Thorns and Roses (French Edition)
Chapitre 18
Juliette
Été 2006
Nous voilà début août. Avec ce boulot d’animatrice en centre aéré, j’ai l’impression que l’été s’est volatilisé. Je regarde l’horloge, bientôt seize heures trente. Mes gestes sont maladroits, plusieurs figurines de pâtes à sel tombent sur la table du réfectoire. D’ici quinze minutes, je vais retrouver Malik, l’impatience me rend fébrile.
Déjà dix mois que notre histoire a commencé, mon année en première littéraire a filé à trop vive allure. Mon cœur se serre à ce constat. Le temps m’échappe, je voudrais le retenir, mais il s’enfuit, c’est pourquoi je désire profiter de chaque seconde à ses côtés. Dans deux semaines à peine, il partira pour Paris afin d’intégrer une brillante prépa de commerce.
Un raclement de gorge me détourne de mes mélancoliques réflexions. Fred, un autre animateur, se tient appuyé contre l’encadrement de la porte et me scrute. Aussitôt, je me renfrogne, ce type est puant d’arrogance.
— Alors, toujours pas dispo pour un ciné ?
Je renifle, décidée à l’ignorer et feins d’être fascinée par les petites sculptures aux formes improbables.
— Non. J’ai toujours un petit ami et ça ne m’intéresse pas.
— Ah… Le basané qui vient te chercher, des fois ?
Mes doigts se serrent, la jambe d’un bonhomme grossièrement modelé se brise.
— Il s’appelle Malik, maugréé-je.
Fred s’approche, puis lâche un ricanement méprisant. J’ose un coup d’œil dédaigneux dans sa direction, irritée par son attitude suffisante.
— Ce n’est pas sérieux avec ce gars, non ?
Je pivote vers lui d’un mouvement vif et croise les bras sur ma poitrine.
— Et pourquoi ça ne le serait pas ? Ça fera bientôt un an qu’on sort ensemble.
Ces yeux s’écarquillent de surprise, un bref instant, je m’enorgueillis de lui avoir cloué le bec, mais me ravise devant son rictus insolent.
— Tu déconnes, Juliette ? C’est le genre de racaille des bas quartiers qui finit par te coller un tchador sur la tête pour faire de toi sa boniche… Tu ne…
— Tais-toi !
En deux enjambées je suis devant lui, les poings fermés de colère et les narines frémissantes. J’ai assez soupé de ce genre de discours, ces derniers mois. J’en ai marre de ces imbéciles, aux préjugés absurdes, qui se permettent de me donner leur avis. D’autant plus que ces aberrations font écho aux angoisses de mon petit ami. Il craint souvent que ses origines et son milieu social ne puissent être un frein à notre relation.
— Je t’interdis de parler de lui de la sorte.
Le menton relevé, je le fixe droit dans les yeux sans ciller.
— Pour ta gouverne, la petite racaille a eu son bac avec mention très bien et un avenir brillant s’ouvre à lui…
Je dresse mon index, l’appuie sur son torse avec vigueur, ce qui l’oblige à reculer.
— Je suis fière d’être avec Malik. Et lui, au moins, je n’ai pas envie de lui filer des claques chaque fois qu’il ouvre la bouche. Maintenant, fous-moi la paix !
À la hâte, je le dépasse, non sans le bousculer de mon épaule, file ramasser mes affaires et le laisse planté dans la salle.
Lorsque je quitte l’établissement, je suis encore perturbée par cette conversation. Mes mâchoires sont si crispées qu’elles me font mal. Mais je pile net. Il est là. Les jambes croisées, appuyé sur le scooter que mes parents m’ont offert, Malik consulte son téléphone.
D’emblée, mes muscles se relâchent, je souris. Ses cheveux bruns en bataille retombent sur son front, sa mine concentrée lui donne un air sérieux alors qu’il mordille ses lèvres charnues. J’adore lire cette expression sur son visage. Mes yeux glissent ensuite sur sa silhouette, un simple débardeur blanc et un short de plage dévoilent sa peau davantage brunie par le soleil. Une douce chaleur irradie mes joues.
