Thorns and Roses (French Edition)
Chapitre 5
Malik
Je claque la portière du taxi qui s’éloigne, la valise à mes côtés, et observe les alentours. Un bref instant, je clos les paupières et savoure la caresse du soleil méditerranéen. Au cœur de cet environnement familier, mes sens s’éveillent. Ma poitrine se gonfle de cet air aux senteurs du Sud. Mes yeux s’ouvrent et balaient chaque détail. Des pins parasols, des plantes grimpantes sur un muret, une voiture avec un macaron d’infirmière, puis cette petite maison couleur ocre. Mes mains tremblent à la fois d’excitation et d’émotion. J’y suis, je suis rentré. Ce n’est pas tant ce lieu qui est mon chez-moi, j’y ai à peine vécu. Ce sont les deux personnes qui s’y trouvent et que j’ai hâte de retrouver.
D’un geste lent, je pousse le portail en fer forgé et pénètre dans le jardin. Je reconnais la silhouette de ma petite maman, courbée au-dessus du potager. Avec précaution, je dépose mon bagage sur l’allée de gravier et m’avance sans un bruit. Les larmes me montent aux yeux, c’est la gorge serrée que je murmure le plus beau des noms.
— Oummâh4…
Ma mère se retourne subitement et me fixe de ses billes noires incrédules. Le panier qu’elle tenait glisse de ses mains, faisant rouler de nombreux légumes au sol. La stupéfaction laisse place à une joie détonante qui explose sur son visage. À mon tour, je ris de la voir si joyeuse et me jette dans ses bras. Elle m’étreint fort, comme si j’étais toujours son petit garçon. Et je crois que je le redeviens un peu.
— Mon Malik, comme je suis heureuse ! Ton père va être tellement content ! C’est le plus beau cadeau que tu pouvais lui faire. Laisse-moi te regarder, mon fils… Que tu es beau ! s’exclame-t-elle en arabe.
— Vous m’avez manqué… Comment va papa ?
Je couvre ses cheveux grisonnants de baisers. Son odeur maternelle m’apaise. Auprès d’elle, je suis à la maison. Ma mère caresse ma joue tendrement et plonge son regard humide dans le mien.
— Il se remet bien, ne t’inquiète pas. Il est toujours aussi têtu, c’est bon signe. Allez viens, allons le voir !
Elle me tire par la main et nous déboulons à l’intérieur par la baie vitrée, devant laquelle mon père s’est déjà avancé. Le voir avec un déambulateur me comprime la poitrine, mais je réprime cette pensée négative. Il est là, c’est tout ce qui compte. Je ne réfléchis plus et m’élance vers lui. Je l’enlace avec vigueur, tout en le soutenant. Ses exclamations de bonheur m’emplissent de la certitude d’avoir fait le bon choix. Ma mère se joint à nous et nous comblons l’espace de mots d’allégresse.
Au bout d’un moment, je sens une présence qui nous observe et, malgré moi, lance un coup d’œil dans le salon. Une femme se tient droite, au milieu de la pièce, les yeux fermés, la tête baissée. Ses cheveux blonds sont maladroitement noués dans une queue de cheval d’où s’échappent quelques mèches, qui cachent son visage à la peau pâle. Sa tenue débraillée laisse pourtant deviner une silhouette harmonieuse, athlétique. Si c’est l’infirmière, je veux bien me faire soigner.
Soudain, son corps s’anime, elle prend une profonde inspiration, et ses paupières s’ouvrent. Une vague de bleu me transperce les pupilles. Non. Non. Mon palpitant rate un battement. Impossible. Et pourtant, je connais ce regard. Il me hante depuis si longtemps.
Juliette, putain, c’est Juliette.
Je suis dans une autre dimension ou en train de devenir taré. C’est une hallucination. Une putain de mauvaise blague que me joue mon cerveau. Ma seule préoccupation était de rentrer, de me recentrer sur l’essentiel. Me voilà face à un fantôme. Je dois me tromper, mon esprit divague, c’est sûrement ça. J’ai devant moi une femme qui ressemble à mon amour de jeunesse. Le seul, d’ailleurs.
Mais alors pourquoi mon cœur bat comme un dératé ? Pourquoi je ressens ces sueurs froides qui m’engourdissent ? Et pourquoi mon attention reste fixée sur elle ? J’en ai oublié tout ce qui m’entoure. Je suis juste là, impuissant, hypnotisé par ces prunelles qui me tétanisent.
— Malik, je te présente Juliette, c’est une des infirmières de papa, tu te souviens peut-être d’elle ? Vous étiez dans le même lycée.
