Thorns and Roses (French Edition)
Chapitre 34
Malik
J’aime ma vie. Je suis un sacré veinard. Je peux enfin dire que je suis heureux. Ce bonheur ne m’est pas tombé tout cuit dessus. Non, j’ai été le chercher, au-delà de moi-même, parfois. Je me suis démené pour l’avoir et c’est pour cette raison que je le savoure. Pourtant, il ne ressemble pas à celui que j’imaginais quelques mois auparavant. Il est mieux, parce qu’elle est là.
Aujourd’hui, j’ai officiellement présenté Juliette à mes parents. Chez moi, introduire une femme dans la famille a une signification. Il s’agit de celle avec qui j’envisage un engagement plus profond. Mes parents le savent, ils sont les instigateurs de cette règle. Pour moi, ça veut dire qu’un jour je lui demanderai de devenir ma femme. Bien sûr, pas tout de suite. J’apprends à faire du temps un allié. Ce qui compte est d’avancer ensemble, mais je voulais partager avec eux le bonheur d’avoir trouvé celle qui me complète.
Comme ils se connaissaient déjà, tout s’est passé avec le plus grand naturel. Mes vieux l’adorent et c’est réciproque. Ils nous ont invités à manger, ce midi, pendant que les petites étaient à l’école. Comme à son habitude, ma mère avait préparé de quoi nourrir un régiment. Nous avons évité de parler de Nasser et le repas s’est prolongé au fil des discussions, des rires et des effusions.
Bien que je reste un mordu de travail, désormais, je n’hésite pas à m’octroyer ces petits moments de coupure pour profiter d’une douceur de vivre. À quoi bon bosser comme un dingue, sinon ? Être avec Juliette m’a révélé à quel point c’était vital. Je passe de plus en plus de moments avec elle et ses filles, qui sont même venues plusieurs fois à la maison. Les puces semblent l’accepter, Lou me réclame même des petits câlins réguliers.
— J’en peux plus… J’ai l’impression d’être enceinte.
Quoi ? Qu’est-ce qu’elle vient de dire ? Juliette s’agrippe à l’accoudoir. Nous sommes dans la voiture, en route pour chez elle, et je viens de percuter un trottoir sous le coup de l’émotion. Je suis en hyper ventilation. Les yeux écarquillés, elle semble comprendre mon trouble, avant d’exploser de rire.
— Je parlais de la bouffe de ta mère. Je suis pleine, crétin, c’est ce que je voulais dire !
— T’aurais pu dire, « j’ai trop mangé », « j’ai le bide qui va exploser », j’en sais rien, moi, mais pas… Ça.
Je souffle, puis tapote le volant à plusieurs reprises pour recouvrer mes esprits. J’ose un regard en biais, Juliette m’observe, les paupières plissées, intriguée par ma réaction.
— T’aimerais pas en avoir ?
— De quoi ?
— D’après toi, Einstein ? T’as très bien compris.
Nous n’avons pas encore abordé ce sujet, cela aurait été prématuré. Toutefois, j’avoue m’être posé la question à plusieurs reprises. Quand nous étions jeunes, on se disait qu’on aurait une grande tribu, un jour. Mais les aléas des années ont fait qu’elle a deux adorables fillettes et j’ai supposé qu’elles contentaient son épanouissement maternel.
— Et toi, t’en veux d’autres ?
— Malik, insiste-t-elle.
On gagne toujours à être honnête, alors je veux lui donner la réponse qui me paraît la plus juste. Quoi qu’il en soit, pour elle, je m’adapterai. Le plus important est d’avancer à leurs côtés. C’est ce que j’ai choisi et cette perspective me ravit déjà.
— Ouais… Bien sûr qu’un petit nous me rendrait fou de joie. Mais je comprendrais si tu…
— Moi aussi, me coupe-t-elle, les prunelles brillantes, enfin, on a le temps. Mais j’aimerais bien.
Le reste du trajet se passe dans un silence apaisant, tous deux émus par cette confession. Nous n’avons jamais eu besoin de combler les blancs entre nous. Il y a des aveux qui ne se commentent pas, ils se suffisent à eux-mêmes.
Quand nous arrivons, Maxime nous attend dans le jardin avec les petites qu’il a récupérées. Il est venu boire un verre chez moi, cette semaine, pour enterrer la hache de guerre, suite à son rappel à l’ordre musclé. Nous avons beaucoup discuté et j’ai compris qu’il cherche à resserrer les liens familiaux après son absence prolongée. Ce médecin dans l’âme est un peu perdu depuis son retour d’Afrique et ne sait plus où est sa place. Les mêmes doutes m’habitaient il n’y a pas si longtemps. J’espère qu’il trouvera son chemin, car c’est un gars que j’apprécie vraiment.