Puisqu’il ne m’a pas vue, je me faufile derrière lui, pour tenter de le surprendre. À pas feutrés je m’approche, l’esprit déjà embrumé par son odeur boisée.
— Je sais que tu es là.
J’explose de rire, m’accroche à ses épaules pour l’embrasser dans le cou, puis avance vers lui.
— Comment tu as su ?
— Ton parfum… Et tu respires comme un bœuf.
De nouveau, je ris sous son regard malicieux qui me transperce. Malik agrippe mes hanches et me colle contre son buste. Son nez effleure le creux de mon oreille et ma peau frissonne.
— Ce putain de parfum qui me rend dingue.
Sa bouche se pose sur la mienne, il m’enlace et j’occulte tout le reste dans l’étreinte de ce baiser langoureux. Ma tête tourne, étourdie par la douceur des caresses qui parcourent mos dos. Il se recule, essoufflé, avant de coller son front contre le mien.
— Je voudrais que cette année passe en un claquement de doigts, mon ange… Que tu sois déjà à Paris pour faire tes études à la Sorbonne…
Ses mains empoignent mes joues, ses prunelles ambrées me fouillent alors qu’il replace une mèche de mes cheveux.
— On aura plus besoin de faire croire à tes parents que je suis ton tuteur en maths…
Je pouffe à cette anecdote. Mon père ne tolérerait pas que je ramène un petit copain à la maison, nous avons donc trouvé cette combine, pour nous octroyer de bien trop brefs moments d’intimité, puisque l’ambiance chez lui ne le permet pas non plus.
— Je serai loin de mon frère et de toutes ses conneries, ajoute-t-il d’une voix éraillée, ce sera juste toi et moi.
Je ferme les yeux, saisie par l’émotion. Ce futur, j’en rêve, mais il nous faudra d’abord traverser le manque et la distance. J’ai tant d’inquiétudes à ce sujet. Rencontrera-t-il quelqu’un là-bas ? Est-ce que je ne deviendrai pas un souvenir ? Ma gorge se noue. Je retiens mes larmes depuis des semaines pour ne pas lui montrer à quel point je suis effrayée par son départ.
— Regarde-moi, Juliette, souffle-t-il, je sais que tu as peur, mais j’ai confiance en nous… Je gagne un max de pourboires avec ce boulot de plagiste, je pourrai redescendre à chaque période de vacances… Ça va vite passer.
Ses mots me rassurent, j’ouvre les paupières, troublée par la sincérité de son regard. Mes doigts tremblants rejoignent les siens. Cependant, aucun mot ne me vient, je risquerais de lui demander de rester et ce serait égoïste. Alors, j’opine avec lenteur puis me love contre lui. Nous restons ainsi de longues minutes, jusqu’à ce qu’il se racle la gorge.
— Tu viens avec moi aux Sablettes ? On se fait une soirée sur la plage avec Gaspard et Guillaume, j’aimerais te les présenter pour de bon, cette fois, pas juste en coup de vent.
— Avec plaisir, tu me laisses le temps de prendre une douche ?
— Je comprends, cette odeur, Juliette, vraiment, c’est insoutenable, plaisante-t-il à coups de chatouilles.
Je me tortille dans tous les sens, quand il se fige et plisse les yeux pour scruter quelque chose derrière moi.
— C’est pas le blaireau qui te branchait quand je suis venu te chercher, la dernière fois ?
Je me retourne vers le grillage d’où je perçois Fred sur le terrain de jeu, entouré d’enfants. L’air désapprobateur, il nous observe avant de secouer la tête de droite à gauche.
— Laisse tomb…
Je n’ai pas le temps de terminer ma phrase. Malik se rue sur mes lèvres avec vigueur. C’est un baiser profond, à la limite de l’indécence. Quand il y met fin, mes jambes sont pantelantes tandis qu’il me fixe avec un sourire insolent.
— Au moins, maintenant, il a compris.
— T’es pire qu’un homme des cavernes parfois, dis-je les yeux levés au ciel, allez, je file, on se rejoint tout à l’heure.
— À plus, Blondie, sois sage sous la douche.
Il me lance un clin d’œil avant d’entamer sa marche en direction de la plage.
