Thorns and Roses (French Edition)
Chapitre 29
Malik
— Je vous remercie, monsieur Lewis.
— Je n’ai jamais douté de vous, mon garçon. Avec Factor and Co dans votre portefeuille, vous avez gagné de sacrés points sur vos concurrents.
— Quand se réunit le conseil d’administration ?
Je tapote nerveusement mon stylo sur le bureau. J’ai obtenu la signature du contrat et fait gagner une somme mirobolante au groupe Linkcess. Toutes mes propositions ont été validées alors que les négociations s’annonçaient rudes. Lewis a tenu à me féliciter de vive voix et, par la même occasion, me tenir informé de l’avancée des candidatures de direction. Ma réussite sur ce projet me place désormais en position de favori. Je devrais sauter de joie, mais ce n’est pas le cas. Si j’accepte le poste, c’est à Londres que je prendrai mes fonctions. Londres. Je serre les mâchoires à m’en démettre les dents et soupire de frustration. De l’autre côté de la ligne, le fort accent texan de mon mentor new-yorkais coupe court à mes ruminations.
— Dans un mois. Il y a un problème, Mejib ? me lance-t-il, je sais bien que vous êtes un petit con arrogant, mais je m’attendais à un peu plus d’enthousiasme de votre part, nom de Dieu !
Ces derniers temps, même de l’autre côté de l’Atlantique, Lewis s’est montré si bienveillant et paternel à mon égard, avec ses précieux conseils, que je me dois d’être honnête. Il m’a déjà prouvé par le passé que c’est un homme d’honneur avec de belles valeurs et pas juste un carriériste obnubilé par les chiffres.
— Londres est loin des miens, monsieur, je me sens bien ici. Je ne sais pas si je suis prêt à laisser tout ce que j’ai, encore une fois.
— Pourtant, votre père va mieux et aujourd’hui, avec les moyens de transport en Europe, vous pouvez rentrer régulièrement chez vous, mon garçon. Et puis, vous n’êtes pas marié et n’avez pas…
Il s’interrompt soudain, et alors que je m’apprête à vérifier que la communication n’a pas été coupée, son exclamation retentit au téléphone.
— Oh… Oh ! Il y a une fille, c’est ça ?
— Une femme.
Juliette est une femme. La femme, celle que je veux. L’Angleterre reste loin et il y a bien trop peu de temps que nous sommes ensemble pour qu’elle envisage de me suivre là-bas avec ses filles. Mais cette promotion demeure mon Saint Graal, le but que je me suis fixé en travaillant d’arrache-pied. Désormais, il est à portée de mes doigts.
— Je vois… J’ai une question, mon garçon, et réfléchissez bien avant de répondre, parce que la nuance n’est pas toujours évidente… Cette femme, elle vous tient par les couilles ou par le cœur ?
— Mes couilles se portent bien, Aaron, mais c’est par le cœur qu’elle me tient. Elle me tient tout court, en fait.
Lewis explose de rire. C’est la première fois que j’ose l’appeler par son prénom. Mais cette conversation, que je n’ai même pas encore eue avec mon propre père, me prouve que nous avons largement dépassé le stade des liens professionnels.
— Voilà autre chose, le gamin est amoureux ! plaisante-t-il avant de se reprendre. Je me retrouve beaucoup en vous, Malik. Vous savez pourquoi je suis devenu directeur il y a seulement dix ans et pas avant ?
Sa familiarité à mon égard me fait sourire, toutefois sa question attise ma curiosité.
— Éclairez ma lanterne de petit merdeux, je vous écoute.
— Ma vie personnelle était déjà faite. J’ai refusé deux fois auparavant. J’ai accepté une fois convaincu que ma famille était assez solide pour supporter les sacrifices et les responsabilités que ce job implique. Et je n’aurais jamais été le putain de directeur que je suis sans leur appui.
— Donc, vous me conseillez de renoncer.
— Je vous conseille de réfléchir et de définir quel choix fera de vous l’homme que vous voulez être. Vous tiendrez ce poste un jour, c’est une certitude. Mais parfois, la vie n’est qu’une question de moments. Il y a certaines réussites qu’il vaut mieux différer. Méditez tout ça et tenez-moi au courant, m’ordonne-t-il avant de raccrocher.
