Thorns and Roses (French Edition)

Max Néna · Chapitre 3 sur 44

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Thorns and Roses (French Edition)

Chapitre 2

Juliette

 

Printemps 2002

 

Invisible et insignifiante sont, je crois, des adjectifs qui me correspondent. Il faut dire que j’ai le physique qui va avec. Une chevelure indomptable, des lunettes à monture écaille, de l’acné et cette saleté d’appareil dentaire qui bousille ma confiance en moi. Même le petit des voisins qui marche à peine s’est mis à chialer la dernière fois, quand je lui ai souri. Mes copines n’ont pas ce problème. Coiffures impeccables, jolies peaux, dentitions parfaites et surtout… Des seins. À treize ans, c’est ce qui te permet de passer de la case banale à captivante.

Adèle et Anna brisent pas mal de cœurs. Moi, je suis la bonne poire qui transmet les petits mots doux de leurs prétendants. Ce n’est pas leur faute si la nature leur a fourni une paire de roploplos bien garnis, tandis que je devais être absente le jour de la distribution. Ça creuse une différence déjà établie. Je suis l’intello timide qui n’a encore jamais embrassé de garçon.

En toute honnêteté, je vis très bien ce statut. Plaire serait flatteur, mais, à notre âge, les mecs sont des crétins. À vrai dire, je n’ai pas envie qu’un de ces abrutis à la voix qui déraille, avec une moustache naissante ridicule, colle sa langue dans ma bouche. J’en ai juste marre d’être transparente parce que mon corps a oublié de faire sa crise d’adolescence. J’aimerais qu’on m’apprécie pour ce monde intérieur dans lequel je m’évade si souvent. Mais dans la cour de récré, parler de livres ou d’art n’est pas tendance, affirmer ses valeurs non plus. Alors je suis le mouvement, en attendant que ce soit mon heure. Ma mère affirme que mon tour viendra, que c’est la dernière rose à s’épanouir qui retient toujours l’attention, parce que les autres sont déjà fanées. J’espère qu’elle dit vrai.

Reluquer les guignols qui s’excitent pour faire rentrer un ballon dans une cage n’est pas franchement mon délire. Mais comme d’habitude, après la cantine, Adèle et Anna insistent pour que nous nous calions par terre, près du terrain de sport. En général, c’est à ce moment que Dod, nous rejoint. Dod, c’est Élodie, que je connais depuis la maternelle. Avec elle, je n’ai pas à jouer l’adolescente superficielle, je peux être moi.

Aujourd’hui cependant, mes yeux sont rivés sur le match de foot débuté par les mecs populaires du bahut. J’ai beau lutter, mes pupilles s’agrippent à ce beau brun, à la peau mate, qui rit aux éclats d’avoir loupé son tir. Je suis en apnée, hypnotisée par l’aura qu’il dégage. C’est magnétique, il n’y a que lui, j’ai oublié tout le reste.

— Sois plus discrète, Juju, ou Barbie peste et Barbie cruche vont t’afficher, murmure mon amie d’enfance.

Elle me donne un coup de coude puis replace une mèche de ses longs cheveux châtains derrière son oreille.

— Quoi ? Qu’est-ce que tu racontes ?

— Arrête. Je te vois baver sur le nouveau.

À la dérobée, je déglutis et jette un coup d’œil à mes camarades. Je soupire, rassurée de constater qu’elles sont bien trop occupées à comparer leur vernis à ongles pour faire attention à moi.

— Tu le connais ? Je me demandais juste pourquoi il débarquait ici en avril.

— Prends-moi pour une idiote, dit-elle en levant ses yeux verts, sa mère s’occupe de mamie et fait son ménage. Des fois, il vient lui apporter des affaires, du coup on papote un peu. Il s’appelle Malik Mejib, il est en troisième. Super sympa, en plus, c’est une tronche.

— Malik Mejib, répété-je.

Ma voix s’amenuise pour souffler ce nom que je découvre alors que je lorgne le terrain.

— Par contre, ça reste entre nous, s’il a changé de collège, c’est à cause des mauvaises fréquentations de son grand frère qui est en prison… Tu…

Je n’entends plus rien. Il s’est retourné et son regard se pose sur moi. Une détonation retentit dans ma poitrine. Mon cœur s’affole, je ne sais plus où je suis. Un truc vrille dans mes tripes, tant je suis frappée par la malice de ses prunelles marron doré qui me transpercent. Je n’en ai jamais vu de semblables. La chaleur qui me submerge témoigne du rougissement qui colore mes joues. Rapidement, je me détourne et n’ose plus observer les sportifs, persuadée qu’un néon fluo clignote au-dessus de mon crâne.