Il est dix-sept heures passées quand j’arrive à la maison. Je grimpe les escaliers deux par deux, déjà pressée de repartir. Lorsque j’ouvre la porte, mon père est installé dans le canapé, les bras croisés, en train de fumer une cigarette. Il a l’air épuisé, ces derniers temps. Je vois immédiatement à sa mine sévère qu’un truc cloche.
— Papa, qu’est-ce qu’il y a ? C’est Maxime ?
Mon frère a eu une année des plus difficiles. Il y a quelques mois, il a basculé dans la drogue. De l’herbe, il était passé aux cachetons et je m’en veux de n’avoir pas su réagir à temps. Un soir, il s’est effondré. S’en est suivie une longue hospitalisation pour le sevrer de sa dépendance. Quand j’ai cru le perdre, ce sont les bras de Malik qui m’ont réconfortée.
— Assieds-toi, Juliette. Max va bien, mais il faut qu’on parle.
Ma mère sort de la cuisine pour se joindre à nous, le visage aussi grave que celui de son mari, et prend place à ses côtés. Inquiète, je m’assois face à eux, mes mains tremblantes sur les genoux.
— Nasser Mejib, ça te dit quelque chose ?
À la mention du nom de famille qui m’est si cher, mes yeux s’écarquillent de surprise.
— Oui… C’est le frère de Malik… Pourquoi tu me demandes ça ?
Je suis en apnée, dans l’attente de sa réponse. Mon père soupire et plante son regard dur dans le mien.
— J’ai reçu une note de service, aujourd’hui, qui le mentionnait. Il serait en relation avec un homme fiché S, Juliette.
Il m’annonce ces mots d’une voix blanche, avant de marquer une pause pour éteindre sa clope. Moi, je cherche mon souffle, parcourue de frissons.
— Tu sais ce que ces termes signifient… On en a déjà parlé. Ce genre de rencontres révèlent bien souvent une radicalisation.
Mes épaules s’affaissent, je ne peux plus respirer. Mejib. Individu fiché S. Radicalisation. Il me faut quelques secondes pour ordonner mes pensées. Bien sûr, je sais que Nasser cherche à imposer ses idées religieuses. Leurs parents temporisent pour éviter que la situation ne déborde. Mais aurais-je sous-estimé le calvaire que vit mon petit ami au quotidien ? Mes doigts fébriles se portent à mes lèvres.
— Ma chérie, est-ce que Malik et toi êtes ensemble ? questionne ma mère de son timbre doux.
J’inspire longuement, à quoi bon nier ? S’ils me confrontent à ce sujet, c’est qu’ils s’en doutent.
— Oui… Mais il n’est pas comme son frère, soufflé-je.
— Il est hors de question que tu continues à voir ce garçon, tu m’entends ! Je te l’interdis !
Mon père s’est dressé pour hurler ces dernières paroles. Pourtant, aujourd’hui, je ne ploierai pas devant son attitude autoritaire. Quelque chose gronde en moi. La colère.
— Non ! Non, je n’arrêterai pas de le voir ! Je l’aime, papa. Tu mélanges tout. Malik ne croit même pas en Dieu… Sa famille ne cautionne pas les idées de Nasser, loin de là.
Le menton dressé, j’ai parlé aussi fermement que la lourdeur qui enserre ma poitrine le permettait. Je veux qu’ils comprennent que ma réaction est mature, réfléchie. Je ne renoncerai pas à mon amour, je ne peux même pas l’envisager. Mon père s’approche de moi et pose sa main sur mon épaule.
— On ne glisse pas sur cette voie par hasard, Juliette. Ses proches doivent avoir leur part de responsabilité. Si tu savais le nombre de dossiers que je lis, où tel frère a poussé tel autre vers ces idéaux extrêmes. Je n’ai rien contre l’islam, mais l’islamisme, je le crains plus que tout.
Je sens ses doigts se crisper sur moi tandis qu’il reprend son laïus accablant. Les miens s’enfoncent dans le tissu du fauteuil avec vigueur.