Quand je pense qu’à mon arrivée dans la Grosse Pomme, il y a plus de trois ans, ce vieux renard était toujours derrière mon dos à contrôler le moindre de mes faits et gestes. Il a raison, le bougre, la vie, c’est une question de conjonctures, mais surtout de rencontres. Juliette est la mienne. Et moi, suis-je au moins la sienne ?
Je me cale en arrière, sur le fauteuil, en initiant un mouvement de bascule. Mes pensées sont en pleine effervescence. L’homme que je veux être est celui qui sera à ses côtés. Celui qui aura tous ses sourires, ses larmes et ses lendemains. Pourtant, j’ai la sensation d’être au bord d’un précipice et que le moindre souffle pourrait me faire vaciller. Je voudrais être certain qu’elle me tiendra la main et qu’elle prendra la même direction que moi. À quoi bon, sinon ?
Je tourne en rond, c’est un fait. Toujours les mêmes interrogations, les mêmes doutes. Je suis conscient d’être en avance sur elle et, quelque part, de vouloir brûler les étapes. Je veux tout, tout de suite. J’ai si soif de Juliette que je ne suis jamais rassasié. Je ne peux pas lutter, l’aimer à nouveau me rappelle les quinze années de manque d’elle, tout ce temps qui nous a été volé et que nous ne pourrons rattraper.
Ce qui m’effraie aussi, c’est que je commence à m’attacher à ses gamines. Elles ont le même regard que leur mère, comment résister ? Lou est une petite fille espiègle à l’imagination débordante. Elle se laisse parfois envahir par ses émotions, passant du rire aux larmes en une fraction de seconde. Comme sa maman, elle est spontanée et ne mâche pas ses mots, ce qui la rend déstabilisante. Je trouve que, du haut de ses cinq ans, elle fait preuve d’une grande empathie, notamment envers sa sœur.
Ninon est l’exact opposé. Calme, tempérée, ses sentiments sont plus difficiles à cerner. Avec son syndrome d’Asperger, j’appréhendais de ne pas parvenir à communiquer avec elle. En réalité, c’est bien plus simple que je ne le pensais. Il suffit d’être concis et de s’intéresser à ce qui la passionne. Elle a parfois des réactions qui sortent de l’ordinaire, mais ça ne me dérange pas, je la trouve même plutôt touchante. J’ai si peur de ne jamais trouver ma place au sein de cette petite famille. C’est pour cette raison que sa mise au point, chez elle, la semaine passée m’a heurté. Sa réplique incisive m’a broyé de l’intérieur. « Jusqu’à preuve du contraire, je suis ici chez moi, et je n’ai de comptes à rendre à personne ». J’ai fermé ma gueule et j’ai rongé mon frein. Même si une part de moi comprenait ses motivations, je suis sorti sur la terrasse pour ne pas exploser et museler mon ego qui se sentait rejeté.
Mes doigts se posent sur la surface lisse du bureau, qu’ils tapotent au fil de mes réflexions. Malgré tout, je ne renonce pas. Car ces derniers jours, j’ai bien vu que Juliette tentait de me rassurer après cet accroc. Au travers de murmures tendres, de gestes délicats, je sais qu’elle souhaite me prouver que je compte à ses yeux. Alors je me raisonne, en me disant que tout n’est qu’une question de temps. Comme vient de me le suggérer Lewis, certains bonheurs se diffèrent pour se savourer davantage. Je dois me montrer patient, Juliette a des impératifs qui me sont encore étrangers. Aussi, je ferme les yeux, avec l’espoir qu’un jour, ces interrogations n’aient plus lieu de se poser. Et je serai enfin celui qui avance à ses côtés, celui qui tient une place toute particulière dans son cœur.
Je gare ma voiture devant chez Juliette ; ce soir, j’ai promis aux petites de les aider à installer leur nouvel aquarium en sortant du travail. Je sais que demain, elles iront dormir chez leur grand-mère pour le week-end. Je pourrai profiter de leur mère sans avoir à me retenir.
La porte s’ouvre et je suis heureux d’être accueilli par les deux princesses qui accourent vers moi. C’est dire si mon arrivée était attendue. Il faut avouer que je suis passé par l’animalerie avant de venir. Les deux poissons qui nagent dans un sac plastique ne sont donc pas étrangers à cet élan chaleureux.
— Des carassius auratus, ils sont trop beaux !
Les yeux brillants d’excitation, Ninon sautille de joie et agite ses bras tandis que sa sœur fronce les sourcils d’incompréhension.
— Mais n’importe quoi, c’est des poissons rouges. Comme les cheveux de ma poupée sirène !
