Un partage véritable que nous nous étions offert.
Mais depuis, Juliette a connu la profondeur d’une relation qui est allée au-delà de la nôtre. Deux petites filles… Ce mec l’a marquée bien plus que je ne le pourrai jamais. Et si j’ai de la peine pour sa perte, je lui en veux aussi, d’avoir su donner à un autre ce dont j’avais tant rêvé. Bien sûr qu’elle a vécu. Elle m’a jeté comme un malpropre, évidemment que notre rupture n’a pas eu le même impact sur son parcours. C’est moi qui ne tourne pas rond.
Je ralentis mon allure avec cette prise de conscience. C’est l’électrochoc qu’il me fallait. Moi aussi, je veux l’oublier. Il est plus que temps, je le dois à mon ego, pour ma tranquillité d’esprit. Elle n’est rien de plus qu’une chimère. Une chimère que je dois dégager de ma tête.
Je retourne à la villa, où mon premier réflexe est de me ruer sur le frigo de ma mère. Courir à jeun m’a affamé. Je suis en train de fouiller à l’intérieur pour trouver de quoi grignoter quand on toque à la porte. La personne s’introduit sans y avoir été invitée.
— Bonjour ! Excusez-moi, je suis en retard !
Mon corps se tend, mes poils se hérissent. Je pensais l’avoir évitée en allant courir plus tard. C’est à se demander si nous n’avons pas eu la même idée. Je serre les dents, referme le réfrigérateur avec vigueur pour révéler ma présence. Aussitôt, son sourire enjoué se fane. Mes mâchoires se crispent davantage, car je ne devrais pas détailler la façon dont elle est habillée. Pas plus que je ne devrais relever le fait que ce jean et ce tee-shirt blanc mettent en valeur ses courbes harmonieuses. Encore moins, que son chignon flou dévoile l’ovale de son visage, la profondeur de ses yeux. Je lui en veux de me troubler de la sorte, de débarquer ici comme si elle était en terrain conquis. Elle n’en a pas le droit.
— Ce n’est pas un moulin, ici. On attend que quelqu’un vienne ouvrir pour entrer chez les gens.
Mon intonation est glaciale. Juliette déclenche une tempête en moi, stimule mes plus vils instincts. J’ai envie de la blesser autant que je souffre de lui faire face. Ses sourcils se froncent, mais elle ne cille pas.
Juliette
J’espérais ne pas le croiser en arrivant à cette heure-ci. Il faut croire que je me suis plantée. J’ai la désagréable impression de jouer au jeu du chat et de la souris. Il est le félin, je suis le rongeur. Et chaque fois, depuis trois jours que je passe le seuil de chez les Mejib, ma nervosité s’accentue. Je crois que j’ai toujours du mal à accepter qu’il est ici et non plus de l’autre côté de l’Atlantique.
Son ton incisif me surprend. Il me vient la vision d’une vermine indésirable, un vulgaire parasite à écraser. Je suis ce cafard qui provoque sa répulsion. Autrefois, je représentais son essentiel, il était le mien. Désormais, je ne suis plus qu’un être insignifiant qui s’immisce dans son quotidien.
— Désolée, Malik, mais je ne me permettrais pas ce comportement si tes parents ne me l’avaient pas suggéré à plusieurs reprises.
Je redresse le menton et m’exprime d’une voix assurée bien qu’au fond de moi, ce soit le chaos. C’est comme si j’étais redevenue cette adolescente mal dans sa peau qui cherche à se terrer pour se faire toute petite.
— Je préfèrerais monsieur Mejib. Malik est réservé à mes proches.
Il me toise avec sévérité. Proches. Nous étions tellement plus. Ses mots sont tranchants comme la lame d’un scalpel. Son attitude me blesse, mais je ne le montrerai pas. Pas plus que l’émoi qui me submerge d’être confrontée à son regard. La sentence est immuable, le temps a fait son travail de sape. Qu’il se joue de moi quand il prétend m’avoir oubliée ou non, il ne reste que nos ruines. Nos prunelles s’emmurent dans un duel silencieux et immobile. Chacun érige ses barrières. Pour ma part, je tente d’apaiser le rythme de mon cœur qui s’agite un peu trop.
— Ah ! Te voilà, ma belle !
L’arrivée de Maryam fait exploser cette tension oppressante. Cette dernière m’accueille avec sa chaleur coutumière qui contraste avec l’austérité de son fils.
— Tu peux y aller, il t’attend, il a mal aux jambes, aujourd’hui, reprend-elle, et toi, mon fils, tu pourrais récupérer le courrier dans la boîte aux lettres ?
Les yeux levés au ciel, Malik s’éclipse et j’en profite pour m’échapper dans le salon. Ce n’est qu’en pénétrant dans la pièce que je réalise que j’avais retenu ma respiration. Mon instinct professionnel prend le dessus sur mes ruminations, aussi je me dirige avec élan vers mon patient, installé dans son fauteuil médicalisé. D’emblée, je remarque que ses traits sont plus tirés qu’à l’accoutumée.
— Bonjour, Ayoub ! Comment allez-vous, ce matin ?
— Je suis content de te voir, ma fille. Je suis inquiet, j’ai mal au mollet. Je risque pas de faire la phlébite ?
— Je vais regarder.
Je m’agenouille pour remonter son pantalon ample et ausculte ses membres l’un après l’autre avec méticulosité. Je relève la tête, puis souris à Ayoub, qui me scrute avec intérêt.
— Tout va bien… Rassurez-vous, pas de signe de phlébite. Je crois juste que vous ne marchez pas assez et qu’il faudrait remettre ces jolis bas de contention que nous aimons tant.
