Thorns and Roses (French Edition)

Max Néna · Chapitre 25 sur 44

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Thorns and Roses (French Edition)

Chapitre 24

Juliette

 

Affalée sur mon canapé, je sirote un verre de vin blanc. Je savoure la tranquillité bien trop rare qui règne dans la maison. Comme tous les étés, les filles sont parties en Bretagne, chez leurs grands-parents paternels, pour une dizaine de jours. J’ai peu vu Joël et Patricia, cette année, mais nous avons communiqué régulièrement pour nous donner des nouvelles. Les petites les adorent, aussi je mets tout en œuvre pour que mes enfants gardent un lien avec la famille de leur papa.

Ils sont venus deux jours à la maison pour les récupérer et passer un peu de temps avec moi avant de remonter. Les revoir était à la fois doux et douloureux, constat amer que désormais le temps file sans Marco. S’ils ont versé beaucoup de larmes, je dois avouer que les miennes se sont taries. Leur fils aura toujours une place dans mon cœur, mais j’ai fini par accepter sa perte. Aussi, je m’autorise le droit d’avancer.

Pour l’instant, toutefois, je joue la carte de la prudence, la réaction de ma mère m’a échaudée et je crains que mes puces ne soient pas prêtes à me voir passer à autre chose. Alors je compartimente ma vie. D’un côté, celui que je priorise, ma routine familiale ; de l’autre, les brefs moments que je m’octroie avec Malik. Je les savoure avec ardeur, même si mes obligations dévorent une grande partie de nos rencontres. Mais aujourd’hui, je ne peux pas lui offrir plus. Du moins, je ne le veux pas.

La vérité ? J’ai la trouille. Une sacrée peur clouée au fond du bide qui me dit que je vais me rétamer et qu’il faudra me ramasser à la pelle. Imaginer que cette relation puisse faire mal à ceux que j’aime me tord les boyaux. La dernière fois qu’on s’est aimés, mon père est mort, ma famille a explosé et, dès à présent, ma mère s’éloigne déjà. Instaurer un nouvel équilibre est compliqué. Je n’arrive pas à savoir quelle place je peux accorder à Malik ni même celle qu’il souhaite prendre dans mon quotidien. Nous ouvrir cette porte est une conviction, mais la dispute avec ma mère, le mois dernier, a instauré une part de doute qui m’empêche de m’élancer.

Pourtant, chaque seconde à ses côtés me bouleverse, me remplit de lui. Je ne connais pas plus grande force que son regard qui me scrute, me déshabille. De nouveau, je le sens se frayer un chemin au plus profond de mon âme. Auprès de lui, mon corps sait qu’il est en vie. La vigueur de mes émotions me terrifie, cette redécouverte est plus intense encore que nos amours adolescentes. Je suis comme une feuille sur sa branche qui frémit et s’accroche avant de se laisser emporter par le vent. Et s’il m’emmenait trop loin, trop fort ?

Dépitée par ces louvoiements épuisants, j’avale ma boisson d’une traite, quand, sur la console du salon, mon ordinateur émet un tintement continu. Il m’indique un appel sur Messenger. D’un bond, je me lève, le sourire aux lèvres. Le seul avec qui je communique par ce biais est mon frère et je ne raterai nos visios pour rien au monde. Je clique sur la souris, deux billes bleues, semblables aux miennes, apparaissent à l’écran.

Urgentiste pour Médecin sans frontières, il y aura bientôt six mois que Maxime est au Mali. Trois ans qu’il voyage de pays en pays, tous plus pauvres les uns que les autres, car il ne conçoit pas la médecine autrement. Avant ça, il était parti faire ses études à Lille, choix qui nous a imposé de vivre une relation fraternelle à distance. Il me manque tant, mais je suis fière de son parcours.

— Salut ! Je suis trop contente de te voir, Max !

— Ça va, ma frangine ?

— C’est à toi qu’il faut demander, surtout ! T’as une sale tête, tout va bien, là-bas ?

Maxime frotte ses cheveux blonds en bataille puis finit par lisser sa barbe de quelques jours, signe de sa nervosité. Je m’inquiète toujours pour lui. Le Mali est gangréné par le terrorisme alors que la situation sanitaire y était déjà des plus précaires. Mais il a eu un coup de cœur pour cette région et ses habitants. Je sais aussi que l’association met tout en œuvre pour assurer la sûreté de ses équipes.

— Non, pas génial en ce moment… Ça devient craignos, on va être obligés de quitter le dispensaire. On nous ordonne de partir. La semaine prochaine, en fait. Je t’appelais pour te tenir au courant.

— Fais attention à toi, d’accord ? Je sais que tu dois le vivre comme un échec, mais la sécurité prime sur le reste.

Mon frère a toujours été pudique, je soupçonne qu’il ne me dit pas tout quand nous nous parlons. Il est loin, ne veut pas m’angoisser, toutefois j’ai conscience de son tempérament de tête brûlée. Le projet de la mission était ciblé sur les enfants malnutris, autant dire qu’il a dû s’investir à fond. J’entends d’ailleurs leurs voix et leurs éclats de rire résonner au loin. Je suis convaincue que Maxime restera au plus près d’eux, jusqu’à la dernière minute.