Il est arrivé les bras chargés de surprises. Des souvenirs du Mali qu’il n’avait pas encore offerts et qu’il étale sur la table de la terrasse. Masques
tribaux et awalés18 pour les princesses, statuettes en bois et pagnes de couleurs vives pour sa sœur. Les petites sont intriguées quand leur oncle leur explique comment jouer au jeu de stratégie africain. Il y a encore de quoi préparer du bissap, boisson dont je raffole, car la mère de Gaspard, qui est sénégalaise, nous en donnait souvent quand nous étions ados. Aussi, c’est à moi qu’incombe d’aller faire infuser les fleurs d’hibiscus.
Ma décoction portée à ébullition dans une casserole, je me dirige vers les toilettes. En passant devant la chambre des enfants, je note que la fenêtre est restée ouverte. Ce petit détail m’attendrit. Ninon s’est mise en tête de construire un élevage de coccinelles. Elle s’est fabriqué un terrarium, qu’elle agrémente de ronces infestées de pucerons pour les attirer. Sa mère lui a demandé de le laisser à l’extérieur. Techniquement, il l’est, puisqu’il repose sur l’appui en béton de la vitre. Je ne suis juste pas certain qu’elles envisagent les choses de la même façon. Je souris, conscient d’être tombé sous le charme des fillettes, puis rejoins la cuisine. Je pile net, les yeux écarquillés, le souffle coupé. Statufié par la présence que j’y découvre.
Une silhouette fantomatique, stoïque, se dresse au milieu de la pièce. Mes poils se hérissent. Un jilbab bleu dévoile un visage couvert de contusions. Des prunelles sombres, dépossédées de toute humanité, me fixent avec une intensité frôlant la démence. Le temps vient de se figer.
Des picotements glacés parcourent mon échine. J’entends les vagues bruits de fond, l’eau qui bout, les éclats de rire à l’extérieur, mon souffle anarchique. Mon esprit est obnubilé par la détermination glaciale qui émane d’elle. Cette cruauté familière, observée tant de fois chez Nasser.
— Amira ?
— Je ne suis pas là pour toi. Je viens pour ta chienne.
Son ton mécanique et monocorde ajoute à mon effroi. Il est annonciateur d’une fureur sous-jacente, je le sens. Que fait-elle ici ? Pour ta chienne. Ma Juliette. Ma vie.
Une colère sourde se distille en moi. Le faciès de mon frère se superpose à celui de sa femme. Une alarme stridente résonne dans mon crâne. Elle pulse comme une forcenée, exacerbée par ma panique. Est-il ici, tapi dans l’ombre, prêt à surgir ? Sa haine contagieuse est un poison, mais il ne souillera pas ce que j’ai de plus précieux. C’est inconcevable.
— Amira, où est Nasser ?
Un rictus diabolique crispe son visage. On dirait une folle. Elle me scrute avec une férocité qui mêle à la fois fierté et défi. Son regard est fixe, pas une seule fois ses paupières ne cillent, comme si elle était sous l’emprise de substances chimiques.
— Il fait son devoir. Il ne sait pas que je suis là, il ne voulait pas. J’ai été corrigée pour ce que j’ai déjà fait, dit-elle en touchant l’hématome sur sa pommette, mais je ne risque plus de le compromettre. Je dois le faire. Après, il sera trop tard.
Ses aveux me stupéfient. C’était elle. Je n’ai pas le temps de m’appesantir sur cette révélation, car ses propos insensés nourrissent ma fureur. Je serre les poings, amorce un pas en avant. Mais mon élan se meurt, avorté subitement. Tous mes muscles se raidissent. Ma gorge s’assèche. Son bras tendu pointe une arme. L’index sur sa bouche m’intime de garder le silence.
— Il voulait faire ses adieux à ta famille, être en paix. Elle l’en a empêché et vous l’avez chassé sous les yeux de nos enfants. Je veux rendre justice à son offense.
Des sueurs froides rongent ma clairvoyance. Avec lenteur, je lève les bras en signe de reddition. Que dois-je faire ? Je ne vois que sa main qui tient la mort du bout des doigts. Je tremble de penser à l’innocence insouciante, de l’autre côté du mur. Je suis le dernier rempart entre l’innommable et son salut désormais précaire.
