Thorns and Roses (French Edition)

Max Néna · Chapitre 36 sur 44

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Thorns and Roses (French Edition)

Chapitre 35

Juliette

 

Attendre à l’hôpital quand quelqu’un que vous aimez est gravement blessé, c’est être suspendu dans un état second, osciller entre un optimisme forcé et un désespoir étouffé. Les médecins sont restés prudents. Certes, la réactivité et les premiers soins de Maxime ont été un atout indéniable, mais le pronostic vital de Malik reste réservé. Je suis en pleine agitation motrice et cérébrale tant je me sens morcelée de l’intérieur.

Me ronger les ongles. Lorgner la TV de la salle d’attente. Voir défiler les images anniversaires des attentats du World Trade Center. Ressentir le même chaos dans ma poitrine en réalisant avec amertume qu’Amira a choisi cette triste date. Être hypnotisée par la lumière artificielle des néons qui bourdonnent et clignotent. Soupirer. Me lever, marcher, me rasseoir et piétiner encore. Compter le nombre de carreaux au sol. Sentir mon cœur s’emballer, chaque fois que des sabots martèlent le couloir. Mordiller ma lèvre, de nouveau ronger mes ongles.

Me raccrocher au moindre détail qui me permet de fuir mes pensées déchirantes. Me fissurer dès que j’observe les mines inquiètes et hébétées des Mejib, face à moi. Les minutes durent des heures et ces heures pèsent des tonnes sur nos épaules.

D’ordinaire, les odeurs des hôpitaux m’indiffèrent, ce soir, elles m’insupportent. Elles ont un parfum de gravité, des effluves de culpabilité. Malik m’a sauvée. J’étais la cible. Pas lui. S’il ne revenait pas, je ne crois pas que je puisse assumer cette responsabilité. D’ailleurs, je ne crois pas pouvoir avancer sans lui. Le sort ne peut pas s’acharner à prendre tous les hommes que j’aime. Mon père d’abord, Marco ensuite. Je me remets à peine de la mort de ce dernier. M’arracher mon amour retrouvé serait bien trop cruel, mon chagrin serait décuplé, infini.

Je me repasse en boucle cette scène horrible et tout ce qui a suivi. Avons-nous su réagir comme il le fallait ? Je me flagelle à coups de « et si », de « j’aurais dû ». Mais la vérité, c’est que nous n’étions que les pantins ignorants d’un scénario funeste. Ce soir, je n’ai que deux certitudes : Malik doit vivre, et quelque chose s’est fracturé en moi. Ma part obscure, dont j’ignorais l’existence, s’est libérée.

Quand l’hélico a décollé, mes yeux l’ont suivi jusqu’à ce qu’il ne soit plus que ce minuscule point imperceptible dans le ciel. C’est à ce moment-là, face aux cieux, que ma colère a débordé. J’ai maudit cette chienne de vie, cette force soi-disant supérieure qui donne des convictions meurtrières. La police arrivait et le SAMU embarquait Amira, brûlée au deuxième et troisième degré sur une grande partie du corps.

Elle avait été calmée, sous morphine sans doute, mais son visage, quoiqu’encore crispé, ne reflétait plus assez de souffrance à mes yeux. Or, j’avais besoin de m’en délecter. Je connais les dégâts de l’eau bouillante qui ronge la chair en profondeur ainsi que le long et périlleux parcours de soins qui en découle. Je sais aussi que ce sont les pires douleurs que l’on puisse imaginer. Si l’on m’avait dit un jour que je déborderais de haine au point de me réjouir des futurs tourments de quelqu’un, je ne l’aurais pas cru. Et pourtant, avec un calme placide qui contrastait avec le feu dans mes veines, je me suis approchée du brancard, le regard fixé sur ma proie.

— Je ne sais pas pourquoi tu as fait ça. Mais tu ne m’as pas eue et je peux t’assurer que Malik va s’en sortir. Toi, par contre, au mieux, tu passeras les prochains mois coincée dans un lit d’hôpital.

Ses sourcils se sont froncés, j’ai posé ma main sur sa poitrine et me suis penchée en avant, savourant la mélodie de son gémissement.