— Je ne peux pas cautionner que tu sois proche d’un garçon qui vit avec ce genre d’hommes. Ils sont dangereux, remplis de haine… Et traitent les femmes comme du bétail. Bon sang, Juliette, tu as bien vu les infos, ces dernières années !
Je ferme mes yeux et remue la tête de droite à gauche, agrippée au col de mon tee-shirt. Mon père ne peut pas sortir ce genre de merdes sur Malik. Pas lui aussi. J’ai mal. Partout. Mes oreilles bourdonnent. Ce n’est pas en train d’arriver. Non.
— Non, non, répété-je tout haut, non. Il part à Paris faire ses études… Il va s’éloigner de tout ça, je le rejoindrai quand j’aurai eu mon bac. Tu l’as vu toi-même, ici, papa, c’est un garçon sans problème.
— Ce que je sais sur son frère me suffit. Crois-moi, quand ce genre de renseignement arrive sur mon bureau, ce n’est jamais anodin. Je ne changerai pas d’avis… Qu’elle cautionne ou pas ses choix, un jour sa famille en subira les conséquences. Tu ne seras pas au milieu de tout ça.
Avec lenteur, je me lève pour lui faire face. Il peut affirmer ce qu’il veut sur Nasser, je sais qui est Malik.
— Et si je refuse ?
— Ma chérie, intervient ma mère, tu as dix-sept ans, tu es si jeune. Les amours ne durent pas à cet âge-là. De toute façon, tu l’as dit toi-même, il s’en va, ça n’aurait jamais marché.
Mes poings se serrent, mon corps se raidit. J’explose, le doigt pointé dans leur direction.
— Je m’en fous de ce que vous croyez savoir ! Malik est un type bien ! Je l’aime, je ne peux pas imaginer ma vie sans lui, et ce n’est pas une amourette de gamine ! C’est en moi ! En moi ! éructé-je, les joues inondées de larmes.
Mon père me dévisage, impassible. Il hausse ses épaules puis affiche un rictus amer.
— Alors, tu ne me laisses pas le choix. Il me suffit de rédiger quelques notes… Le nom de ton Malik apparaîtra à côté de celui de son frère. Quand il va se louper, crois-moi, ça arrivera, ton petit ami sera lié à lui. Nasser a déjà un joli casier judiciaire.
Mon père fouille la poche de sa chemise, rallume une cigarette, tandis que mes bras retombent le long de mon corps inerte.
— Je fais référence dans mon métier, Juliette, ça fait vingt ans que je suis spécialisé dans le renseignement en matière de terrorisme islamique. Personne ne mettra en doute mes affirmations. Il me suffit de quelques mots pour ruiner son avenir. Est-ce que cette histoire en vaut la peine ?
Abasourdie, je retombe sur le canapé. Je n’arrive plus à aligner deux pensées cohérentes. Pourquoi condamner notre amour pour quelque chose qui ne nous concerne pas ? C’est le sentiment le plus pur que je connaisse. Le plus fort, aussi. Malik n’est pas Nasser. Toutefois, la question de mon père trouve un écho en moi. Est-ce que, moi, je vaux la peine de lui faire courir ce risque ? Je ferme les paupières et soupire, les mâchoires serrées. Bien sûr que non. Je me dresse dans un dernier élan de rébellion.
— Tu ferais vraiment ça, papa ?
— Oui. Et bien plus encore, si nécessaire… Je suis prêt à tout pour vous protéger, ton frère et toi, même à me salir les mains.
Des larmes d’impuissance et de résignation mêlées roulent sur mes joues. Silencieuses, elles sinuent sur ma peau glacée.
— Tu me déçois tellement, murmuré-je.
— C’est un moindre mal, ma fille. Mais, c’est ma décision. Mets fin à cette relation ou je m’en occupe à ma manière.
Ses yeux me fixent sans ciller. Je me retourne, je ne peux plus le regarder. J’ai mal, sans pouvoir hurler. Ça me brûle partout en dedans. Je suis vide de mots, trop remplie de douleur. Mes mains tiraillent mes cheveux. Je suffoque. Pire encore que d’être privée de lui, je ne supporterais pas de voir son avenir gâché par ma faute. J’ignore si nous aurions tenu la distance, si, dans quelques mois, il n’aurait pas rencontré quelqu’un d’autre. Maintenant, tout ceci n’a plus d’importance. Parce que j’ai la certitude qu’il mérite la vie dont il a toujours rêvé. Je ne laisserai pas mon père tout gâcher.
