Thorns and Roses (French Edition)
Chapitre 11
Malik
La discothèque est bondée. La musique entêtante vibre dans les enceintes, se répercutant dans ma poitrine, comme un écho au désarroi qui me martèle de l’intérieur. J’observe la nuée de corps s’agiter sur la piste de danse, indifférent à ce lâcher-prise. Mes ongles se plantent dans le velours de la banquette où nous sommes assis, mon esprit est ailleurs.
Je suis rentré depuis une dizaine de jours et me voilà au Hell, la boîte branchée du coin, avec mes potes d’enfance, Gaspard et Guillaume. Nous avons couru ensemble plusieurs fois cette semaine, et, devant ma nervosité apparente, ils m’ont convaincu de sortir avec eux pour relâcher la pression. Je n’ai pas pu me résoudre à leur avouer les raisons de cette tension. L’aveu de me sentir de nouveau ébranlé par Juliette reste coincé dans ma gorge nouée. Plus je tente de la sortir de ma tête, plus elle semble s’y incruster. Lutter contre mes émotions m’épuise. Chaque fois que je ferme les paupières, son image revient me hanter et j’ai l’impression d’étouffer. J’ai mal d’elle depuis bien trop longtemps, la voilà, la vérité. La revoir a tout ravivé de façon exponentielle, obsessionnelle, même. Mes doigts crispés se serrent autour du verre dans lequel le whisky tournoie, sous mes gestes nerveux. J’en avale une gorgée, avide de sentir sa brûlure dénouer mes muscles et ma lucidité bien trop confuse. En étirant ma nuque, je m’impose une longue inspiration pour me recentrer sur ce qui m’entoure et balaie la salle des yeux.
Une fois par semaine, le club organise une soirée à thème. Pour celle-ci, les mots d’ordre étaient « Black and Venetian Mask ». L’ambiance est donc intrigante, des centaines de silhouettes vêtues de noir ondulent, le visage dissimulé par des loups. L’atmosphère est intensifiée par une déco qui colle à l’enseigne, avec ses murs de bulles en forme de flammes et les anges déchus peints au plafond. Mais ce qui claque le plus sont les alcôves qui représentent chacune un des sept péchés capitaux.
— Bon, on va sur la piste, les gars, ou on chauffe les sièges toute la soirée ?
Mon attention se porte sur Gaspard qui s’est dressé et affiche son éternel sourire solaire, lequel contraste avec sa peau métissée. Déjà, il remue sa corpulence longiligne dans des mouvements coordonnés dont lui seul a le secret. Son sens du rythme est inné ; il en a fait son métier, puisqu’il est danseur professionnel de hip-hop.
— On va y aller, t’inquiète, tu vas pouvoir épater ton petit monde, comme d’hab’. Laisse juste à Malik le temps de se mettre dans le bain… Il va lui falloir plus de carburant, on dirait qu’il est encore à l’heure new-yorkaise.
Guillaume me jauge, un sourcil relevé, il porte sa bière à ses lèvres. Ses billes bleu acier scannent mon visage alors qu’il gratte ses cheveux blond foncé. De prime abord, on donnerait le bon Dieu sans confession à ce kiné, papa d’un petit garçon. Mais ce serait une grave erreur. Ses mots écorchent toujours, il ne prend jamais de détour. Encore moins avec la gent féminine qu’il s’applique à séduire, en recherche de conquêtes éphémères.
— T’es pas avec nous, mec, enchaîne-t-il, j’entends ton cerveau mouliner d’ici. Tu vas nous dire ce qui te bouffe ou on continue à faire semblant que tout va bien ?
Pour donner plus de poids à ses paroles, il pose sa bouteille sur la table et croise les bras tandis que Gaspard s’assoit à mes côtés, les jambes écartées, le buste tourné vers mon profil. Dépité d’être si transparent, je me cale en arrière, sur le dossier un peu trop ferme.
— Guich a raison, on voit bien qu’il y a un truc, t’es hyper tendu et fermé…
Je frotte mon menton alors qu’il laisse sa phrase en suspens et arrange mon masque sur le nez en soupirant. Tous deux attendent une réaction, mais rien ne vient. Je me sens las, l’esprit embrumé de mes ruminations. Plus que tout, les verbaliser les rendrait concrètes.
