Thorns and Roses (French Edition)

Max Néna · Chapitre 31 sur 44

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Thorns and Roses (French Edition)

Chapitre 30

Juliette

 

J’adresse un dernier signe aux petites avant de démarrer. J’ai gardé les filles plus longtemps à la maison pour ne les déposer qu’en fin de matinée chez ma mère. C’était ce qu’il fallait pour tranquilliser ma petite Lou. Hier, cette soirée mère-filles nous a permis de clarifier les choses et de nous remémorer les doux moments du passé. Nous avons regardé des tonnes de photos et de vidéos de leur papa.

Oscillant entre rire et larmes, ce moment de partage nous a fait du bien. Moi-même, je ne pensais pas en avoir autant besoin. Je suis maintenant consciente d’être une privilégiée, en dépit de toutes les épreuves que j’ai pu traverser. Car ce n’est pas un, mais deux hommes merveilleux que la vie a placés sur ma route. Certaines ne connaîtront jamais ce bonheur d’être aimées et d’aimer en retour. Marco a été mon roc, le calme au milieu de ma tempête, mon baume apaisant. Alors que Malik est à la fois l’ouragan qui me déchaîne et le soleil qui nourrit mon âme. Je suis le tout de ces deux parties, car si le premier m’a aidée à me reconstruire, c’est désormais le feu du second qui m’anime. Comme avant, il me donne la force de croire aux lendemains pleins d’espoir.

Ainsi que je m’en doutais, Ninon a accepté ma relation avec aisance. Elle envisage les faits pour ce qu’ils sont et non au-delà. Papa est mort. Maintenant, maman est amoureuse de Malik. Point.

Pour Lou, les choses sont plus complexes. Elle m’a avoué l’apprécier, mais avoir peur d’oublier son père en s’autorisant ces sentiments. À travers ses mots d’enfants, j’ai compris que certains souvenirs s’effaçaient peu à peu et que ça l’angoissait profondément. C’est la crainte de finir par aimer Malik et qu’il ne reste plus rien de son père qui la ronge. Elle l’a perdu si tôt, je n’ai pas de prise sur le temps qui passe. Cependant, la magie de notre époque fait que j’ai bien assez de films dans mon ordinateur pour préserver sa mémoire.

Lou a toutefois une sensibilité énorme. J’ai adapté mon discours à son jeune âge, pour lui confier que l’homme aux yeux d’ambre avait été mon premier amour. Ensuite, je lui ai expliqué que ça ne m’avait pas empêchée de tomber amoureuse de son père. Puis à nouveau de Malik tandis que je chéris la mémoire de Marco. Elle a alors compris qu’un cœur avait assez de place pour aimer sans concession, plusieurs personnes à la fois.

Malgré l’incident d’hier soir, je suis confiante en l’avenir. Nous trouverons tous les quatre nos marques pour avancer ensemble. La seule ombre au tableau, c’est le silence de Malik depuis son départ. Il n’a répondu à aucun de mes messages ni de mes appels. C’est pourquoi j’ai décidé de me rendre chez lui, ce matin. Je coupe le moteur devant la maison. Sa voiture garée devant le portail me confirme sa présence, mais je ne vois pas

celle de ses parents, qui ont dû sortir. Je reconnais Five to One15 des Doors, à fond, en avançant vers la baie vitrée entrouverte de la dépendance.

Quand je passe le rideau qui occulte la pièce principale, c’est avec stupeur que je découvre Malik avachi sur le canapé, dans un piteux état. Une tasse de café fumant à la main, les yeux clos, il agite la tête au rythme de la musique. Ses cernes lui mangent les joues, sa tenue débraillée est la même que celle qu’il portait la veille. Il a juste ouvert quelques boutons de sa chemise, désormais froissée. Sur la table basse, accolée aux restes d’un repas laissé de côté, gît une bouteille de whisky dont il ne reste qu’un fond.