Ma mère vient d’éclater la bulle dans laquelle je tentais de me réfugier. Il me faut quelques secondes pour assimiler ces informations. Je ne peux pas. Je ne veux pas que ça arrive. Je le refuse. Je l’avais enfouie dans les méandres de mes souvenirs. Dans un tiroir fermé à double tour, qui me déchire la poitrine chaque fois que je l’ouvre. C’était dans une autre vie, une vie qu’elle nous a arrachée.
Je me déteste de me sentir vulnérable après tout ce temps. Cet amer constat répand une vague de colère qui m’inonde. Je ne lui donnerai pas le pouvoir de gâcher ce moment précieux qui me comblait quelques minutes auparavant. Qu’elle aille se faire foutre, elle et son putain de regard céruléen. Ici, c’est mon terrain, pas le sien. Elle n’est pas à sa place, moi oui. Alors je réagis, guidé par mon instinct : je me blinde. Avec un calme qui m’étonne moi-même, je réponds.
— Peut-être, ça remonte à loin. Désolé. Juliette, c’est ça ? Ouais, ça me dit quelque chose…
Je suis une enflure, mais il y a tellement d’années maintenant que je m’impose de ne jamais montrer mes failles. Imperceptiblement, je surprends son joli visage se crisper – parce que oui, à présent que je la dévisage, je constate qu’elle est toujours aussi belle – et se reprendre aussitôt. Elle se redresse, carre ses épaules en arrière et m’adresse un sourire désarmant.
— Bonjour, Malik, je me souviens parfaitement de toi, moi. Bon retour chez toi. Je vais vous laisser vous retrouver, j’avais terminé. Maryam, Ayoub, à demain, profitez bien.
A priori, je ne suis pas le seul à savoir masquer mes émotions. Ou alors, elle ne met pas le même poids que moi sur nos souvenirs communs. Car à mon grand désarroi, elle n’a pas l’air chamboulé par cette situation qui m’a retourné.
Mes parents n’ont jamais su qu’à dix-huit ans j’avais eu le cœur brisé. Le cœur et mon estime de moi. Ils ont supposé que j’avais des envies de grandeurs, que ma route se trouvait loin d’ici. Ils ne se doutaient pas que je mettais aussi le plus distance possible avec une déception qui m’avait broyé de l’intérieur.
Ils ne connaissaient pas l’existence de Juliette, en dépit de l’amour profond que je lui portais. L’ambiance à la maison ne le permettait pas. Et puis il y a une règle tacite dans cette famille : seuls de futurs conjoints peuvent être présentés aux parents. Mes sœurs, par contre, ont été mises dans la confidence et m’ont apporté un soutien précieux. Elles ont gardé mon secret, elles connaissent ma pudeur et la respectent.
Ce moment est d’autant plus déstabilisant que je perçois ma mère s’avancer vers Juliette et lui tenir la main avec affection.
— À demain, ma belle, on se boira le thé, toutes les deux. Tu as vu, la belle surprise qu’il nous fait, mon fils ? ajoute-t-elle avant de pivoter vers moi. Mon Malik, si tu savais comme elle s’occupe bien de ton père, on a beaucoup de chance d’être tombés sur elle.
Non, mais c’est quoi, ce délire, bientôt elle va lui proposer de rester bouffer avec nous. Putain, je rêve, ma parole !
— Oui, j’ai vu que vous étiez émus, je suis contente pour vous. Pour demain, je ne sais pas, Maryam, j’ai pas mal de boulot, on verra. Allez, je file !
Elle fait un clin d’œil à mon père et, sans un regard pour moi, quitte la maison au pas de course. Je reste planté là, encore abasourdi par cette scène improbable que j’étais à mille lieues d’imaginer vivre ce matin. Je me gratte la nuque quand je remarque que mon père m’observe de ses billes dorées semblables aux miennes.
— Ça va, mon fils ? Tu as une drôle de tête.
Comment pourrais-je aller bien ? Je viens juste de tomber nez à nez avec celle qui malmène ma mémoire depuis tant d’années. Je ne sais pas comment gérer ce bordel. Mais je m’entends lui rétorquer :
— Ça va, papa, je suis juste fatigué à cause du décalage horaire.
— Alors viens, on va te faire un café bien noir, comme tu aimes.
Je secoue la tête pour me focaliser sur ceux que j’avais si hâte de retrouver. La présence inattendue de Juliette ne doit pas me faire oublier pourquoi je suis revenu. Même si j’ai mal. Comme si l’épine qu’elle avait autrefois plantée dans mon cœur s’était enfoncée plus encore.