— En fait, je comprends cette décision. J’ai même hâte de partir. C’est la première fois que j’en ai envie à ce point…

Je fronce les sourcils, l’Afrique était un rêve pour lui et il quitte toujours ses missions à regret. Quelque chose de moche a dû se passer pour qu’il songe à rentrer avec autant de vigueur.

— Raconte-moi, je n’ai pas besoin que tu filtres.

— Je n’ai pas envie, Ju… Je voulais juste voir ta sale tronche et entendre ta voix. Quand je serai dans l’avion, toute cette merde sera du passé. C’est tout ce qui compte, m’avoue-t-il d’un ton las en se passant une main sur le visage.

Tirer les vers du nez à Maxime quand il a décidé de se taire est impossible. Je ne compte même plus le nombre de silences dans lesquels il a choisi de se murer. Un jour, ils lui péteront tous à la figure, j’en ai la certitude. Je détaille ses traits, il est beau, il l’a toujours été. Cependant, même ici, alors que l’image est de mauvaise qualité, je perçois ses cernes et ses mains qui tremblent.

— Et c’est où ta prochaine destination, du coup ?

— Je rentre.

Mon cœur bat la chamade, j’ai peur de me faire une fausse joie, de mal interpréter ses mots.

— Comment ça, tu rentres ?

— Je rentre à la maison, me balance-t-il.

Il sourit de toutes ses dents comme lorsqu’il était gamin. Je pousse alors un cri, tape des mains et sautille de bonheur devant l’ordinateur. On dirait Ninon, dans ses grands jours.

— À la maison ? C’est vrai ?

— Putain, faut t’expliquer longtemps ! En France, dans le Var, à La Seyne-sur-Mer, précisément. C’est bon, ton cerveau assimile ? plaisante-t-il avec un clin d’œil, chez maman, dans un premier temps, mais je n’arrive pas à la joindre. Après, je verrai. J’ai besoin de me poser. Elle va bien ?

Voilà une conversation qui s’annonce compliquée. D’emblée, je me retrouve à triturer mes doigts nerveusement.

— Je n’ai pas trop de nouvelles.

Maxime affiche une moue perplexe et me scrute, les paupières plissées.

— Accouche, Juliette.

— Il se pourrait qu’elle me fasse la gueule, dis-je d’une petite voix en me rongeant un ongle, enfin, tu la connais, ça lui passera aussi vite que c’est venu… Sinon, pas de jolie infirmière à ramener dans tes valises ?

— N’essaie même pas, tu sais très bien que ma situation ne me permet pas de relations sérieuses, alors arrête de noyer le poisson. Crache le morceau, qu’est-ce qu’elle a encore fait ?

L’image se brouille quelques secondes, pendant lesquelles j’entends un bourdonnement hachuré. Quand tout redevient normal, je me lance et décide de ne pas prendre de chemins de traverse, de toute façon, il finira par le savoir.

— Je revois Malik.

Pour toute réponse mon frère se fige, à tel point que je me demande s’il n’y a pas eu un bug et si nous ne sommes pas déconnectés.

— Max ?

Il cligne des paupières à plusieurs reprises, sa bouche s’entrouvre avant qu’il ne plisse le front, puis ne fronce les sourcils d’incompréhension.

— Malik, genre Malik ?

— Celui-là même, osé-je avant de me racler la gorge.

— Malik Mejib ?

— Oui. À toi aussi, faut t’expliquer longtemps.

Je tente un trait d’humour, mais en réalité, je n’en mène pas large. J’appréhende tant sa réaction. La mort de notre père l’a affecté autant que moi, si ce n’est plus. Je porte un nouveau doigt à ma bouche que je mâchonne. Je détourne le regard, dans l’attente de sa réaction.

— Merde alors… Celle-là, je ne l’ai pas vue venir… Comment c’est possible, Juliette ? Tu me troues le cul !

Mon frangin et ses expressions poétiques. La connexion semble ramer, mais je suis si fébrile que je lui débite ma réponse.

— Il est rentré de New York quand son père a fait un AVC et le hasard a voulu qu’il soit mon patient. C’est tout récent. Je te déçois ?

Maxime me regarde avec tendresse et secoue la tête de droite à gauche.

— Ju, t’es ma sœur, la personne que j’aime le plus au monde. Je sais que tu ne prends pas de décisions à la légère. Je me rappelle ce que représentait Malik pour toi. Mais j’avoue que là, je suis perdu… Putain, je me doute que maman a dû vriller complet.

Alors je lui raconte tout. Le retour de mon premier amour, nos confrontations, les révélations, notre envie d’essayer de nous retrouver. Je lui confie encore mes craintes, mes doutes, par rapport à notre mère et mes enfants. Mon besoin de les préserver et, en ce sens, d’instaurer une distance. La prestance de Malik, face à laquelle je me sens admirative, mais aussi quelconque. Tout ce qui m’angoisse y passe. Quand je finis ma tirade, essoufflée, Maxime est enfoncé dans son fauteuil, une jambe remontée sur son genou.