— Ça veut dire pareil. Et ils ne sont pas rouges, mais orangés. Ils peuvent changer de couleur. Ça dépend s’il y a des carotènes dans leur nourriture, de leur stress et de la lumière. Ils peuvent vivre jusqu’à trente ans. Je l’ai lu dans le livre que mamie m’a offert.
— Trente ans ? C’est presque aussi vieux que toi et maman, s’émerveille la cadette qui me fixe de ses billes bleues. Merci, Malik, c’est trop bien, je vais pouvoir dire à mes copines que j’ai un poisson-dinosaure !
Je ne relève pas la référence à mon âge tellement je suis stupéfait de constater que Lou s’est jetée dans mes bras pour m’offrir un câlin si spontané que j’en perds contenance. C’est la première fois que ça arrive. À mon tour, je l’enlace avec tendresse et dépose un petit baiser sur sa tête. Merde, elles vont avoir ma peau, toutes les trois ; je me transforme en véritable nounours. J’ose un regard vers le couloir, Juliette est appuyée contre le mur et nous observe, émue, le sourire aux lèvres.
— De rien, Blondinette. Qu’est-ce que vous en dites, on va les installer dans leur nouvelle maison ?
Surexcitées, les petites me guident jusqu’à leur chambre. Quand j’arrive au niveau de leur maman, celle-ci attrape ma main, à la dérobée, et me murmure un merci reconnaissant. Je meurs d’envie de l’embrasser à en perdre haleine, mais je me contente d’un clin d’œil espiègle avant de me détourner.
C’est un chouette moment de voir les petites si joyeuses. Je leur transmets ensuite les diverses consignes que m’a données le vendeur et décide de rejoindre Juliette, restée en retrait dans le salon. Je présume qu’elle a estimé que j’avais assez apprivoisé ses gamines pour me laisser seul avec elles.
À pas feutrés, je m’approche. Juliette me tourne le dos, bien trop concentrée sur le sac d’affaires qu’elle prépare, elle ne m’entend pas arriver. Sa nuque gracile m’appelle, je suis si près que je peux humer sa fragrance envoûtante. Peu à peu, sa respiration se modifie, elle soupire, je sais qu’elle a senti ma présence. Sa tête s’incline sur le côté dans une invitation discrète qui m’autorise à l’effleurer. Mon nez glisse de son épaule au creux de son oreille, je la respire, me remplis d’elle, j’en voudrais plus encore.
— J’ai envie de ta peau, mon ange. Tu sens si bon.
Soudain, le bruit de fond des enfants me ramène à la raison. Frustré, je me recule au moment où Juliette se retourne, le regard fiévreux, et capture mes lèvres des siennes. Surpris par cette attaque gourmande, je me laisse faire, enserre son visage entre mes mains. Je ne connais pas meilleure place que celle auprès d’elle.
— J’ai hâte qu’on soit que tous les deux. Ta peau me manque aussi, m’avoue-t-elle en m’offrant plusieurs baisers.
— Arrête… On joue avec le feu, la supplié-je, tes filles pourraient arriver.
Mais Juliette en réclame davantage et prétexte chaque fois que c’est le dernier, qu’elle n’en a pas eu assez. Elle agrippe mes cheveux, se colle contre moi. Je suis si faible sous ses caresses que j’abdique quand nos langues se cherchent. Nos corps s’aimantent, nos souffles deviennent courts, je…
— Lâche ma maman ! T’as pas le droit !
D’un bond, je m’éloigne d’elle et me trouve confronté à sa version miniature, qui me défie d’un regard dur. Les yeux de Lou oscillent de sa mère à moi, incrédules, tandis qu’un torrent de larmes inonde ses joues rebondies. Ma gorge se serre. Je voulais tant éviter cette situation. Je me sens minable, touché par la peine de cette fillette qui découvre une vérité qui la dépasse. J’aurais voulu qu’elle l’apprenne autrement. Pour elle, pour nous.
Juliette, livide, porte une main à sa bouche, ferme les paupières et soupire. Je sais qu’elle s’en veut qu’un simple moment de faiblesse vienne entacher tous nos efforts pour amener les choses en douceur.
— Ma puce, je suis désolée, je ne voulais pas que…
— Non ! T’as pas le droit de lui faire des bisous dégoûtants sur la bouche ! C’est pas papa ! Je te déteste, je vous déteste, tous les deux !