Je suis mon père pour rejoindre ma mère, qui s’active déjà autour de la cafetière. Hormis sa démarche un peu bancale, j’ai l’impression qu’il a bien récupéré. Ce constat me rassure, il n’aurait pas supporté de rester cloué dans un lit. Nous nous installons autour de la table qui, bien vite, se jonche de pâtisseries. Ma mère dépose ensuite une tasse fumante devant moi, puis caresse mon épaule en s’asseyant à ma gauche.
— Alors, tu restes jusqu’à quand, mon Malik ?
Sa question me désarçonne, Juliette m’a chamboulé au point d’en oublier le principal. J’étire ma nuque douloureuse et me recentre sur l’instant.
— Je ne repars pas.
Mon annonce est suivie d’un silence éloquent. Avec un sourire en coin, je les observe ciller à plusieurs reprises, la bouche entrouverte pour l’une, les sourcils froncés pour l’autre.
— Comment ça ?
— J’ai demandé à être transféré sur Marseille, papa… Et ma hiérarchie a validé. Je ne retournerai pas à New York.
Les nouveaux cris de joie de ma mère emplissent la pièce. Elle se lève, m’attrape par les joues et me couvre de baisers. Ses obsidiennes qui pétillent me confirment que j’ai fait le bon choix.
Comment aurait-il pu en être autrement ? Quand je suis rentré de France, après avoir vu mon père moribond, ma décision était prise. Je ne voulais plus être loin des miens. Il ne restait qu’à convaincre mon supérieur, Aaron Lewis. Au contraire de ce que je pensais, celui-ci n’a posé aucun souci lorsque je lui ai expliqué la situation.
— Mon garçon, si j’ai appris une chose, après toutes ces années, c’est que même la plus grande carrière ne vaut de sacrifier sa famille… Je vous aime bien, vous n’êtes pas le connard que vous laissez paraître, je l’ai toujours su.
Dans l’intimité de son bureau, il m’a glissé ce discours étonnamment cru. Lui qui, d’ordinaire, force le respect par son attitude autoritaire s’est montré paternel avec moi. Il m’a ensuite assuré qu’il ferait en sorte que je rejoigne la succursale de mon choix. Et me voici, environ deux mois plus tard.
Balloté par les démonstrations d’affection maternelle, je jette un œil à mon père. Son regard se voile de tristesse, sa bouche pincée dénote dans ce moment de liesse. Qu’est-ce qui lui arrive ? Je ne comprends pas sa réaction.
— Baba ?
À mes côtés, ma mère se décale, mais toute mon attention se focalise sur cet homme que j’aime tant. Il soupire avant de prendre la parole.
— C’est à cause de moi ? Je vais bien, tu sais. Je ne veux pas que tu sacrifies ce que tu as construit… Tu as travaillé dur pour l’obtenir.
Bien sûr, son AVC a influencé ma décision, mais excepté le boulot, à New York, je n’ai rien. Ma famille, mes amis d’enfance sont ici. Je me racle la gorge puis le fixe droit dans les yeux.
— Ce n’est pas à cause de toi… Trois ans, loin de vous tous, c’est énorme. Je suis seul, là-bas, papa. Et je ne sacrifie rien, je vise même un poste de direction. C’est la meilleure décision que j’ai prise depuis longtemps.
— Alors je suis heureux, mon fils.
Sa mine soulagée me détend, m’émeut, même. Il n’a jamais eu de cesse de souhaiter le meilleur pour moi. Il me le prouve une fois encore.
— Mashallah5, Ayoub ! C’est une merveilleuse nouvelle ! Je vais appeler tes sœurs pour leur dire et après vous laissez la place, que je puisse faire mes pâtisseries. J’en donnerai à Juliette, demain, comme ça.
— Maryam, ma douce, tu savais qu’elle est veuve ? La pauvre, elle a perdu le père de ses filles l’année dernière.
Mes oreilles bourdonnent. Je n’entends plus rien. Veuve. Filles. Celle que j’aimais et que je n’ai jamais oubliée était une jeune fille. Elle n’est pas restée figée dans les vestiges de notre passé. Contrairement à moi. Mes poings se serrent. Elle a souffert aussi. Plus que moi. Ma gorge se comprime, ma poitrine me fait mal. C’en est trop, je ne parviens plus à raisonner.
— Je… J’ai laissé ma valise dans le jardin… Je reviens.
À la hâte, je me lève, il faut que je sorte, j’ai besoin d’air. J’ai l’impression d’étouffer.
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