— Tu ne peux pas faire ça, Amira. Je ne sais pas ce qu’il t’a mis dans la tête, mais je suis sûr que ce n’est pas ce que tu veux.
— Tais-toi. Tu n’es qu’un infidèle. Demain, mon époux sera un grand homme pour tous nos frères musulmans, un véritable soldat d’Allah.
Ce qu’elle m’avoue me paralyse. Je refuse de comprendre ce que Nasser va commettre pour mériter ces louanges. J’ai déjà du mal à assimiler ce qui se joue ici, en cet instant. Je me souviens m’être demandé quel genre de femme pouvait partager la vie d’un homme gangréné de rancœur. J’ai été naïf d’espérer qu’elle puisse nourrir d’autres aspirations. Si crédule, aussi, de croire qu’ils étaient partis et que nous étions libérés.
J’inspire profondément et ferme les yeux. J’ordonne à ma maîtrise de revenir. Personne ne doit rentrer, ce canon ne se dirigera pas sur un autre que moi. Pas plus qu’Amira ne sortira commettre l’indicible. Je ne le permettrai pas. Je ne suis qu’à quelques mètres d’elle. Le courage ne m’abandonnera pas. J’ai trop à perdre. Un gouffre dévore ma poitrine en imaginant le vide, le trou béant et irréparable qui resterait si on m’arrachait mon amour, mon tout.
Un raclement de chaise sur la terrasse. Mon cœur rate un battement. Un quart de seconde en paraît des millions. La voix guillerette de ma Juliette se rapproche. Mes oreilles bourdonnent. Le regard de l’assaillante se détourne. Mes muscles se tendent. La porte-fenêtre. Ma rage se décuple. L’angle de visée du flingue dévie. La silhouette de celle que j’aime.
Non.
Non, pas mon ange.
Un cri rauque déchire ma gorge, et je me jette en avant.
Juliette
Lou me réclamait de la grenadine. Une seconde, je cherche le truc le plus bête du monde et la suivante l’incompréhensible me tenaille tout entière. En une poussière de temps, un tourbillon d’émotions me percute. L’hébétement, d’abord, du tissu bleu, une femme. L’effroi ensuite, un flingue. Mon Malik, la peur. Son hurlement vindicatif, l’angoisse. Une détonation, la terreur.
L’arme était pointée sur moi, j’ai à peine eu le temps de le réaliser que l’homme que j’aime est devenu mon rempart. Je suis en apnée.
L’arme était pointée sur moi.
Alors pourquoi c’est son corps qui frémit, ses lèvres qui gémissent ? Un battement de cils, ma bouche s’entrouvre. Il recule d’un pas, c’est infime, mais il ne chancelle pas.
L’arme était pointée sur moi.
Pourtant, c’est sur son tee-shirt qu’une souillure écarlate apparaît. Mes cordes vocales se brisent. Mais il n’abandonne pas, mon Malik, il se rue sur le spectre aux yeux sans âme. Les mêmes qui m’ont interpellée, quelques mois auparavant. Un objet tombe au sol dans un bruit saisissant. Je cille. Le pistolet.
C’est l’arme qu’elle pointait sur moi.
Amira est projetée contre l’îlot central et emporte avec elle la casserole fumante qui imprègne sa robe. Des cris. Les miens, les siens ? Je ne sais plus. Sa souffrance m’indiffère. Mon désespoir suffit, il déferle sur mes joues du plus profond de mon être.
Je suis happée par les ambres de mon amour. Ils se voilent, mes soleils. Les ténèbres les engloutissent. Je ne sens même plus mes membres qui courent vers lui. Mon roi perd ses couleurs, mais me sourit, pourtant, résigné. Il titube et s’effondre dans mes bras.
Le petit rien d’un instant, c’est tout ce qu’il a fallu pour plonger dans l’horreur. Mes mains appuient sur la viscosité de son essence vitale qui s’étiole. Il détonne sur le sol, mon guerrier, ce n’est pas sa place. Alors que son souffle s’amenuise, nos regards s’étreignent. Je psalmodie des invocations compulsives à un Dieu que je n’ai jamais reconnu, à Malik, aussi. Il ne peut pas m’abandonner, il n’en a pas le droit.
Des pieds s’agitent autour de moi. Maxime. Il a récupéré le revolver qu’il décharge. Il demande à mon bien-aimé de tenir bon. J’entends Lou sangloter au loin, Ninon taper dans ses mains et répéter Pan ! Pan ! Litanie sans équivoque du drame qui éclabousse jusqu’à la candeur de mes enfants.