Des sanglots plein la voix, Lou s’enfuit, alors que sa mère donne un coup dans le sac qu’elle préparait et marmonne des grossièretés pour évacuer sa colère. Puis, dépitée, elle vient poser sa tête sur mon torse et s’accroche à ma chemise en quête d’un réconfort que mes bras mal assurés peinent à lui donner.
— Je suis navré, soufflé-je avec une caresse dans son dos.
— C’est ma faute. Tu m’avais prévenue, je me suis laissée emporter. J’ai vraiment été conne. Je vais aller lui parler.
— Vas-y, occupe-toi d’elle. Je reste cinq minutes au cas où tu aurais besoin de moi et je m’éclipse pour ne pas envenimer les choses.
Elle se redresse et m’embrasse du bout des lèvres. Elle est triste, ma beauté, je le vois sur chacun de ses traits. Son sourire faible n’atteint pas ses magnifiques prunelles, mais une once de détermination persiste dans son regard.
— Je t’avais dit que c’est avec elle que ce serait le plus compliqué. Ne t’inquiète pas, ça va aller. Ça aurait été mieux autrement, mais c’est fait. On se voit demain, d’accord ?
J’opine tandis qu’elle file en direction des chambres. La gorge asséchée par l’inquiétude, je pars dans la cuisine me servir un verre d’eau que j’avale sans soif. Contrarié, je reste en appui au-dessus de l’évier quelques instants à croiser les doigts pour que nous n’ayons pas tout foutu en l’air. J’essaie de rester confiant, convaincu que Juliette saura trouver les paroles apaisantes. Je m’apprête à partir quand les éclats de voix de la cadette me poussent à m’approcher dans le couloir.
— Il sera jamais mon père ! Je veux mon papa, je veux qu’il revienne, gémit Lou en pleurs, il me manque.
— Pourquoi elle crie, Lou ? Elle va faire peur aux carassius auratus, ils vont devenir tout blancs. Et c’est pas possible qu’il revienne papa, il est mort. Il ne sera plus jamais là. Mais il me manque aussi.
— Venez près de moi. Là, rapproche-toi. Voilà… C’est normal, mes chéries, qu’il vous manque, votre papa, mais l’amour qu’on lui porte ne s’arrêtera jamais, c’est le plus important… Lou est en colère car elle m’a vue embrasser Malik… Tu comprends ce que ça veut dire, Ninon, quand un monsieur et une dame s’embrassent ?
— Ça veut dire qu’ils sont amoureux ? Comme Jasmine et Aladin ?
— Oui, ma puce, on est amoureux. Par contre, je veux que vous sachiez que, quoi qu’il arrive, personne ne remplacera jamais papa dans nos cœurs. Il y est pour toujours. Il y gardera une place spéciale. Il a fait de nous une famille, personne ne changera ça, même Malik. Mais…
Je ne parviens plus à écouter la suite. Un nœud vient m’enserrer la gorge. Ma poitrine se fissure sous la pression de cette sentence irrévocable. Elle n’a pas dit personne ne remplacera jamais papa dans « vos » cœurs. Non, c’est le mot « nos » qu’elle a employé. Trois petites lettres, trois coups de poignard qui font une sacrée différence et me brisent tout entier. Il a fait de nous une famille, personne ne changera ça, même Malik. Le coup de grâce, chirurgical, net, sans bavure.
Mes oreilles bourdonnent. Une chape de plomb leste mes épaules. Je ne suis plus qu’un automate qui se dirige vers la sortie. Un corps décharné qui pénètre dans sa voiture. Une marionnette qui conduit sans même prendre conscience de la route. Un pantin désarticulé qui s’affale dans son canapé et avale son whisky cul sec. Je suis vide, éviscéré de mon organe vital. Un SMS me sort de ma torpeur. Mécaniquement, je consulte mon téléphone. [Blondie : Tout va bien, mon cœur. Lou s’est apaisée. Je
t’embrasse. À demain.]
Je n’arrive même pas à me réjouir de cette nouvelle. Parce que, moi, je suis abasourdi. Je savais que je ne pouvais pas tenir la comparaison. Depuis le début, j’avais vu juste. Je suis l’intrus qui n’a pas de place légitime. Ma tête m’implore de retrouver le silence et la raison. Mais mon orgueil fulmine, nourri de doutes, demandant réparation. Quant à mon pauvre cœur ébréché, lui, il ne sait plus comment enchaîner ses battements.
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