— Ta peau va se rétracter, il faudra la découper, te prélever des lambeaux de viande pour les greffer. À coups de scalpel, à coups d’aiguille. Tes plaies seront douloureuses et s’infecteront probablement. Une odeur de pourri ne te quittera plus.

Mes ongles se sont plantés sur le tissu qui la recouvrait et un sourire carnassier a ourlé mes lèvres quand sa respiration s’est accélérée.

— On devra sûrement te mettre dans le coma et peut-être même que tu ne te réveilleras pas. Mais si tu survis, chaque fois qu’un infirmier refera tes pansements, tu auras mal. Tellement, que tu regretteras de ne pas être morte.

J’ai serré les mâchoires, murmuré entre mes dents, tandis qu’à l’abri du regard des pompiers, mes doigts s’enfonçaient plus profondément. Sa complainte m’a galvanisée.

— Et tu penseras à moi. Vivante, sans aucune égratignure. Quand tu regarderas tes cicatrices, moi je serai libre. Après, t’iras moisir en taule, dans une cellule minuscule où tu ne pourras même plus pisser tranquille.

Je me suis redressée, lui octroyant une dernière attention méprisante, elle grimaçait et des larmes inondaient ses joues, ma caresse pleine de fiel avait porté ses fruits.

— Et t’auras fait tout ça pour rien. Parce je te jure, sur ce que j’ai de plus cher, que je ferai tout pour être heureuse. Tu ne prendras rien de moi.

Un raclement de gorge me sort de mes ruminations lugubres. Ma mère vient de s’installer sur la chaise, à mes côtés. Sa main enlace la mienne, posée sur mon genou. Tout à l’heure, Maxime nous a conduites aux Urgences car je voulais me sentir proche de Mal’, et mes filles étaient en

état de choc. Ninon enchaînait les mouvements répétitifs et les écholalies19, comme elle ne l’avait plus fait depuis longtemps. Quant à Lou, ma puce était inconsolable, convaincue que Malik allait mourir comme son papa.

Elles ont été vues par un psy et ont reçu un léger calmant pour les apaiser. Mon frère avait appelé ma mère en renfort car j’étais complètement abasourdie après ce qu’il venait de se passer. Détruite aussi, par mon coup de fil éprouvant à Ayoub. Ils les ont ensuite ramenées dans la maison de mon enfance, ma cuisine étant encore souillée de sang. Ce soir, j’ai la sensation d’avoir le cœur écartelé, entre Malik opéré en ce moment même et mon devoir maternel.

— Elles se sont endormies. Max veille sur elles, ne t’inquiète pas. Comment tu vas, ma chérie ? Vous avez des nouvelles ?

— Non, pas encore… Je ne peux pas le perdre, lui aussi, je l’aime tellement, maman. Je l’ai toujours aimé, tu sais ? Même pendant ces quinze ans, une part de moi vivait pour lui, en sourdine.

Je me penche vers elle, et pose ma tête sur son épaule. En cet instant, je redeviens la petite fille en quête de réconfort.

— Je sais, ma chérie. Je ne l’ai compris que récemment.

Ses doigts se resserrent sur les miens alors qu’un sanglot brise le silence

oppressant. Le corps parcouru de spasmes, son hijab20 de travers, Maryam s’exprime en arabe tandis que son mari l’enlace. Nadia a une mine affreuse, ses yeux sont rougis, elle ne cesse de renifler. Tous sont assis dans un coin de la pièce, comme s’ils cherchaient à se faire tout petits, alors que leurs téléphones vibrent depuis qu’ils sont arrivés. Sans doute Lydia qui ne pourra être là que demain.

— Ce sont les parents de Malik ?

J’acquiesce du menton. Je n’ai pas la force d’aller consoler les Mejib, je me sens si coupable. Comment trouverai-je les mots rassurants alors que, moi-même, je suis dévorée d’inquiétude ? Ma mère se lève, ma gorge se noue d’appréhension. J’ai peur qu’elle ne leur reproche ce drame avec lequel ils n’ont rien à voir.