Mon frère secoue mes épaules, mais je ne suis plus là, emmurée dans mon désarroi. Les paupières à moitié closes de mon combattant vacillent, sa respiration est sifflante, ses lèvres se cyanosent. Je perçois les mots « voiture », « matériel », « secours », des pas qui courent. Je prie, je supplie et prie encore, parce qu’un monde sans lui m’est impensable. Je commande à la vie de rester, à la mort de l’oublier. Je murmure des promesses d’avenir, pleure des je t’aime désespérés, crie ma rage pour que le lien entre lui et moi perdure. Ma voix devient ce fil qui nous unit, elle grondera jusque dans ses abysses. Je me bats avec la seule chose qui me reste, l’espoir.
— Je t’interdis de lâcher ! J’ai tellement besoin de toi… Je te l’interdis ! On va être heureux, t’entends ? Tu vas vivre !
Je regarde mes mains empourprées qui compriment toujours la plaie sur son thorax. Ce n’est pas à gauche, me rassuré-je, ce n’est pas à gauche. Malik est fort, il a la hargne des titans qui ne ploient pas, l’orgueil de ceux qui s’accrochent. Je me le répète encore et encore, tel un mantra, jusqu’à m’en convaincre.
Un mouvement attire mon attention. Amira. Elle peine à ramper, agitée de mouvements saccadés. Son visage transpire la douleur. D’énormes cloques boursouflent déjà ses doigts, certains de ses ongles sont décollés. Ses suppliques se rappellent à moi, je les avais occultées. J’évalue la taille de l’imprégnation sur sa robe. Son buste, ses cuisses. Je plante mon regard dans ses billes luisantes d’agonie. Elle n’aura pas une once de ma compassion. Pire, une délectation morbide s’empare de moi en la voyant ainsi paralysée par sa souffrance, qui l’empêche même de fuir. Je lui octroie cette seconde de vile considération et me recentre sur mon Malik, qui lutte pour se remplir d’air. Tiens bon, mon amour, tiens bon.
— Décale-toi, Juliette, faut que je regarde la blessure.
Maxime me repousse délicatement, découpe le vêtement sous mon regard désemparé, égaré. Il pose le téléphone au sol, active le haut-parleur. J’observe le sac d’intervention de secours médical, sans savoir depuis quand il est là. Mon frère donne ses observations au SMUR. Il est rapide, méticuleux, efficace. Un regain de force s’infiltre dans mes chairs. Mon frère excelle dans son domaine. Alors, je me reconnecte à l’infirmière qui sommeille en moi et l’assiste tel un automate. Certains de ses gestes me font frémir, car j’en connais la portée, l’inquiétude me donne la nausée. Mais je ravale ma bile, maîtrise mes tremblements. Parce que ce corps sur lequel nous bataillons est le sanctuaire de mes espérances.
Bientôt, les sirènes s’égosillent devant ma maison, les secouristes accourent et je ne suis plus que la spectatrice meurtrie d’un ballet angoissant qui s’agite autour de l’homme que j’aime.
Soudain, Lou hurle. Je me précipite sur la terrasse. Ninon se martèle frénétiquement le crâne avec ses petits poings, sans nul doute en surcharge sensorielle et émotionnelle, tandis que ma cadette est recroquevillée dans un coin. Mes bébés ont vécu ces longues minutes de calvaire sans que je puisse les réconforter. Je les enlace et les berce au creux de mes bras, prenant soin de ne pas les toucher de mes mains, encore souillées de l’indicible. Aucune parole apaisante ne franchit ma bouche, seul ce peau à peau primal me paraît salvateur. J’entends les pales d’un hélicoptère. Ce son répétitif me rappelle que chaque minute gagnée est un pas vers la vie.
— Juliette… Ils vont l’emmener.
Maxime prend ma place tandis qu’on m’accorde quelques secondes auprès de mon amour. Un étau ligote ma gorge. Il a l’air si fragile, mon colosse, au milieu de tout cet équipement, endormi et branché de toutes parts. Ma poitrine se fissure, j’ai tellement peur que ce soit la dernière fois. Un sanglot s’échappe de mes lèvres.
— Je t’en supplie, bats-toi. Je t’attends, mon amour, reviens-moi.
À peine me l’arrachent-ils, que les haut-le-cœur que je retenais me retournent l’estomac. Je vomis mes angoisses, ma rage et mon désespoir.
Non.
Non, pas lui, pas mon Malik.
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