Loin de se douter de ma présence, il chantonne d’une voix plaintive. Immobile, je l’observe quelques instants, troublée par son mal-être évident, avant de me diriger vers l’enceinte, posée sur l’îlot de la cuisine. Lorsque je coupe le son, son regard désabusé se tourne vers moi. Il pousse alors un profond soupir, avant de passer une main sur son visage et de remonter gratter son cuir chevelu. Mes épaules se raidissent, je me sens tout à coup oppressée d’anxiété, je ne l’ai jamais vu ainsi.

— Malik, qu’est-ce qui se passe ? Je me suis fait du souci, tu ne réponds pas au téléphone. 

Il cherche sous les coussins pour en ressortir son portable, qu’il brandit d’un geste détaché, puis le balance avec nonchalance à l’autre bout du fauteuil. D’une traite, il avale son café sans même poser les yeux sur moi. Mes sourcils se froncent d’incompréhension, consciente qu’il a en réalité pris soin de ne pas décrocher. Est-ce en lien avec la crise de Lou, hier soir ? Je pensais pourtant l’avoir rassuré avec mon SMS. J’avise de nouveau la bouteille d’alcool. Cette situation me rend perplexe, si bien que je me demande si je n’ai pas loupé un truc.

— Donc, tu m’ignores. Je peux au moins savoir pourquoi ?

Malik paraît exaspéré par ma question, puis souffle en pointant son crâne.

— Gueule de bois.

Sa voix rauque, fatiguée, se teinte d’insolence dans un rictus amer. À mon tour, j’inspire un grand coup pour tenter de me contenir. Son attitude austère à mon égard me blesse ; plus que tout, je me sens impuissante.

— La musique ne te gênait pas, pourtant… Mal’, s’il te plaît, je suis perdue, explique-moi ce qui t’arrive.

Je le perçois serrer les mâchoires, un instant, je crains de ne pas obtenir de réponse, mais il reprend d’un ton monocorde.

— Ça m’évite de penser. Je n’ai pas envie de parler, maintenant, Juliette. Je vais prendre une douche.

Il se lève et part s’enfermer dans la salle de bains, me laissant plantée au milieu du salon, complètement atterrée. Mes pensées s’agitent, je me sens si démunie que je peine à avaler ma salive. Mes pas foulent la pièce, vaine tentative pour tenter de calmer l’inquiétude qui me gagne. Aussi, je me retrouve sur le canapé à ronger mes ongles. Un quart d’heure plus tard, il n’est toujours pas sorti. Il me fuit, je le sais. Je n’y tiens plus et décide de le rejoindre.

L’étouffante masse de buée impose à mes yeux quelques secondes d’accommodation avant de percevoir Malik sous le jet d’eau. La tête penchée en avant, les deux mains en appui contre la faïence, tout le poids du monde semble peser sur ses épaules pourtant robustes. Ma poitrine se serre devant cette scène. Je voudrais qu’il se livre à moi, pour que je puisse l’apaiser.

Alors, avec lenteur, je me déshabille et me glisse derrière lui. Il se tend lorsque je me colle contre lui, déclenchant un pincement dans mon cœur. Malgré tout, je l’entoure de mes bras. Je dépose ensuite des baisers entre ses omoplates, puis caresse son buste pour lui transmettre toute la tendresse dont je peux faire preuve.

— Parle-moi, mon cœur.

De nouveau, je l’entends lâcher un profond soupir. Il semble lutter, mais je ne renoncerai pas. Le visage ruisselant sous le jet, je ferme les paupières et cale ma joue contre sa peau. Ses doigts se mettent en mouvement pour enlacer les miens.

— J’ai juste besoin de mettre mon cerveau sur pause. Aide-moi à déconnecter, c’est tout ce que je veux.

