Thorns and Roses (French Edition)

Max Néna · Chapitre 27 sur 44

Pages du PDF

Thorns and Roses (French Edition)

Chapitre 26

Juliette

 

Le sourire ne me quitte plus, je suis dans le salon, occupée à ramasser quelques affaires qui traînent. Nous arrivons au bout de la semaine et, finalement, Malik est resté partager mon lit toutes les nuits. Mes joues s’échauffent aux souvenirs de ces instants passés à deux. Tout sonne à nouveau comme une évidence. Je ne compte plus le nombre de fous rires ni de confessions que nous avons vécus ces derniers jours. Mais je n’ignore pas que cette savoureuse routine demeure provisoire, les petites rentrent bientôt. Cependant, notre relation semble désormais lancée, cimentée par l’alchimie qui s’est instaurée durant cette parenthèse.

Bien sûr, il y a eu quelques accrocs, nous avons deux forts tempéraments et nous ne sommes pas toujours d’accord sur tout. Je suis une vraie tête de mule, Malik est un homme fier. Ce combo électrique peut donner lieu à de belles joutes verbales. Nous adorons ça, jeunes, déjà, c’était ce qui nous définissait. La fougue nous sied mieux que la fadeur d’une histoire sans relief.

Après notre séquence torride contre le mur, le premier soir, je lui ai fait visiter la maison. J’appréhendais sa réaction devant la photo posée sur la console. Il l’a observée quelques secondes en serrant les mâchoires puis s’en est détourné, l’air de rien. J’ai eu l’impression qu’il accusait le coup pour mieux l’encaisser. Malgré ce moment de flottement, il s’est ensuite intégré à mon petit cocon. Je suppose que nous finirons par en parler, je sais qu’il se retient de poser des questions.

Un autre événement me met du baume au cœur. Ce samedi Maxime rentrera enfin parmi nous. Ma mère m’a appelée, des trémolos plein la voix, pour me dire que ses prières avaient enfin été exaucées. Elle souhaite aussi m’inviter à dîner la semaine prochaine, c’est sa façon de faire un pas conciliant vers moi. Je crois que mon frangin a œuvré pour moi, comme il me l’avait promis. Ainsi, j’organise une petite soirée demain, à la fois pour accueillir mon frère, mais aussi pour partager un moment avec nos amis respectifs.

Peu à peu, je perçois le voile des tourments se dissiper sur ma route. Cette impression d’étouffement qui m’a longtemps oppressée se dissipe. Je me sens plus légère, comme si la chance était en train de tourner en ma faveur. Je ne sais comment l’expliquer, mais j’ai la sensation que retrouver Malik insuffle un ordre nouveau dans ma destinée.

Je sursaute, soudain sortie de mes pensées par le téléphone fixe qui sonne. Je m’avance vers la console, la respiration tenaillée d’appréhension. Toujours ce numéro masqué, la seule ombre dans cette insouciance retrouvée. Cependant, je me contente de scruter l’appareil jusqu’à ce que le silence revienne. Consciente que si je décrochais, je serais de nouveau confrontée à un silence perturbant. C’est devenu récurrent. Ce petit jeu déplaisant s’est déjà produit à deux reprises cette semaine, en présence de Malik. Depuis que ces appels se produisent, une sorte de malaise me colle à la peau. Aussi, sur ses conseils, je suis retournée au commissariat voir l’agent qui avait reçu la plainte pour ma voiture. Toutefois, la procédure pour retracer un appel masqué s’avère longue et fastidieuse, de surcroît, mon cas est loin d’être isolé.

Dépitée de me sentir impuissante face à cette situation, je secoue la tête avant de retourner à mes occupations. Pour ce soir, je nous ai réservé une petite soirée cocooning, devant un vieux film. Malik risque de rentrer tard, il a une réunion pour son projet en cours. Il se démène pour obtenir ce contrat au budget mirobolant qui représente une opportunité d’avancement dans sa carrière. Je suis fière de lui, c’est une bête de travail, bien que cette qualité le rende parfois arrogant. Si j’étais sa secrétaire, je crois que j’aurais une poupée Vaudou à son effigie au fond d’un tiroir.