— C’est à cause d’une meuf, je suis sûr, reprend le blond, t’as la même tête de déterré que quand… Je ne sais plus comment elle s’appelait déjà… Bref, que quand machin t’avait quitté.
Mes mâchoires se serrent, mon pied gigote de façon compulsive sur le sol. Ces gars sont comme des frères pour moi. Enfants, nous avons grandi dans la même rue de la cité Berthe et n’avons jamais perdu contact depuis. Y compris durant ces années que j’ai passées aux States. Guillaume est venu en vacances chez moi, Gaspard encore plus souvent, puisqu’il se produit parfois là-bas avec son crew. Il était évident qu’ils allaient finir par creuser et surtout, tomber juste. Je souffle avec vigueur, me penche en avant, les coudes en appui sur les genoux, puis m’entends prononcer le prénom que je m’étais juré d’oublier ce soir.
— C’était Juliette.
Ils ne la connaissaient pas, car nous n’étions pas dans le même lycée, tous les trois. À l’époque, ils l’avaient peut-être aperçue quelques fois, tout au plus. Par contre, ils étaient avec moi le jour où elle m’a laminé le cœur à coups de paroles acerbes. Des mots que je ne l’aurais jamais crue capable de balancer.
— Je m’en souviens, t’étais dingue de cette fille, ajoute Gaspard, et du coup, c’est qui la nana qui te met dans un état pareil ?
— Justement, c’est Juliette…
Tous deux cillent à plusieurs reprises à travers leur masque, se lancent un coup d’œil entendu, avant de retourner leur attention vers moi, m’invitant à poursuivre.
— C’est l’infirmière de mon père.
Voilà, je l’ai dit. Et ça fait mal, putain, encore plus que de le taire, parce que dans le regard de mes amis, mes émotions deviennent tangibles. Mes épaules pèsent une tonne. Mes doigts sont si contractés que j’ai peur d’en briser le verre. J’ai honte d’avouer qu’elle me rend faible. Encore. Toujours. Mais plus que la honte, c’est la colère qui me ronge. À mes côtés, Gaspard gigote et me donne un coup de coude. Ses prunelles foncées me scrutent, inquiètes et surprises à la fois.
— Et il s’est passé un truc ?
— Non… Mais c’est le bordel, là-dedans.
Je pointe mon crâne trop rempli d’elle, sans rien ajouter de plus. Je refuse de lui donner le pouvoir de continuer à s’immiscer partout.
— Attends… on parle bien de la petite conne qui t’avait traité comme une merde, parce que t’étais pas assez bien pour elle ?
Les propos de Guillaume me ramènent à chacun des mots de Juliette, lors de cette journée fatidique. Des barbelés aux pointes aiguisées. Ils sont restés, ancrés au plus profond de moi. Ils ont forgé celui que je suis devenu.
Mon corps se tend, je me redresse. Mon esprit s’insurge, il ne supporte plus ces plongées douloureuses dans les cendres du passé. Il m’ordonne de cesser. Je vaux mieux que tout ça. Mes yeux glissent vers la piste, moi aussi je veux cette insouciance, ce lâcher-prise. Il ne tient qu’à moi d’aller les chercher.
— Vous savez quoi, je n’ai même pas envie d’en parler. Ce soir, je m’amuse, je profite et je me lâche. On bouge, on va danser.
J’avale mon verre cul sec, ajuste mon loup et me lève, déterminé à tromper le vide pour oublier qui je suis.
Juliette
— Tu devrais ralentir sur les mojitos, Juliette… On est là depuis une heure et c’est déjà ton troisième.
Je lance un œil courroucé à Élodie, qui se renfrogne aussitôt, et pose de nouveau mes lèvres sur la paille, afin d’aspirer une gorgée supplémentaire.
— Le premier, c’était pour oublier que je vous déteste de m’avoir traînée ici…
J’entame le décompte sur mes doigts en soulevant mon pouce et appuie mon regard sur chacune de mes deux amies.