Je ne sais pas comment réagir, c’est un pas vers moi, mais il me paraît ailleurs, égaré dans ses tourments. Sa supplique est murmurée du bout des lèvres alors que sa main s’affirme pour guider la mienne, le long de son ventre. Ensemble, nous parcourons ses abdominaux jusqu’à sa ceinture d’Adonis. Il suspend son geste pour s’assurer de mon consentement et me laisser le choix de poursuivre ou non les caresses qu’il a initiées. Une fraction de seconde, je me fige, hésitante. Je respire son odeur, ressens son corps qui m’appelle, me réclame l’apaisement. En cet instant, je sais qu’il a besoin d’un exutoire et je me fiche qu’il se serve de moi pour étouffer sa souffrance. Du moment que ça le ramène à moi.

J’attrape son poignet et descends plus bas encore pour le faire happer son membre déjà bandé. Ma paume se superpose à la sienne pour qu’il me montre le rythme qui lui convient. Je lui murmure que je suis là pour lui, pour soulager ses maux. Un râle de plaisir s’échappe de sa gorge alors qu’il bascule la tête en arrière et relâche ses bras le long de ses flancs. Il s’abandonne à moi afin que j’attise son désir.

— Plus vite, s’il te plaît, plus vite.

Je le pousse au supplice afin d’accéder à sa requête. Mais quand je le sens devenir fébrile, il se retourne et me plaque contre la paroi froide. Nos dents s’entrechoquent. Ce n’est pas un baiser, c’est une tornade qui me coupe le souffle, un cri vindicatif qui se meurt sur mes lèvres.

Il recule pour me fouiller de ses prunelles féroces, animales, je ne l’ai jamais vu comme ça. Il fait de moi sa proie. Du pied, il m’ordonne d’écarter les jambes et libère ainsi un accès à ses doigts qui fourragent mon intimité, me revendiquent. Mon ventre se crispe sous ses assauts intenses. Ses canines écorchent mon cou, ma clavicule, la naissance de mes seins. Lorsqu’à mon tour, j’essaie d’empoigner sa virilité, il repousse ma main et agrippe mes cheveux pour croquer ma nuque.

— Laisse-moi faire, j’ai besoin de te voir perdre la tête.

Je déglutis sous l’intensité de son regard. Je lis en lui l’urgence de me déposséder de toute maîtrise. De me faire sienne, comme s’il voulait me laisser une marque impérissable. Une troisième phalange rejoint mon antre trempé. Son pouce qui frotte mon clitoris, impose à ma respiration un rythme anarchique. Mes membres tremblent, à l’agonie, de cette tension fébrile. Avec arrogance, il sourit quand il me sent l’enserrer au creux de mes cuisses, prêt à me voir me briser sous ses doigts. Aucune once de tendresse n’habite son si beau visage. Il n’est plus que ce furieux amant qui perd pied et m’entraîne avec lui. Mon esprit s’insurge, Malik veut me voir sombrer autant que ce qu’il souffre. Cependant, mon corps a déjà abdiqué.

Je suffoque, au gré des allées et venues implacables de sa main. Dans cette brume vaporeuse qui se répand autour de nous, je me délite. Je halète, en quête d’air que je ne trouve pas et explose dans un cri d’extase, accrochée à ses épaules pour ne pas m’effondrer. Son regard conquérant me percute, si je ne le connaissais pas, je pourrais n’y distinguer que cette suffisance. Mais sous cette couche d’apparat, j’entrevois ses incertitudes, sa fragilité.

Tandis que je suis encore parcourue de spasmes, en recherche d’oxygène, il me dévisage et retire ses doigts, pour les sucer un à un.

— Exquise, mon ange. Le goût de ton plaisir est la saveur que je préfère. J’ai envie de te lécher pour en avoir plus encore.