— Je devais le retrouver à la plage, je rentrais juste me doucher. Est-ce que je peux au moins lui dire au revoir ? Si je ne le fais pas, il ne comprendra pas et finira par venir ici.
Je ne reconnais pas ma voix, comme détachée de mon corps. Un gémissement. Je dois le quitter. Un clignement de paupières. Je vais le perdre. Une embardée dans mon cœur. J’ai peur.
— Tu as une heure. Si tu n’es pas revenue d’ici là, je viens te chercher. Et tu ne mentionnes pas ce que je t’ai dit à propos de son frère, Juliette, je n’aurais pas dû t’en parler.
À pas lourds, je m’avance vers la porte, la tête basse, j’agrippe la poignée.
— Je vous en voudrai toute ma vie pour ça.
Je passe le trajet, les yeux brouillés de chagrin et l’esprit déconnecté de la route, à chercher comment rompre avec Malik. Rien ne vient, chaque atome de mon être lutte contre cette idée. Je ne peux pas croire ce qui arrive. Sous les coups de klaxon réprobateurs, je me dirige vers le parking de la plage où je gare mon scooter, le corps tremblant. Il me faut plusieurs essais pour envoyer un SMS lui demandant de me rejoindre.
Je m’agite, foule le sol de long en large sous les battements de mon cœur paniqué. L’angoisse me tord le bide. Il ne comprendra pas. Je ne vois qu’une solution. Elle me file la gerbe. Le blesser dans ses doutes, sa fierté. Il ne me le pardonnera pas. Bien trop vite pour mes pulsations anarchiques, sa silhouette s’avance au loin, d’une démarche assurée. Je ferme les paupières pour tenter de maîtriser mon souffle erratique.
— Hey, mon ange ! Pourquoi tu n’es pas venue avec nous directement ?
Il est si beau, avec ses prunelles tendres, ses cheveux encore humides, que ma gorge se noue. Il s’approche, presse ses lèvres contre les miennes. Je m’abreuve de ce baiser. Le dernier. J’ai envie de hurler, de tout lui avouer. Mais je n’en ai pas le droit, c’est à lui que je dois penser.
— Ça va ? T’as une drôle de tête.
La tête penchée, il me jauge en soulevant mon menton. Je dois être aussi laide que ces vils sentiments qui me rongent de l’intérieur.
— Il faut que je te parle, Malik.
Il m’observe, inquiet, les sourcils froncés, et caresse ma joue. Que j’ai mal. À vouloir crever. Je ne peux pas soutenir son regard, sinon je vais pleurer. Il comprendrait que quelque chose ne tourne pas rond. J’inspire un grand coup avant de sortir les plus honteux mensonges que j’aie jamais racontés.
— Écoute, je n’ai pas réussi à te le dire, tout à l’heure. Tu vas partir, et…
Son bras redescend le long de son corps, il a l’air perdu. Moi, je baisse le visage pour triturer mes ongles.
— Je ne me sens pas prête pour tout ça et j’ai rencontré quelqu’un… Malik, je… On devrait…
— Arrête tes conneries, putain, tu…
Sa main passe sur son front, se perd dans ses cheveux. Puis ses yeux me cherchent, mais je me dérobe et fixe l’horizon. Des relents acides brûlent ma poitrine.
— Juliette, dis-moi que tu mens.
Sa voix est éteinte, la mienne étouffe dans mon désarroi.
— C’est pourtant vrai. Je… J’ai… Du coup, j’ai pris conscience que toi et moi ça ne collait pas tant que ça, en fait.
Malik jure toute une série de mots indélicats, fait les cent pas devant moi. Soudain, il s’arrête, ses doigts se posent sur ma pommette pour me détourner de ma pitoyable contemplation. D’un geste abrupt de la nuque, je résiste à sa sollicitation.
— Regarde-moi, bordel ! C’est l’autre connard, c’est ça ?