— Je suis madame Gimenez, la maman de Juliette.

Elle se baisse et appose sa paume sur l’épaule de Maryam, qui relève sa tête en fronçant les sourcils.

— Je suis sincèrement désolée pour ce qui arrive à votre fils. J’espère de tout cœur qu’il ira bien… Si ma fille est en vie ce soir, c’est grâce à lui. Je ne l’oublierai pas.

Maryam joint sa main à la sienne et la remercie, mais peine à s’exprimer tant elle est bouleversée. Son mari l’étreint davantage et répond d’une voix lasse.

— Qu’Allah vous entende. Nous sommes soulagés que Juliette n’ait rien. Nous l’aimons beaucoup.

Il détourne le regard vers moi, la tristesse que j’y lis humidifie mes yeux.

— Nous sommes désolés pour tout ça. Je…

Mais il ne peut finir sa phrase. À son tour, le chagrin le submerge. Voir cet homme si bon à ce point dévasté rend la situation plus tangible encore. Je n’ose imaginer l’épreuve qu’ils traversent. Deux fils, deux destinées qui se percutent de la plus tragique des façons. Finalement, je ne réfléchis plus et m’approche d’eux pour leur témoigner mon soutien.

— Ce n’est pas de votre faute, Ayoub, vous n’êtes pas responsables.

— On était tellement contents quand tu es venue, tout à l’heure. On se réjouissait de le voir enfin épanoui, dit-il en soupirant, et ce soir, je me retrouve à prier pour qu’Allah ne me le prenne pas tout de suite. Tout ça à cause de son…

Il essuie ses joues et embrasse le front de son épouse, qui paraît si frêle au creux de ses bras. Ce geste me fait sourire car il me rappelle leur fils, dans ses moments de tendresse.

— On ne sait pas si Nasser y est pour quelque chose. Je ne peux pas y croire. Je ne peux pas ! Mon cœur de mère ne le supporterait pas.

— Maman, intervient Nadia, Amira n’a pas voulu dire à la police où il se trouvait. Tu as toujours refusé de voir à quel point il était différent de nous. C’est même étonnant que ce soit elle qui…

— Non ! Non, ma fille ! Ne dis pas ça. Dans quel monde un de mes enfants pourrait faire une chose pareille ?

La sœur de Malik et son père échangent un regard entendu tandis que nous nous installons à leurs côtés. Ma mère se montre pleine d’empathie en essayant de réconforter Maryam du mieux qu’elle peut. La sentir solidaire de la famille de l’homme que j’aime me chamboule. Je sais qu’elle a fini par accepter notre relation, mais ce soir, je redoutais un « ton père t’avait prévenue » qui m’aurait broyée. Or, ce n’est pas le cas et je lui en suis reconnaissante.

Soudain, des bruits se font entendre dans le couloir. Des chariots qui roulent, du matériel qu’on déplace. Des ordres sont donnés dans tous les sens. On voit des blouses blanches courir partout. Je perçois les mots « plan blanc », « explosion » « afflux massif de victimes ».

L’atmosphère s’alourdit, l’équipe est sur le qui-vive. J’ai à peine le temps de jeter un œil à la télévision qui annonce des gros titres sur Toulon. Une aide-soignante nous demande déjà de bien vouloir nous diriger vers la salle d’attente de la chirurgie, située au deuxième étage, afin de libérer la pièce. Elle tourne les talons, sans nous donner plus d’informations.

Lorsque nous arrivons dans le service indiqué, la même effervescence semble régner. Le personnel s’agite de toutes parts, mais nous sommes accueillis par une infirmière qui prend le temps de nous montrer où nous installer. Elle nous confirme que Malik est toujours au bloc et qu’elle n’a pas plus de renseignements pour l’instant.

Il est plus de vingt-deux heures trente. Attendre est désormais un calvaire qui se fait dans le plus pesant des mutismes. Chacun rumine ses angoisses. Est-ce normal que ce soit si long ? Il y a-t-il eu des complications ? Je tourne en rond. Je réponds aux SMS de mes amies qui sont avec Gaspard et Guillaume, tous très ébranlés par ce qui est arrivé. Je repense à mon frère qui a été héroïque et m’a avoué à demi-mots que son voyage humanitaire avait pris une tournure de médecine de guerre, sur la fin.