Mon Malik n’est pas revenu à moi. En cet instant, il n’est plus celui qui se donne avec générosité dans un moment de partage. Non, ici, dans cette salle de bains, il veut prouver qu’il a une emprise sur moi, mon corps, ma jouissance. À moi de lui montrer que sa lutte n’est pas fondée, qu’il doit enfin baisser les armes. Déterminée, je m’approche de lui et glisse ma main sur sa joue, puis dans sa chevelure brune. J’embrasse son torse, sa gorge, son menton. Je me colle contre lui, frôle mon nez contre le sien, ma langue caresse ses lèvres qui s’entrouvrent et s’y glisse dans un baiser profond. Il gémit quand je l’enlace, nous rapprochant plus encore. Peau contre peau, je le ramène à plus de tendresse, à nous. Mes prunelles fouillent les siennes. Dans un échange muet, je le supplie de lâcher prise, de me faire confiance. Il se dérobe un instant, puis retourne vers moi. Ma poitrine se comprime, au fond de ses ambres, je ne perçois que son désarroi.

— Tu ne veux pas me dire ce qui te bouffe, mais je suis là Malik… Pour toi.

Ma bouche se pose sur sa pomme d’Adam d’abord, puis sème un parcours de caresses jusqu’à son tatouage. Mon corps glisse le long du sien. Lorsque j’embrasse son ventre, ses doigts se perdent dans ma blondeur. À genoux devant lui, je le sens lutter. Contre son désir ? Le mien ? Je l’ignore. Pourtant, je souhaite lui offrir ce moment d’abandon. Je voudrais lui montrer à quel point je l’aime, comme avant, du bout des lèvres. Ses sourcils se froncent, ses phalanges tremblent dans mes cheveux. L’expression de son visage se fait vulnérable alors qu’il ferme ses paupières.

— Laisse-toi aller, mon cœur, laisse-moi m’occuper de toi.

D’un mouvement délicat, j’attrape sa verge tendue. Avec timidité, j’ose laper son gland. Mais je me fige quand ses mâchoires se crispent et qu’une lueur intense vrille dans ses yeux, qu’il plante sur moi. Incrédule, j’y discerne un éclat de colère, un éclair de renoncement. Il se recule, puis me redresse en me soulevant sous les bras.

— Non. Pas ici, pas comme ça.

Son ton est incisif, ses mouvements sont abrupts. Le souffle coupé, je me sens soudain gênée par ma nudité. Je ne comprends pas ce refus, ni ce que je viens de lire en lui. Sa réaction me déroute, ébranle ma féminité, je me sens rejetée.

— Je… Tu… Pourquoi tu me repousses ?

Mon menton tremble, tout à coup, j’ai froid. Lui ne bouge pas, mais son regard me scrute, les lèvres pincées, il balaie ma silhouette avec… dureté ? Mépris ? Les larmes affluent. Je si suis désemparée par sa réaction.

— J’ai dit. Pas. Comme. Ça.

Sa voix est emplie de dédain. Comme si ce que je venais de faire était sale, indigne de lui. Je déglutis avec difficulté. Mes poings se serrent et les mots fusent sans même que j’y réfléchisse.

— Tu trouves que je m’y prends mal ? Tu es pourtant le premier à t’en plaindre.

Un voile de douleur glisse sur ses prunelles ambrées. Il soupire et ferme les paupières, les traits si crispés que toute trace de douceur a déserté son visage. Quand il les plonge à nouveau sur moi, sa rage me foudroie sur place.

— Me tailler une pipe, c’est ça que tu veux, Juliette ? Comme à tous ces mecs pour qui tu as bradé ta bouche ? Et ton Marco, tu…

Ma gifle l’atteint avant même que mon cœur ne comprenne qu’il vient tout juste d’être brisé. J’ai mal, tellement mal que j’ai l’impression de ne plus pouvoir respirer.

Malik

 

La brûlure qui échauffe ma joue n’est rien. Rien, en comparaison de cette morsure lancinante qui se propage dans mon cœur. J’ai mal, tellement mal que je ne peux plus respirer. En quelques mots, elle a pulvérisé cette part sacrée que je chérissais en secret et qui n’appartenait qu’à moi.