— Non.
C’est trop dur. Je ravale mes sanglots, contiens les spasmes qui secouent mes épaules. Je voudrais qu’il s’en aille, que ces mots-là suffisent. Cependant, Malik ne renonce pas. Il encadre mes joues de ses mains pour trouver mon regard. Il me fouille et mes larmes affluent. Je voudrais lui dire que je n’ai pas le choix, qu’il est la plus belle chose qui me soit arrivée. Mais je me tais et déglutis.
— C’est de la merde, Juliette. Je sais que tu mens, on a fait l’amour y a quelques jours à peine… Tu flippes, c’est ça ? On peut le faire, on s’aime ! Dis-moi la vérité, putain !
Une brèche s’infiltre en moi, je suis sur le point de rendre les armes. Alors je ferme les yeux et visualise tout ce qui l’a rendu heureux ces derniers temps. Son Bac avec mention. La prépa. La bourse qu’il a obtenue. Le stage en entreprise déjà trouvé. Je ne serai pas celle qui le dépouillera de sa réussite. Déterminée, j’ouvre les yeux, puis lui jette ma tristesse dans des mots plus cruels les uns que les autres.
— Tu veux la vérité ? Je n’arrive pas à me projeter avec un mec comme toi. On est trop différents. Je voulais m’accrocher parce que tu es mon premier, mais ça ne suffit pas.
J’occulte ses réactions, je ne dois pas flancher. Je me racle la gorge, comprime les poings pour garder contenance, tandis qu’au fond de moi, je suis ébranlée par mes propos immondes.
— On ne vient pas du même milieu, on peut dire ce qu’on veut, mais ça compte. Ton frère, sa religion de merde, ça me dégoûte ! Ta jalousie me soule, surtout quand tu te transformes en petite racaille pour défendre ton bien !
Je carre les épaules, me donne un air arrogant, alors que mon âme se meurt un peu plus à chaque mot.
— Je… je ne me vois pas présenter officiellement un mec comme toi à ma famille.
Mes prunelles se posent sur lui. Une douleur intense fend ma poitrine. Il est livide. Les billes écarquillées, atterré par ce que je viens de lui débiter. Il recule d’un pas, trébuchant, la bouche béante. Un instant de battement, puis son visage se tord de colère.
— Un mec comme moi ? Tu veux dire un petit bougnoule de la cité, c’est ça ? Le genre qu’on peut baiser pour passer le temps, mais pas pour épater papa, maman ?
Je baisse la tête, honteuse qu’il puisse croire que je pense ces insanités, mais ne nie pas. S’il te plaît, ne me crois pas, tu sais que je ne dirai jamais pareille chose de toi !
— Mais quel con je suis ! T’as dû bien te foutre de ma gueule. Putain, j’étais sincère, moi… Alors que toi…
— Malik… Ça a compté, c’est juste que…
Je me sens sale, je me débecte tant que j’en ai la nausée. Mais il me coupe avec véhémence avant que je ne puisse terminer.
— C’est bon, te fatigue pas. J’ai compris. Le petit cul délicat de la princesse a besoin d’un bon bourgeois qui coche toutes les cases. Je n’aurai jamais cru entendre ce genre de merdes sortir de ta bouche. Pas toi, putain, pas toi ! T’as raison, Juliette, on n’a rien à faire ensemble.
Il me tourne le dos, puis s’éloigne. Retourne-toi. Un haut-le-cœur secoue mes entrailles. Reviens. Sa silhouette disparaît. C’est fini. Et je vomis mon désespoir sur le bitume, désormais dépouillée de ce que j’avais de plus beau en moi.
Deux semaines que je ne suis plus retournée travailler. Je ne mange plus. Mes nuits sont agitées, je ne trouve de repos que lorsque mon corps s’écroule de fatigue. Dans l’intimité de ma chambre, je suis dévastée. La place béante qu’il a laissée dans mon cœur n’est comblée que par mes cris étouffés dans mon oreiller quand le chagrin me cisaille la poitrine. Je ne parle plus à mes parents, le seul qui trouve grâce à mes yeux est Maxime. Il ne dit rien, se contente de me prendre dans ses bras pour me bercer jusqu’à ce que je m’apaise.