Impatiente qu’il arrive, je prépare un plateau d’apéritifs dans la cuisine

en même temps que je me dandine sur Dance Monkey14 qui sort de mon enceinte. Dans mon débardeur et mon short, je chante à m’en époumoner. Je ferme les yeux pour mieux m’imprégner de la musique, les bras en l’air, j’improvise une petite chorégraphie. C’est libérateur. Je tourne sur moi-même, ondule des hanches. Lorsque je jette un regard en arrière pour mieux me diriger, je suis percutée par deux billes ambrées qui pétillent d’espièglerie.

Malik est appuyé contre l’angle du mur, les mains dans les poches de son costume beige qui lui va à merveille, et se retient de rire.

— Je crois que mes oreilles saignent. Mais la choré, j’avoue, c’est le meilleur moment de ma journée…

Je sens le feu me monter aux joues, mais bien vite, je glousse, plutôt amusée d’être prise sur le fait de ce moment ridicule. Mon spectateur m’imite, la tendresse au bord des cils, avant de venir me rejoindre pour me donner un baiser. Quand je quitte ses lèvres, je note ses cernes et ses traits tirés.

— Dure journée ?

— On peut dire ça, ouais…

— Tu veux en parler ?

— Non, je merde juste sur ma stratégie de management et mes estimations. Je reprendrai ça lundi, là j’ai juste envie de profiter de toi, me glisse-t-il en embrassant le bout de mon nez.

Sa voix est lasse, je perçois qu’il a besoin de se détendre, sans doute encore préoccupé par ces complications au bureau. Pour être franche, je ne suis pas certaine de comprendre toutes les finesses de son métier, si loin de mon domaine de compétences. Mais le sentir tracassé me chamboule, je sais à quel point il peut être perfectionniste et se mettre une énorme pression.

Je n’ai pas encore trouvé le mot exact pour le qualifier. Mon homme ? Mon mec ? Aucun ne me semble juste. C’est lui. Juste lui. C’est sans doute précoce, mais je l’ai dans la peau. J’ai succombé sur ce terrain de foot, des années auparavant. Mon cœur l’a reconnu, ce jour-là. Aujourd’hui encore, je veux tout, ses instants de grâce, ses fêlures, même ce qu’il cache de plus laid. Ce soir, c’est mon amant tourmenté qui me fait face. Celui qui doute, mais grince des dents pour ne pas fléchir. Je veux être le baume réconfortant qui le rend fort alors qu’il est vulnérable, à nu, devant moi.

— Ça te dit un petit verre avec moi, dans un bon bain moussant ? C’est ma recette secrète pour venir à bout des mauvaises journées.

Malik sourit, caresse ma joue avec tendresse et dévie son pouce sur ma bouche.

— Seulement si tu promets de ne pas chanter, me taquine-t-il, mais ce serait parfait, je n’ai jamais fait ça.

J’ai peut-être surestimé la capacité d’accueil de ma baignoire. Je suis allongée sur Malik, dos à lui, entre ses jambes, qu’il doit mettre sur les rebords pour avoir assez de place. J’oublie parfois qu’il ne fait pas loin d’un mètre quatre-vingt-dix et que, moi-même, avec mon mètre soixante-seize, je suis une grande gigue. Mais nous sommes bien, collés l’un contre l’autre dans la moiteur de la salle de bains. Nous discutons de tout et de rien tandis que sa main trace des arabesques de l’arrondi de mes épaules jusqu’à mon ventre.

— Mal’ ? Je me demandais, tu serais d’accord pour rencontrer mes filles ? Je veux dire, on pourrait juste leur dire que tu es un ami dans un premier temps et se voir pour des trucs ludiques, histoire qu’elles s’habituent à toi.