L’impact de sa main a détourné mon visage. Les paupières closes, je suis en apnée. Si je les ouvre, je sais que la honte, en plus de la douleur qui m’accable depuis hier soir, va me broyer. Je n’ai pas pu lutter contre ce trop-plein qui ne demandait qu’à rugir. Je m’étais calfeutré, anesthésié le cerveau pour tenter d’emmurer ce cataclysme intérieur. Mais elle est venue, a appuyé sur le détonateur sans même s’en rendre compte et j’ai perdu le contrôle.

— Je t’interdis de me traiter comme une pute.

C’est une nouvelle déflagration. Sa voix est hachurée d’une fureur acide. Une salve de balles tirées à bout portant. De stupeur, j’écarquille les yeux et la Juliette que je découvre face à moi me tord les tripes.

Les bras tendus le long du corps, les poings serrés, elle me regarde comme elle ne l’avait jamais fait. Un orage dévastateur a pris possession de ses iris que j’aime tant. Son regard est saturé d’électricité, de déception, de mépris, tout à la fois. Les narines frémissantes, des trombes de chagrin dévalent sa peau jusqu’à ses lèvres pincées. Elle me confronte avec une dignité de guerrière acharnée. Une inspiration profonde et saccadée plus tard, elle pointe un doigt sur moi.

— Explique-moi cette daube qui sort de ta bouche. Tout de suite, Malik !

Je suis une merde. Je devrais m’excuser, je le sais. Pourtant je n’y arrive pas et je me dégoûte pour ça. Ce pardon qu’il faudrait sortir reste coincé au fond de ma gorge. Ce « je ne suis qu’un con » que je devrais lui concéder est noyé sous la tonne de bile qui m’inonde. C’est comme si je m’observais tout foutre en l’air. Je suis en plein suicide sentimental et je ne fais rien pour éviter le carnage. Pire, je vais m’achever, je le sais. À quoi bon me battre ? J’ai compris hier que je ne pourrai jamais gagner.

— J’ai entendu le joli baratin que tu as sorti à tes filles.

Je coupe l’eau et attrape une serviette pour l’enrouler autour de ma taille. Juliette file récupérer sa robe, l’enfile sans même prendre la peine de se sécher. Puis, elle me fixe, les bras croisés, dans l’attente de la suite.

— Je te la fais courte. Tu y étais, après tout. Ton Marco que je ne pourrai jamais détrôner dans ton cœur. La famille que vous êtes et dont je ne ferai jamais partie, dis-je d’un ton aigu pour imiter sa voix, je résume bien ?

Ses sourcils se froncent, elle secoue la tête d’incompréhension.

— Mais enfin, Malik, tu as entendu une mère qui consolait son enfant. Ce n’est pas tout ce que j’ai dit…

— Mais je m’en branle du reste, Juliette, c’était déjà bien assez, crois-moi. Tu vas m’atomiser la gueule combien de fois encore ?

Je lâche les vannes, plus rien ne me retient. En même temps que je me dirige vers ma chambre, Juliette sur les talons, je lui débite tout ce qui déborde de mon palpitant malmené.

— Putain… Tu ne vois pas que, chaque jour, j’avance pour mieux reculer ? J’attends plus que toi de cette relation, c’est évident.

À la hâte, j’enfile un boxer et marche vers le salon, que je foule de long en large. La main tendue, elle s’approche de moi, mais je la coupe dans son élan d’un doigt accusateur pointé sur elle.

— Je dois toujours m’adapter à tes besoins. À toi ! Mais les miens, dans tout ça ? crié-je, merde Juliette, on m’a enfin proposé un poste de direction à Londres et je suis prêt à le refuser pour rester près de toi…

Ma main balaie mon visage tandis que la sienne se porte à ses lèvres tremblantes. Un instant, ma poitrine se pince. Mais mon corps vibre, chacun de mes muscles tendus par la colère. J’ai besoin de la déverser.

— Je te donne tout ce que j’ai… Tout ! Et moi, en retour, j’ai quoi ? Ta mère qui ne cautionne pas nos retrouvailles, tes barrières que tu ériges sans cesse et tes putains de phrases assassines !