— Le deuxième, pour me rappeler que je vous déteste… Non, mais regardez-moi, mimé-je, ce masque, cette combinaison moulante et ces talons, ce n’est pas moi.
Mon index dressé, je termine mon verre dans un gargouillis caractéristique, puis m’en débarrasse sur le comptoir où je suis accoudée.
— Le troisième c’est parce que je commence enfin à me détendre, avoué-je.
Je ferme les yeux, savoure la chaleur du rhum qui se distille en douceur dans mes veines. Quand elles m’ont parlé d’une soirée entre filles, je dois dire que je ne m’attendais pas à atterrir en boîte de nuit. Mais Marie et Élodie ont su me convaincre de me laisser porter. Cependant, depuis que j’ai passé les portes du Hell, je ne me sens pas à ma place. J’ai l’impression d’être ridicule accoutrée de la sorte, dépassée, aussi, devant cette jeunesse insouciante qui ne m’est plus coutumière. Malgré tout, cette soirée est une étape. J’ai enfin accepté qu’être veuve n’est pas ce qui me définit. Je reste une femme qui a le droit d’aller de l’avant et de s’autoriser des moments pour elle seule. C’est pour cette raison que j’ai enchaîné ces cocktails, je veux vider mon cerveau de toutes mes préoccupations. Surtout celles où se mêlent mon présent et mon passé.
Déjà, mes muscles se détendent, mes sens se familiarisent avec les lieux. J’ose observer mes amies qui me scrutent, cherchant à lire sur mon visage si tout va bien. Je les rassure d’un sourire. Marie s’avance et réajuste l’attache de mon loup, qui a un peu glissé.
— Voilà, ma Juju, maintenant, tu ne penses qu’à une chose, c’est t’amuser, d’accord ? On va danser ?
J’acquiesce d’un mouvement de tête et glisse ma main dans la sienne. Suivies d’Élodie, nous traversons la foule, je laisse mon corps se libérer.
L’alcool est vite monté, j’en ai perdu la notion du temps. Je me sens en apesanteur, dans du coton. Je ressens la musique s’infiltrer en moi, elle intime à chacun de mes membres de suivre la cadence des basses. Élodie me fait face, tourne sur elle-même. J’ignore où est passée Marie. Ma tête pivote, je fouille des yeux la salle comble pour la découvrir perchée sur un des podiums. Elle fixe devant elle un mec à la peau brune qui danse divinement bien et tient la même position, à l’exact opposé de la piste. Leurs regards s’accrochent et, bien vite, le type descend de son estrade pour la rejoindre.
Soudain, les lumières s’éteignent, des exclamations de surprise se font entendre, et les lampes à ultraviolet prennent le relais. Surprise par ce brusque changement d’ambiance, je me retourne vers Élodie, dont je perçois le sourire appréciateur étirer les lèvres. Des plumes blanches tombent du plafond, puis virevoltent dans un ballet des plus poétiques. Leur caresse légère éveille ma peau, je crois bien que je tangue un peu. Cependant, au lieu de la repousser, j’accueille cette sensation libératrice qui me donne l’impression de planer. Tous vêtus de noir, avec nos masques, nous ne sommes plus que des silhouettes aux visages flous. Alors, je ferme les paupières. Dans cet instant de flottement, je peux m’oublier. Une fois encore, des prunelles mordorées s’imposent dans ma conscience. Étourdie par cette vision, je soupire. Je voudrais les sentir glisser sur moi, qu’elles soient témoins de ce lâcher-prise que je m’autorise enfin. J’aimerais qu’elles me désirent et peut-être même qu’elles me voient plaire, susciter l’envie. Je ne sais plus, mon esprit s’embrume.
Une étrange sensation me pousse à ouvrir les yeux. On m’observe, je le sens. Un homme s’est approché de moi. Lui aussi n’est qu’un spectre dans cette marée humaine, mais il dégage une force brute, animale. Il pourrait être n’importe qui. Mon cœur s’agite à cette pensée. Il pourrait être celui que je l’imagine. Lui…
Il s’avance, marque une pause qui semble me demander si je l’autorise à poursuivre. Je ne le détaille pas, je ne briserai pas ce fantasme dans lequel je souhaite me perdre. D’une brève inclination, je lui offre mon consentement. À quoi bon lutter ? Ma raison s’est envolée, elle s’étiole dans ces illusions inassouvies. Il me contourne et se place derrière moi. Ma tête tourne, je ne sais plus ce qui m’entoure. Il ne reste que l’effervescence de mes frissons quand il se plaque contre moi. Une fois encore, je ferme les yeux et le laisse m’emporter.