Ses phalanges s’immobilisent. L’instant reste suspendu quelques secondes dans le silence.

— Tu penses que c’est le bon moment ?

— Je n’ai plus envie de te tenir à distance. Pas après ces derniers jours… Ce n’est pas comme si on se connaissait seulement depuis quelques semaines. J’ai confiance en toi, tu sais ?

J’ai un pincement au cœur. J’espérais qu’il dirait oui. Mais au lieu de cela, je le sens se crisper avec le cerveau qui tourne à plein régime. Soudain, sa poitrine se soulève et il soupire.

— J’ai peur de ne pas être à la hauteur, Juliette.

— Pour qui ? Pour elles ou pour moi ?

Je perçois son pied s’agiter avec nervosité. Un instant de battement, suivi d’une profonde inspiration lui sont nécessaires avant qu’il ne réponde.

— C’était quel genre d’homme, leur père ?

Mes épaules se tendent. Il fallait bien que cette discussion arrive un jour. L’ombre de Marco pèse sur lui, comment pourrait-il en être autrement ? Je comprends que ma réponse aura un impact sur la façon dont il pourrait envisager les choses. Aussi, je crains de ne pas trouver les paroles justes pour le rassurer. C’est une certitude, Malik va se comparer à lui, juger sur le papier s’il peut tenir la concurrence. Mais il n’a pas compris que, pour moi, ce n’est pas ce qui importe.

— Marco était un homme simple. Pudique, tendre, un peu tête brûlée, aussi. Un infographiste, fana de moto et d’adrénaline. Un papa investi, notre famille était sa priorité… C’est difficile de définir quelqu’un comme ça.

Je l’entends déglutir derrière moi, se racler la gorge. Moi, je n’en mène pas large, j’aimerais plonger dans sa caboche pour comprendre ses doutes, pouvoir lui montrer que, malgré mon passé, il reste une évidence.

— Pourquoi lui ? Enfin, je veux dire, pourquoi tu l’as aimé ? Tu dois sûrement l’aimer encore, je comprends, mais qu’est-ce qu’il avait de spécial à tes yeux ?

Lentement, je me retourne, de l’eau ruisselle sur le carrelage, mais je m’en fiche. On peut bien inonder le sol, tant que ce n’est pas lui qui sombre, le reste n’a pas d’importance. Je veux lui faire face quand je lui répondrai. Avec maladresse, je m’assois à califourchon sur ses hanches, puis le scrute. Qu’il est beau quand il se livre, le regard troublé. Si vrai, dans ses failles qu’il m’expose sans détour.

— Il a su voir en moi quand je ne savais plus qui j’étais. Mais surtout, il a accepté que tu restes dans mon cœur. Il a continué d’avancer à mes côtés, alors qu’une partie de moi t’appartenait toujours.

Je lui confie ces mots avec émotion, mes doigts glissés dans ses cheveux humides. Je ne les dis pas pour le rassurer, c’est la vérité. Un bref instant, il ferme les yeux, cale sa tête contre ma main, à la recherche d’une caresse appuyée.

— C’est comme ça que je suis tombée amoureuse de lui. Parce que je pouvais t’aimer dans mes souvenirs, alors que c’est avec lui que je grandissais. Ensuite, le temps a glissé et la vie a fait son office… Tout simplement.

Malik fronce les sourcils, il m’observe, perplexe, et hésite à répondre, avant de se lancer.

— Tout simplement ? Je suis flatté de savoir que même avec Marco, tu ne m’as pas oublié… Mais à t’écouter, c’était juste facile d’être avec lui, alors que nous deux… On s’est détruits, sans même le vouloir.

— Ne fais pas ça, le coupé-je avec véhémence, ne compare pas. Parce que c’était tout sauf facile. Il est arrivé cinq ans après toi. Quand je jonglais de mec en mec pour essayer de retrouver ce que j’avais perdu, en faisant semblant d’être une autre. Lui m’a vue à travers cette façade… J’ai pu m’aimer à nouveau.