Elle contourne la table, les épaules voûtées et s’y accroche, haletante. Je me détourne, elle n’a pas le droit d’avoir mal, c’est moi qui saigne au-dedans, pas elle.

— Je n’en peux plus d’être le seul à me battre pour nous deux, Juliette. J’ai compris, hier soir, qu’il n’y avait pas de place pour moi, que je ne pouvais pas lutter contre ton Marco. Putain… Je ne sais même pas si tu m’aimes comme tu l’aimes, lui…

— Malik, je…

— Non, la coupé-je, je n’ai pas fini… Tu veux connaître le plus pathétique ?

Je dois avoir l’air d’un fou à m’agiter dans cette dépendance où je me sens de plus en plus étriqué, à m’arracher les cheveux pour cracher mes tourments.

— Pendant que toi, tu faisais ta petite vie, tu étais toujours là, dis-je en tapotant mon crâne, mais aussi dans mon lit… Dans mon putain de pieu ! Lécher mes partenaires, leur donner ce plaisir, je n’ai jamais pu. M’oublier dans leur bouche non plus.

Essoufflé, j’ose un regard vers elle. Elle se laisse tomber sur le canapé, atterrée par mes révélations. Le haut de sa robe est imbibé de l’eau qui coule de ses cheveux emmêlés. En vrac, elle est magnifique et je suis en train de la perdre. En vérité, je ne sais même pas si elle a vraiment été à moi, un jour.

— Je suis pitoyable, hein ? Un mec incapable de se faire sucer la queue, parce que ça n’a jamais été juste ça. C’était toi, c’était nous, putain. Mais toi… Tu salis même ça…

Soudain, son visage se tord, elle crispe les mâchoires, puis se lève avec lenteur. Son regard déterminé me coupe le souffle. Ses billes se plantent au fond des miennes. Bleu glacial contre braises ambrées qui s’asphyxient sous sa froideur.

— Oui, tu es pitoyable… Parce qu’au fond, tout ça, ce n’est qu’une histoire d’ego.

Elle avance jusqu’à moi, son corps si près du mien me semble pourtant lointain, inaccessible.

— Je salis quoi ? Tes petites illusions de possessivité ? Je ne suis pas ta chose, Malik. Je ne te dois rien. Je ne suis pas responsable de ce que tu as choisi de garder de moi.

Elle lève son index, qu’elle appuie brutalement sur mon torse sans ciller. Je la dépasse d’une tête, mais, face à son aplomb déroutant, je me sens minuscule.

— Quinze ans et tu me reproches d’avoir voulu vivre ? Je n’ai pas à m’excuser pour ça. C’est ton orgueil à la con qui pourrit tout, pas moi. Ta putain de fierté mal placée, clairement, qui nous fusille !

Je voudrais lui répondre, mais je suis muselé par le poids de ses reproches. Ses mots me paralysent. Son doigt continue de marteler ma poitrine tandis que sa bouche me lacère à chaque mot.

— Si tu n’es pas capable d’accepter mon passé, alors nous sommes foutus, Malik… Tu te permets de remettre en question mes sentiments ? Mais quels sont les tiens, pour me traiter comme tu viens de le faire ?

Elle se reprend d’une profonde inspiration. Moi, je manque d’air, je suis comprimé dans un étau d’angoisse.

— Tu me déçois tellement de croire que l’amour se résume à ça…

C’est elle qui maintenant s’agite dans mon salon, qu’elle parcourt de long en large. Elle se trompe, ce que je ressens à son égard est si fort que j’en suffoque. J’ai peur, j’ai mal, j’ai honte. Je suis perdu. Mais je ne peux pas la laisser croire que mes sentiments ne sont pas sincères.

— Juliette, je…

— Tais-toi ! me lance-t-elle en se retournant vers moi. Rien de ce que tu diras maintenant ne trouvera grâce à mes yeux. Pas après toutes ces conneries que tu m’as débitées.