Sa mine préoccupée s’apaise aussitôt, ses yeux pétillent de malice. Et je suis soudain émue de me rappeler qu’autrefois, le regard de son fils se teintait de la même espièglerie.
Chaque pas est laborieux, car je m’applique à ne pas éclabousser le sol de mon contenu vacillant. La salle de bains n’est plus très loin. Il me reste l’angle du couloir à traverser et je pourrai enfin vider la bassine que j’ai utilisée pour les soins. À peine ai-je formulé cette pensée positive que je suis percutée par un mur de muscles. Tout le liquide se déverse sur moi. Hébétée et impuissante, je ne peux qu’observer le récipient rebondir par terre dans un bruit caractéristique.
Je dégouline de stupeur. Une odeur boisée accapare mes sens. Je ferme les paupières, hume cette fragrance d’une douce férocité. Mon corps frémit, se souvient. C’est si intense que j’en tremble. Un soupir de mécontentement me rappelle à l’ordre. Avec lenteur, mes yeux se relèvent, happés par deux ambres incendiaires, emplies d’animosité.
Malik
Elle est trempée. Moi-même, j’ai reçu quelques éclaboussures. C’est un dommage bien dérisoire comparé à son haut blanc, entièrement imprégné. Mes mâchoires se crispent, car mes pupilles ne devraient pas dévier sur cette étoffe devenue transparente. Mais je ne peux lutter. Mon esprit s’insurge, cependant, mes organes sont en pleine mutinerie. Ces traîtres s’éveillent, se remémorent la délicatesse de sa peau, l’exaltation que ce derme leur procurait. Autour de moi, tout est ralenti, suspendu.
— Désolée, murmure-t-elle
Je ne saurais dire combien de temps dure cet instant de flottement. Il est déjà bien trop long. J’expire pour ordonner à mon cerveau de reprendre le contrôle et m’impose de relever le regard. Manœuvre difficile à exécuter et que je ne réussis pas du premier coup, tant ces deux taches brunes sous le tissu m’hypnotisent.
— Tu ne pouvais pas t’annoncer, Juliette ? Au moins, j’aurais pu t’éviter !
Nous redressons nos visages de concert. Ses prunelles sont incertaines, il me semble y déceler une once d’inquiétude. D’un froncement de sourcils, je m’étonne moi-même du double sens de mes mots. Je me sens acculé. Si je pouvais, je me filerais des claques pour ce moment de faiblesse, digne d’un ado prépubère. Depuis quelques jours je ne me reconnais plus. C’est elle qui instille cette faiblesse en moi.
— Je suis navrée, vraiment. Il y en a partout… Je… Je vais m’en occuper.
Sitôt achève-t-elle sa phrase qu’elle initie un pas vers la bassine tombée un peu plus loin. Mais le sol glissant se dérobe sous ses pieds, elle patine sur place et sa silhouette est propulsée en arrière. Une fois encore, mes membres réagissent sans même que j’y aie consenti. Mes mains agrippent sa taille et la ramènent à moi. Bordel. J’ai chaud. J’ai froid. Une onde électrique parcourt ma colonne vertébrale. Je ferme les yeux, déglutis. Son corps raidi épouse le mien, je sens son souffle contre mon cou. Elle me glisse un merci étouffé, et ce murmure déclenche une myriade de frissons sur ma peau.
Non. Non. Je ne veux pas qu’elle me fasse cet effet. Je lui refuse ce droit d’exercer un quelconque pouvoir sur mes sens. Les mots acerbes qu’elle a prononcés quinze années plus tôt, qui contrastent avec la gentillesse qu’elle accorde à mon père, me reviennent en tête. Sans ménagement je la repousse et l’éloigne de moi.
— Un pas devant l’autre sans déclencher une catastrophe, c’est trop demander ?
Un maelstrom d’émotions défile sur son visage. Vulnérabilité d’abord, incrédulité ensuite et enfin colère. C’est cette dernière qui reste, exprimée par ses bras croisés sur la poitrine. Décolleté qui ressort d’ailleurs plus encore dans cette position et attire de nouveau mon attention. Je suis en enfer, Juliette en est la gardienne.
— Oh ça va, on était deux dans ce couloir, à ce que je sache !
Je me détourne, me pince l’arête du nez et soupire. Il faut que je me barre de là. C’en est trop pour moi.
— J’apprécierais que mes parents ne voient pas… Ça, ajouté-je, c’est indécent.
Ma main s’agite devant son tee-shirt. Dans l’incompréhension, ses sourcils se froncent, puis elle baisse le menton sur son vêtement mouillé. Aussitôt, ses paumes se plaquent sur ses seins rebondis et ses joues s’empourprent. Le rouge lui va toujours aussi bien.
— Il y a du linge dans la commode de la salle de bains. Sûrement des vieux tricots de mon père, ça devrait faire l’affaire.
Elle prend soin d’éviter la flaque, cette fois, puis se précipite dans la pièce d’eau. Mais je l’interpelle avant qu’elle ne s’y enferme.
— Faudra aussi éponger ce merdier. Je n’aimerais pas que mes parents se cassent la figure.
— Bien entendu, Monseigneur De Malik, c’est si gentiment demandé, ironise-t-elle en mimant une révérence.
Je m’apprête à répliquer quand elle me claque la porte au nez et tourne le verrou. Je cille comme un con à plusieurs reprises, stupéfait qu’elle m’ait ainsi cloué le bec. Je me demandais où était passée sa fougue, je crois que je viens d’avoir ma réponse. Ce constat m’arrache un sourire, cependant, je chasse rapidement cette pensée qui me ramène au passé que je voudrais oublier.
Elle t’a broyé, ne l’oublie pas. Mes mâchoires se crispent à nouveau et je file, sans demander mon reste, me calfeutrer dans la dépendance.
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