— Ben dis donc, c’est un sacré bordel dans ta petite tête… Je crois que tu te plantes sur toute la ligne.

— Comment ça ?

— À quoi ça sert de tenter le coup, si tu ne mets pas toutes les chances de ton côté pour que ça marche ? Si tu le tiens à l’écart de ce que tu es aujourd’hui, c’est voué à l’échec. Et ne me sors pas le baratin de tes gamines, on sait très bien que c’est une fausse raison.

— Mais oui, tiens ! J’ai qu’à le ramener à la maison pour lui rouler de grosses pelles ! Et puis quoi encore ! soufflé-je, exaspérée.

— Est-ce que c’est ce que je t’ai dit ? Non. Mais tu fais ta tête de con. Il pourrait te rejoindre à la plage, venir dîner chez toi en tant qu’ami dans un premier temps… Tout est possible, vous aviserez au fur et à mesure. Au moins, ça vous permettrait de comprendre ce que vous pouvez envisager.

Tous les deux, nous avons toujours communiqué de la sorte. Honnêtes, sans filtres, mettant l’autre face à ses limites, toujours avec bienveillance. Quelque part, Maxime a raison, pourtant, cette vérité m’oppresse, comme si des signaux d’alerte venaient de s’enclencher.

— Lou est si sensible, Ninon, avec son autisme, est perturbée par le moindre changement… Et regarde maman…

— Mon cul. Tes filles sont en bonne santé. Elles ont perdu leur père, c’est moche, mais quoi, alors ? Faut que tout reste en suspens tel que Marco l’a laissé ? Même toi tu sais que ce n’est pas juste, m’assène-t-il en me pointant du doigt. Quant à maman, j’en fais mon affaire… Alors arrête de te chercher des excuses et vis, bordel !

Maxime ne lève jamais le ton quand il est en colère, toutefois ses mots sont tranchants, incisifs. Il a toujours été ainsi, ce qui le rend parfois intimidant, même à mes yeux. Pour ma part, je suis comme mon père, je crie, à m’en arracher les cordes vocales lorsque la rage me submerge. Si mon frère avait été ici, ses mains se seraient posées sur mes épaules. Il m’aurait donné la force de me mettre à nu. Face à lui, je ne crains aucun jugement.

— Oui j’ai peur, dis-je en soupirant, peur de ne pas être à la hauteur. Tu le verrais, le Malik d’aujourd’hui, c’est quelque chose… J’ai quoi à lui offrir, à part une tonne de complications ? J’ai la trouille parce que j’ai tellement envie d’y arriver que ça me paralyse et m’empêche d’avancer.

— Attends, Juliette…

Mon frangin recule son siège, il semble scruter quelque chose derrière l’écran, soudain, son visage s’anime d’un immense sourire chaleureux et tendre.

— Naya ! Viens, ma belle, je veux te présenter quelqu’un !

Sa voix est douce, il ajoute quelques mots dans un dialecte que je ne

comprends pas, probablement du bambara12, puis un claquement régulier résonne dans les enceintes. Une adorable fillette avec de jolies tresses apparaît. Lorsqu’elle dépasse le bureau, je réalise qu’elle est amputée d’une jambe et marche sur une prothèse métallique. Mon frère la prend dans ses bras pour la chatouiller et elle rit aux éclats. Mon cœur s’attendrit devant cette scène touchante.

— Juliette, je te présente Naya, ma précieuse aide de camp. Naya, voici ma sœur. T’as vu, ma puce, on peut lui parler alors qu’elle est en France, c’est ce que je t’expliquais l’autre jour.

— Bonjour, Naya ! Tu es jolie ! Je suis enchantée de faire ta connaissance.

La petite me toise d’un air perplexe, touche l’écran avant de glousser et de me saluer d’un geste timide de la main. Nous échangeons quelques banalités, puis elle repart avec un air radieux. Maxime s’affale dans son siège, croise les bras et affiche une moue triomphante. Moi, je n’ai plus de mot, il m’a coupé la chique.

— Tu vois, Juliette, tout est une question de point de vue. C’est toi qui décides si tu veux avancer ou non. Toi seule. Tu peux te trouver toutes les fausses raisons du monde, mais Malik est ton choix, assume-le. Ou pas.

Il plante ses billes bleues dans les miennes, convaincu de la véracité de ses propos. C’est le cas. Quand il était plus jeune, c’était un écorché vif. Dorénavant, c’est un homme affirmé, doux, mais exigeant. Étudier la médecine et partir sont les meilleures choses qui lui soient arrivées, ça a été salvateur pour lui.

— Et si Malik est assez con pour ne pas se rendre compte à quel point tu es géniale, c’est qu’il ne te mérite pas. Bouge tes fesses, Juliette. À très vite, je t’aime.

Et comme ça, sans prévenir ni me laisser une chance de lui dire à quel point je me sens bête, il coupe la communication.

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