À vive allure, elle me rejoint et me pousse de toutes ses forces. J’en suis si décontenancé que je dois me rattraper au plan de travail pour éviter de tomber.

— Moi, je t’aime !

Ma Blondie frappe sur son cœur, le poing serré, la fureur au bord des yeux qui dégoulinent de rage. Je suis foudroyé par sa déclaration.

— Je t’aime tellement que je me suis brouillée avec ma mère pour ne pas renoncer à toi, encore une fois !

Un autre coup sur sa poitrine. Une flèche dans la mienne.

— Je t’aime tant que je me suis lancée dans notre histoire en dépit des bien-pensants qui diront que je n’ai pas porté le deuil assez longtemps. En dépit de mes filles qui pleuraient encore leur père… J’ai convaincu Lou que tu méritais ta place dans nos cœurs. Parce que c’est toi et que je vois plus loin que demain.

Du dos de la main, elle essuie ses larmes d’un geste saccadé alors que mes yeux se gorgent de sel.

— Je t’aime tant que je ne te reprocherai jamais le fait que je me sois disputée avec Marco, le jour de sa mort. Il avait trouvé mon carnet d’écriture et je mentionnais encore ton nom après toutes ces années…

Elle sanglote si fort que sa respiration en devient difficile. Moi, je suis broyé sous le poids de ma culpabilité.

— Je t’aime si sincèrement que je me suis agenouillée devant toi dans cette salle de bains, alors que tu m’ignorais depuis la veille. Je ne pensais qu’à toi, qu’à nous et ton plaisir. Mais c’est toi et toi seul qui as sali ce moment en me traitant comme une vulgaire salope !

À nouveau, ses mains s’écrasent sur mon torse, lui assènent une série de coups que je ne sens pas. Je suis anesthésié. Accablé de remords et de chagrin.

— Tu me reproches de ne pas être impliquée alors que j’ai tout fait pour te laisser entrer dans ma vie compliquée. Alors va te faire foutre, Malik !

J’ai déclenché une tempête qui me dépasse. Aveuglé par mes doutes, je n’ai pas su voir que j’avais gagné son cœur et qu’elle me le prouvait chaque jour. Alors je l’enlace pour apaiser sa colère, lui murmure des pardons désespérés et la berce au creux de mes bras. Mais ça ne suffira pas, je le sais, j’ai été trop loin. Je viens de lui prouver qu’elle avait tort de m’octroyer sa confiance.

— Non. Ne me touche pas. Je m’aime suffisamment pour ne pas tolérer ça, même venant de toi.

Les épaules lasses, elle attrape son sac et se dirige vers la porte. Mon cœur est à l’agonie, une souffrance dévorante se propage dans chacune de mes synapses qui hurlent de désespoir. Je cours jusqu’à elle et bloque la porte-fenêtre pour l’empêcher de sortir.

— Ça va sonner faux, après toutes les merdes qui sont sorties de ma bouche, mais je t’aime, Juliette. N’en doute pas. Reste, s’il te plaît, on peut arranger ça.

Elle soupire et repousse ma main pour attraper la poignée, qu’elle tire sans même me jeter un regard.

— Tu as raison, ça sonne faux.

Les ténèbres se referment sur moi, il ne reste que le vide et cette plaie béante qui rate chacun de ses battements. Je croyais souffrir, hier soir. Il n’en était rien. J’ai mal à m’en coller la gerbe, à m’en détester. Mal à en crever. Je l’ai perdue, putain, je l’ai perdue.

Je mérite tellement ce qui m’arrive. J’en suis l’unique responsable. Un ouragan de répulsion et d’agressivité envers moi-même me ravage en même temps que je saccage tout ce qui me passe sous la main. Les secondes, minutes, peut-être, s’égrènent au gré de ma fureur et bientôt, tout n’est plus que désolation autour de moi. Un champ de ruines comme mon âme dévastée qui vient de perdre sa moitié. Son tout, son absolu.

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