Malik
Je ne comprends pas ce qui m’arrive. J’ai chaud, ma respiration s’accélère. Ce corps, si près du mien, attise des sensations oubliées. Un désir qui prend aux tripes, une impression de volupté et de fébrilité mêlées. Je fouillais la salle du regard, en quête d’une conquête éventuelle. Obnubilé par ce besoin de m’imprégner d’une autre pour chasser mon obsession. Et puis, j’ai vu ses cheveux dorés, sublimés par les néons ultraviolets, tel un halo qui attire à lui les créatures égarées. Sans même que j’en prenne conscience, je me suis retrouvé près de cette fille, avide de la toucher. Elle s’abandonne à moi en plaquant son dos contre mon torse. D’instinct, ma paume glisse sur son ventre pour l’étreindre davantage. Elle se laisse guider ; portés par la musique, nous ondulons ensemble. Mes sens sont en éveil, galvanisés par la moindre de ses réactions. Sa main qui rejoint la mienne. Son souffle qui s’agite. La chaleur qui émane d’elle. Je ne parviens pas à raisonner cette inexplicable attraction, mais il m’en faut plus. Je ne veux pas réfléchir, juste ressentir, me libérer. Alors, je penche la tête, mon nez effleure sa nuque. D’une profonde inspiration, je me regorge de son odeur qui m’enivre plus encore que le bourbon.
— Tu sens bon, murmuré-je malgré moi.
Des bribes de mes souvenirs adolescents refont surface. Je les refoule, pas maintenant. Je soupire, elle frissonne et je resserre ma prise sur son abdomen. Mes doigts s’y enfoncent, voraces, les siens les rejoignent et s’accrochent aux miens. Cette fille me subjugue. Elle répond à chacune de mes sollicitations de façon tout à fait naturelle, innée, même. Il y a si longtemps que je n’ai pas ressenti ce genre d’attirance. Mes lèvres effleurent son cou, le lobe de son oreille, à peine un battement de cil, je n’ose pas plus. Sa peau est douce, la mienne s’embrase. J’ai peur de dépasser la limite du convenable, qu’elle me repousse. Mais son corps s’appuie plus encore contre moi. Ma gorge s’assèche, mon pouls s’affole. Je ferme les yeux, mon esprit s’égare, entre ici et ailleurs. Je suis dans un état second.
Mue par sa propre volonté, mon autre main s’anime, parcourt son flanc, de ses côtes à sa hanche, jusqu’à sa cuisse. Ses courbes féminines me grisent. À son tour, elle m’enjoint de poursuivre, agrippant ma taille d’un côté, accrochant ma nuque de l’autre. Cette position accentue sa cambrure, sa croupe frotte sur mon bassin. Je deviens fou, plus rien n’existe autour de nous. Peu à peu, une tension éveille mon entrejambe. C’est indécent, envoûtant. Je lutte contre ce désir féroce en mordant ma lèvre. Je n’y tiens plus, je veux la voir, la découvrir. L’embrasser aussi, si elle le permet, me perdre en elle, cette nuit. Et peut-être que pour une fois, je me sentirai vivant, entier.
— Retourne-toi, s’il te plaît, soufflé-je au creux de sa nuque.
Elle frémit, sa respiration se saccade contre ma poitrine, je suis au supplice. D’un coup, les spots se rallument, son corps se raidit dans mes bras, elle se fige.
Juliette
Cette voix rauque ranime quelque chose en moi. Elle me fait frissonner, me trouble, me paraît familière. D’instinct, mes paupières se plissent, se serrent fort. Mon esprit déconnecté s’agite, encore perdu, loin, entre la réalité et mes désirs inavoués. Le brusque changement d’ambiance me ramène à mon environnement, mes yeux cillent à plusieurs reprises s’accoutumant à la nouvelle luminosité. Peu à peu, ma lucidité reprend le dessus, chasse mes illusions. Mais qu’est-ce qui m’a pris ? Tout ça ne me ressemble pas.