Je songe, en voyant défiler par la fenêtre un cortège de gyrophares bleus, que chacun subit son lot de malheurs, que nous ne sommes rien et pourtant tous l’univers de quelqu’un. Mes yeux se ferment. Je visualise mes filles, leurs sourires, Malik et ses yeux qui me transportent. Alors je me dis que si demain nous le permet, je me battrai pour cultiver notre bonheur.

Des pas rapides résonnent dans le couloir. Nous retenons notre souffle. Un homme d’une quarantaine d’années en tenue verte de bloc opératoire passe la porte de la salle d’attente. Ses traits sont tirés, il retire son calot avec lassitude. Mon ventre se tord. D’instinct, j’attrape la main de Nadia, assise près de moi. Pitié, dis-nous que tout va bien.

— Je suis le Docteur Hassani. C’est moi qui ai opéré monsieur Mejib. Nous avons réussi à stopper l’hémorragie et à le stabiliser. Son pronostic vital n’est plus engagé. La balle avait perforé son poumon droit, mais nous avons pu…

Mon cerveau n’assimile plus le reste. Mon amour est vivant. Il va s’en remettre. Il va vivre ! Je fonds en larmes, des larmes de soulagement, de joie. J’ai la sensation que la bouffée d’air que j’inspire me dénoue enfin la poitrine. Nous nous enlaçons à tour de rôle, libérés par ce dénouement tant espéré.

Le chirurgien sourit devant nos effusions et se racle la gorge.

— Il va toutefois être placé en soins intensifs quelques jours pour s’assurer qu’il n’y ait aucune complication. La durée de son hospitalisation dépendra ensuite de ses bilans et de ses capacités à reprendre des forces.

Le médecin nous donne quelques informations supplémentaires avant de retourner en salle d’opération, où les interventions ont l’air de s’accumuler. Les Mejib s’étreignent tandis que ma mère me regarde avec un sourire ému. Il n’y a pas besoin de mot. Nous savons ce qu’est de perdre un être cher, de se sentir amputée au plus profond de soi. Alors quand la vie triomphe, être reconnaissant suffit.

Nadia s’empresse de rassurer sa sœur, le portable vissé à l’oreille, elle répète ce qui vient de nous être expliqué.

— Donc voilà, le pire est passé… Quoi ?... Calme-toi, Lydia, je ne comprends rien… Qu-qu’est ce que tu dis ? Non… Non, non !

Le téléphone se fracasse au sol. Le visage de la jolie brune se craquèle sous mes yeux. Elle est livide. La lourdeur accablante qui nous avait quittés quelques instants plus tôt s’infiltre dans chaque millimètre de la pièce, qui nous engloutit tout à coup. Des picotements glacés remontent le long de mon dos. Nous sommes figés.

— Nadia ? interroge Ayoub.

Mais elle ne répond pas. À pas lents et mécaniques, elle se dirige vers le guéridon où est posée la télécommande de la télévision. Sa main tremble quand elle appuie sur le bouton. Mon esprit est focalisé sur chacun de ses mouvements. Mon corps, tétanisé, lui, a déjà compris que dans les prochaines secondes, tout va de nouveau basculer. L’écran s’allume, il n’y a pas de son.

Des images défilent. Toutes plus horribles les unes que les autres. Des draps recouvrent des cadavres. Des personnes en pleurs. La police, le SAMU, les pompiers. Une journaliste s’agrippe à son micro alors qu’en bas de la télé défile une banderole où l’on peut lire : « Attentat Toulon Stade Mayol. Bilan provisoire 12 morts, 20 blessés ». Mes paupières se gorgent de sel, mon cœur se lacère, parce qu’un nouveau plan apparaît. Les portraits de deux hommes accolés au mot « terroristes ».

Je ne connais pas le visage du premier, mais celui du second me fait défaillir en même temps qu’un hurlement de désespoir retentit dans la salle. Nasser.

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