Élodie n’a pas arrêté de m’appeler. J’ai écouté mon répondeur, elle dit qu’elle a vu Malik, qu’elle ne comprend pas, qu’il faut que je la rappelle. Comment le pourrait-elle ? Elle connaît mes sentiments pour lui. Mais je ne peux rien lui avouer, pas tant qu’il ne sera pas parti.
Son vol est prévu cet après-midi. Dans quelques heures, plus de huit cents kilomètres nous sépareront. Je relis, encore et encore, les messages qu’il m’a envoyés depuis que je l’ai quitté. Le premier me fait chialer, parce que je comprends qu’il me connaît mieux que sa réaction ne le laissait supposer. Mes doigts frémissent sur l’écran, j’aurais préféré qu’il continue de se tromper. Il m’est bien trop cruel de ne pouvoir y répondre.
[Mal : J’y crois pas. Je ne peux pas m’être trompé à ce point.
Si tu veux parler, je suis prêt à t’écouter. Je ne te courrai pas
après, ce n’est pas à moi de le faire. Tu m’as tellement blessé. Mais tu me manques, putain. Je me sens vide sans toi. Je
t’aime.]
Le deuxième est arrivé tout à l’heure. Il m’a meurtrie plus encore, ouvrant une porte que je n’ai pas le droit de franchir.
[Mal : J’ai attendu. Rien. Finalement tu pensais ce que tu
m’as dit, autrement, pourquoi ce silence ? Mon avion décolle
à 15h30. Mais j’ai encore l’espoir que ce bordel soit un malentendu. S’il reste une chance pour nous, même infime,
manifeste-toi, stp. Sinon j’accepterai ta décision et tu
n’entendras plus jamais parler de moi. Tu resteras l’amour de ma vie, quoi qu’il arrive.]
Je suis allongée sur mon lit, calée sur mon oreiller, je caresse les cheveux blonds de mon frangin, dont la tête repose sur mon ventre. Nous venons de finir de manger, le repas avec nos parents était digne d’une veillée funèbre. Malgré leurs traits tirés, signe que cette situation les perturbe, je ne sais pas si j’arriverai à leur pardonner un jour.
Il est quatorze heures, mes yeux ne quittent plus le réveil sur la table de nuit. Chaque minute qui passe emporte un fragment de lui.
— Pourquoi tu les laisses faire ? Je suis certain que papa bluffe. Il est trop droit pour faire un truc pareil. Si j’avais la chance qu’on m’aime comme ça, je ne laisserais pas qui ce soit tout gâcher. C’est un mec bien, Malik, et t’es dingue de lui.
— Justement… C’est parce que je l’aime. T’étais pas là quand papa m’a fait son petit chantage, il était plus que sérieux…
Ma voix morne me surprend moi-même. Je suspends mon geste dans les cheveux de mon frère. Lui aussi, son ton est empreint de mélancolie.
— Max ? Il y a une fille qui t’a brisé le cœur ?
— Aucune importance. Elle ne m’aimait pas. Et j’ai perdu pied à cause des cachetons. Des fois, ça va trop vite dans ma tête…
Maxime soupire, se décale pour se tourner sur le côté, enlaçant ma taille tandis que j’accueille ses aveux avec tristesse.
— Mais c’est toi, le sujet, pas moi… T’as qu’à le menacer de tout balancer, Ju… Je te dis qu’il t’a monté un bobard. Tu peux encore aller à l’aéroport dire au revoir à Malik.
Je hoquète, mon cœur s’emballe. Si c’était vrai ? Et si les révélations de mon père m’avaient tellement fait paniquer que je n’avais pas vu qu’il me manipulait ? Aurais-je été aveuglée par la peur ?
Dans un regain de ténacité, je repousse Max, puis file dans le salon pour confronter mes parents. Je me plante devant eux, les poings serrés par la hargne que je viens de retrouver.
— T’as jamais eu l’intention de rajouter Malik dans tes dossiers, pas vrai ? Ça ne marche pas comme ça, tes trucs de flic ! T’es bien trop intègre pour ça, hein ? Tu m’as bien prise pour une conne !