J’en tremble encore, quand soudain, un truc frôle mon pied. Le ballon. Je n’ai pas le temps de réagir qu’une paire de baskets se matérialise devant moi. Non, non, faites que ce ne soit pas lui, je vais me ridiculiser !

— Hey ! Salut, Élodie !

— ‘lut Malik ! Alors, ce collège, tu t’y fais ?

— Ça va, c’est cool. Bientôt le Brevet de toute façon, après c’est les vacances, donc je me prends pas trop la tête. Euh… Les gars m’attendent, tu veux bien me le rendre s’il te plaît ?

Je voudrais me terrer dans un trou. Évidemment, il fallait que ce soit lui. Mes oreilles s’échauffent, je dois avoir viré aubergine. Je ferme les paupières, puis inspire longuement pour dénouer mes muscles tétanisés. Un raclement de gorge me pousse à relever le visage. Mon ventre se serre. Je ne peux plus respirer. Le temps est suspendu, figé par cette douce stupeur qui me paralyse. Deux soleils me catapultent dans un univers qui m’avale tout entière. Mon cœur cogne comme un dératé, prêt à crever. Je me sens plus vivante que jamais.

C’est en lui que je viens de plonger. Dans ses abîmes et ses secrets. Je ne saurais comment l’expliquer, mais au plus profond de ses billes ambrées, il m’apparaît avec chacune de ses nuances. Les forces, les faiblesses que je discerne, me semblent familières. Mon sang tambourine jusque dans mes tempes et mon cerveau s’est fait la malle. Plus rien ne semble cohérent, si ce n’est cette puissance qui me percute. Ses sourcils se froncent, je me sens mise à nu, exposée, sans aucun artifice pour me cacher.

— T’inquiète, Malik, ma copine est toujours dans la lune, mais elle va te le donner, pas vrai, Juliette ? Tiens, allez, mets-leur une raclée !

Ce n’est qu’au moment où Élodie m’arrache la balle des mains que je réalise l’avoir maintenue fort contre ma poitrine. Malik la récupère, tout en me scrutant d’un air perplexe, puis file au pas de course rejoindre le terrain. L’air que je retenais s’échappe de mes lèvres ; à nouveau, je peux respirer.

Que vient-il de se passer ? Je n’arrive même plus à raisonner. J’ose un dernier regard dans sa direction. Il me scrute, impassible, contrarié, peut-être, puis secoue la tête et se détourne de moi. Il a dû me prendre pour une cinglée, j’ai envie de disparaître tant je suis morte de honte.

Mes apitoiements sont de courte durée car, déjà, les filles s’extasient sur le nouveau collégien au charme indéniable. Chacune partage son petit commentaire agrémenté de gloussements puérils, attirant l’attention de tous les footballeurs, Malik compris. Élodie me lance un sourire contrit et tapote mon épaule avant de se lever. Quant à moi, je redeviens l’invisible ado, qui se contente de ramasser son sac à dos pour retourner en cours quand la sonnerie retentit.

Cette journée a une saveur particulière, de celle qui bouleverse, agite les pensées. Je suis allongée sur mon lit et digère le savon que mon père vient de me passer à cause de ma note en maths. Onze, ce n’est pas si terrible. Pourtant, je suis punie ce week-end. Au programme, révision des théorèmes.

— Pas de sortie, pas de goûter avec Élodie. Ce sera toi, moi et Pythagore, jusqu’à ce que ça rentre ! C’est pour ton bien, ma chérie, je sais que tu en es capable.

Je trouve sa réaction injuste, parce que je suis une très bonne élève. Sauf dans cette matière où mes résultats sont moyens, malgré un travail considérable. Mais je me plie à ses exigences. Je n’aime pas décevoir mes parents, surtout mon paternel.

Antoine Gimenez est flic. Inspecteur de police spécialisé dans le terrorisme islamique, précisément. Il est une référence dans son domaine. Dire que c’est lui, la figure d’autorité dans cette baraque est un euphémisme. Il faut avouer qu’il est plutôt sanguin, ses accès de colère peuvent surprendre. Je l’aime, car il sait aussi se montrer juste et bienveillant. Je suis fière d’être la fille d’un homme si intègre. Toutefois, ses emportements ne le rendent pas très pédagogue et ont tendance à me bloquer. Aussi, la perspective de révisions en sa présence me noue la gorge, car je sais que ce sera un calvaire. Une longue séance de torture rehaussée à la sauce brimade et gueulante. En général, je termine en larmes avec la conviction d’être une débile profonde.