— Putain, lance-t-il, c’était un mec bien, quoi… Je vais passer pour un connard, mais j’assume. En gros il t’a donné tout ce que je t’ai fait perdre, c’est ça ?

Cette conversation arpente un terrain que je ne maîtrise pas. Ses doutes l’envahissent au point qu’il n’entend pas ce qui compte le plus. Mais je ne me démonte pas, je refuse de le laisser nous faire du mal.

— Quelle est ta question, en fait ? Je croyais qu’on avait établi que notre passé était derrière nous et en aucun cas de notre faute… Parce que, pour recentrer le débat, Marco est mort et c’est à toi que je propose de faire un pas en avant. Tu te bats contre des choses qui ne sont pas tangibles.

— Mais justement, ma vraie putain de question est là ! Je baisse les armes parce que je suis fou de toi, Juliette. Tu n’imagines pas à quel point, m’assène-t-il d’un regard ébranlé, comment je tiens la comparaison, avec tout ce que Marco t’a donné ? Quelle place je peux avoir, après lui ?

— La tienne, Malik. Celle que tu voudras prendre… Il n’y a rien à comparer. Je suis toute à toi.

Mon cœur bat fort, encore emporté par la puissance de ses doutes et des sentiments qu’il m’expose sans artifice. Cependant, je perçois mon aveu le radoucir à travers le sourire qu’il esquisse. Malik plonge ses prunelles émues dans les miennes. Ensuite, il glisse une de mes mèches entre ses doigts, m’enlace et cale sa tête sur ma poitrine, pour écouter mon cœur. Il le faisait déjà quand nous apprenions à nous aimer.

— T’es qu’un crétin quand tu te poses les mauvaises questions.

— Ouais, mais je suis ton crétin, plaisante-t-il, d’ailleurs j’en ai une autre qui me démange. Il y en a eu beaucoup, des mecs ?

— Crois-moi, tu ne veux pas connaître la réponse… Pas plus que je ne souhaite connaître le nombre de tes conquêtes.

Il se redresse et me sonde, les paupières plissées. Je le sens hésiter, avant qu’il ne soupire.

— Tu as raison, en fait je ne veux pas savoir. Je… Je suis désolé pour toutes ces incertitudes… J’ai peur de te perdre, Juliette. De ne pas…

Je l’interromps de mon index posé sur ses lèvres. Les miennes glissent jusqu’à son oreille pour le rassurer.

— Je viens seulement de te retrouver, murmuré-je, je n’ai pas l’intention de te laisser filer.

À ces mots, son étreinte se resserre autour de moi. Toutefois, je sais qu’il m’en faudra plus pour le convaincre qu’il m’est essentiel. Ce qu’il me confirme dans l’instant lorsqu’il lève un regard inquiet sur moi.

— Et si elles ne m’aimaient pas ?

Mes sourcils se froncent d’abord d’incompréhension, puis je comprends qu’il fait référence à mes filles. Sa question me touche, elle est si légitime. Elle signifie aussi qu’il se projette, malgré ses craintes.

— Ce sera sans doute un peu difficile au départ. Surtout pour Lou, qui est très sensible, elle se laisse parfois emporter par ses émotions. Bizarrement, Ninon assimile certains trucs avec plus de facilité. Mais on va y aller en douceur, je suis certaine qu’elles t’aimeront.

— Comment tu peux en être sûre ?

— Elles t’aimeront… Comme leur maman.

Un immense sourire illumine son visage, ses yeux brillent d’une émotion à peine contenue. Moi, je défaille sous l’intensité de ce regard enfiévré qui me transmet ce qu’il ne dit pas.

— Montre-moi, mon ange…

Et dans la moiteur de cette salle de bains, c’est ce que je m’applique à lui prouver du plus profond de mon âme.

OceanofPDF.com