Mon père redresse la tête, me toise, surpris par mon entrée fracassante.
— J’ai fait et je ferai ce qu’il faut pour te protéger de ce bourbier dans lequel tu t’enfonçais sans même t’en rendre compte ! Et tu me parles autrement, sinon tu retournes dans ta chambre !
Une rage fulgurante m’inonde, mes mains tremblent, j’ai envie de tout casser dans la pièce. Sans doute parce que j’arrive au bout, mais que je peux encore l’empêcher. Maxime approche pour se tenir à mes côtés et prouver son soutien.
— Je le connais, moi, Malik. Juliette ne risque rien avec lui, c’est dégueulasse ce que vous faites !
Mon père bondit. Son visage est rouge, ses yeux exorbités tant il explose de colère.
— Mais son frère est un danger ! Il se fait embourber le cerveau par des putains d’islamistes ! Êtes-vous inconscients à ce point ?!
Un silence pesant se fait après ses hurlements. Quelques secondes de paix avant la tempête que je m’apprête à déclencher.
— Va. Te. Faire. Foutre. Papa, grogné-je entre mes dents, allez vous faire foutre, tous les deux ! Je ne suis plus une gamine qu’on renvoie dans sa chambre. Je suis assez grande pour savoir ce que je veux. C’est fini, je le choisis lui plutôt que vous s’il le faut, sans aucune hésitation !
Mon père, furieux, s’avance vers moi, les narines frémissantes, les traits si crispés qu’il transpire la souffrance et la rancœur. Mais mon frère s’interpose, ainsi ma parole amère continue à se libérer.
— Je te hais ! Je te croyais juste, tolérant ! Je ne te le pardonnerai jamais si je n’arrive pas à le récupérer ! Alors je vais aller lui dire que je l’aime et plus jamais tu ne me dicteras ma conduite ! Tu devras faire avec, toi aussi, maman, crié-je, le doigt pointé vers elle, parce que je préfère crever que vivre sans lui ! Et si tu t’en prends à lui, vous ne me reverrez plus !
Essoufflée, je fixe mon père droit dans les yeux qui, complètement incrédule, fronce les sourcils. Il est paralysé au milieu de la pièce. Mon frère pose une main sur son épaule tandis que ma mère observe la scène, pétrifiée. Ce moment semble figé, hors du temps, comme si j’étais la seule à pouvoir agir. Alors plus téméraire que jamais, je prends mes clefs dans le vide-poche, m’apprête à sortir pour retrouver mon amour et lui demander pardon de ne pas m’être battue plus tôt.
Un gémissement de douleur déchire la pièce. Les doigts sur la poignée de la porte, je me raidis. Quand j’ose un regard en arrière, l’hébétement me submerge d’abord, puis la panique s’infiltre sous chaque cellule de ma peau. Mon père plaque ses mains sur sa poitrine, il cherche de l’air qu’il ne trouve plus, le regard tétanisé. Ma mère pousse un cri, il s’effondre et mon frère se rue sur lui.
Mon petit papa. Que t’ai-je fait ?
Je suis dans le jardin, je tiens la rose rouge que j’ai récupérée sur la pierre tombale. L’enterrement a eu lieu ce matin. Par respect pour mon père, j’ai attendu pour contacter Malik. Mais je n’y tiens plus, j’ai besoin d’entendre sa voix, de lui dire la vérité. Il n’y a que lui qui m’empêchera de sombrer. Alors j’appuie sur le bouton d’appel, essuie mes larmes puis colle mon portable sur l’oreille. Je cille, mon cœur se fissure. Ce n’est pas son timbre chaleureux qui me répond. C’est une voix pré-enregistrée qui m’indique que le numéro n’est plus attribué.
« Sinon j’accepterai ta décision et tu n’entendras plus jamais parler de moi. »
Je lâche le téléphone. Un pétale tombe. Mes doigts tremblants écrasent la tige. Les épines déchirent ma chair, je sens leurs pointes s’infiltrer jusque dans ma poitrine. Elles répandent ma détresse dans un sanglot empourpré.
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