Avec ma mère, elle-même comptable, ils viennent de milieux très populaires. Ils se sont construits à la force de leur volonté. Pour leurs enfants, ils désirent le meilleur, imposant un devoir de rigueur et d’excellence. Du coup, dans cette maison non plus, je ne me sens pas à ma place. C’est comme si celle que j’étais ne suffisait jamais. Un prototype à améliorer que l’on voudrait transformer. Il n’y a qu’avec mon petit frère, Maxime, que tout glisse. Malgré tout, c’est dur de tenir la comparaison. Nous avons deux ans d’écart et mon frangin est déjà en cinquième. Hyperactif surdoué, il réussit tout ce qu’il entreprend. Champion d’échecs comme d’escrime, il a en plus une gueule d’ange qui fait craquer ses camarades. Même s’il est bourré de tics et ne tient pas en place, tout le monde le trouve génial. C’est la vérité. Moi… Je suis juste Juliette.

Il y a une chose, par contre, sur laquelle tout le monde s’accorde, moi la première, c’est que je suis une grande rêveuse. Mon truc, c’est les bouquins. Je les dévore et noircis mes carnets d’histoires, toutes plus folles les unes que les autres. C’est mon jardin secret, ma soupape de sécurité quand mon cœur est trop plein d’émotions. Ce soir, il déborde.

Parfois, mes doigts tremblent parce que mon corps peine à contenir ma frustration. Je les laisse alors s’acharner sur les pages blanches, répandre leur rage. Chaque mot coincé dans ma gorge est craché par la pointe de mon stylo.

Un tapotement discret sur la porte de ma chambre me tire de mes ruminations. Je la scrute, prête à la voir s’entrebâiller, mais perçois à la place un morceau de papier se glisser sous l’interstice. Je me lève en souriant, le cœur gorgé de tendresse, car je reconnais là une habitude de mon frère. Je ramasse la feuille, que je déplie.

 

« Je sais que tu préfères être seule quand papa t’a passé un savon. Je déteste quand il fait ça. Moi je m’en fiche si tu comprends rien à la géométrie, parce que t’es la meilleure sœur du monde. Je t’aime. »

 

Émue, j’ouvre à la hâte, me propulse dans le couloir, où Maxime se retourne, surpris. Ses yeux s’écarquillent quand je cours vers lui pour le serrer dans mes bras, le prenant au dépourvu.

— Moi aussi, je t’aime… C’est toi, le meilleur frangin de l’univers.

Il m’enlace à son tour avec maladresse, toujours plus petit que moi du haut de ses onze ans, alors que je l’étreins avec vigueur.

— J’peux plus respirer.

D’un geste théâtral, il simule être au bord de l’asphyxie. Je m’écarte, observe sa bouille si semblable à la mienne, les imperfections de la puberté en moins. Nous sommes le portrait craché de notre mère.

— C’est parce que t’es encore un têtard.

— Un jour je serai plus grand que toi, et je me vengerai pour toutes les fois où tu as essayé de me tuer à coups de câlin.

— Mais ce jour-là n’est pas encore arrivé.

Taquine, j’ébouriffe ses cheveux clairs tandis qu’il me repousse en riant pour se recoiffer. Plus apaisée, je repars m’enfermer dans mon petit cocon et m’affale sur l’édredon pour relire mes dernières lignes.

Aujourd’hui, quelque chose en moi s’est fissuré. C’était comme une libération. J’y ai songé lorsque je montais les escaliers pour regagner ma classe. Dans les yeux de Malik, c’est moi que j’ai vue. Au plus profond de lui, j’ai perçu ce feu identique au mien. Celui qui crépite sous ma peau. J’ai reconnu ce besoin d’exister, cette nécessité cachée, pourtant si forte, de s’affirmer. C’était magnifique. Il était magnifique. Ce fragment d’âme qu’il m’a laissé entrevoir m’a subjuguée, m’a révélée aussi. Il ne le saura sans doute jamais, mais il m’a insufflé une force nouvelle. Je ne retiendrai plus ces braises qui courent dans mes veines. Désormais, je veux crier qui je suis.

Mon poignet s’agite encore un peu pour déverser plus d’encre sur le cahier. Je relis ma dernière phrase écrite en lettres capitales et souris. « DEVENIR MOI ».

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