Je suis immobile, tétanisée par cet émoi qui m’enivrait plus tôt, ébahie d’avoir eu tant d’audace. L’étreinte des bras qui m’entouraient se relâche, me libère. Une odeur boisée, sauvage, emplit mes narines lorsque je reprends mon souffle. Ma poitrine se serre, mon cœur s’emballe de nouveau. Trop.
J’amorce un pas en avant et, pour me rassurer, jette un œil à Élodie qui me fait face. Elle non plus ne bouge plus, ses prunelles vertes observent derrière moi avec insistance. Mon corps se raidit. Une étrange impression me vrille l’estomac tandis que je me retourne. Les poings serrés d’appréhension, j’ose détailler celui qui se tient devant moi. Je retiens ma respiration, puis me statufie. Derrière un masque similaire au mien, un regard ambré me fixe.
— Ma… Malik ?
Aussitôt, son sourire se fane. Il recule d’un pas, tout en balayant mon visage avec nervosité. L’espace d’une seconde, son regard se voile alors qu’il tend ses doigts vers moi. Mais il suspend son geste, soupire, et laisse retomber sa main sur son flanc.
— Fait chier !
Sans un mot de plus, il se détourne et m’abandonne là, au milieu de la foule.
Avachie sur la banquette, Élodie à mes côtés, j’observe, silencieuse, Marie embrasser à pleine bouche le type qui lui avait tapé dans l’œil, un peu plus tôt. Devant mon attitude fermée, mon amie n’ose plus dire un mot, se contente de siroter son verre en me scrutant d’un air inquiet. Elle a bien essayé de se montrer prévenante devant mon désarroi. Mais aucune parole ne parvient à apaiser mes pensées qui s’affolent. Depuis, je m’enferme dans mes ruminations et ne peux m’empêcher de scanner la salle à la recherche de mon premier amour, qui semble avoir disparu. Je suis pitoyable.
Je triture mes cheveux d’un geste mécanique, j’ai le cerveau en ébullition. Comment est-ce possible, un truc pareil ? Il était sorti de ma vie, mais voilà qu’il ne cesse de me tomber dessus. Chaque fois un peu plus, il me bouleverse et me rejette. Je n’arrive plus à raisonner cette alchimie qui me submerge, encore moins mes sentiments confus qui s’entremêlent.
Et lui, que ressent-il ? Est-il enivré comme je le suis lorsqu’il touche ma peau ? Lutte-t-il, en vain, contre ses émotions, comme moi ? Mes épaules s’affaissent, bien sûr que non. Dans ses prunelles ambrées, je ne discerne jamais rien d’autre que du mépris. Ma gorge se serre à cette triste prise de conscience, j’ai besoin d’air.
— Je reviens, je vais aux toilettes, annoncé-je à Élodie.
Je ne prends pas la peine d’attendre sa réaction et me lève. J’ai besoin de m’isoler quelques minutes de cette ambiance oppressante. Pour parvenir aux sanitaires, il me faut traverser l’obscurité d’une alcôve bondée en jouant des coudes pour avancer. La foule dense m’angoisse, ma démarche est de plus en plus raide. Soudain, je bute contre quelque chose. Le sol se dérobe sous mes pieds et je dois jeter les bras en avant pour me rattraper. Ma prise de fortune s’avère être un couple qui s’embrasse avec avidité, accolé au mur. Déséquilibrée, je leur rentre dedans et interromps leur baiser.
Le type relève la tête dans ma direction, le regard vide. Je ne respire plus, je suis paralysée. La douleur envahit ma poitrine. Malik. Mes bras retombent le long du corps, inertes, sans vigueur. J’ai mal, tellement que mon cœur se fissure. Lui se redresse, s’essuie la bouche, et se contente de me jauger, impassible. Comme si je n’étais rien d’autre qu’une étrangère. Mes ongles se plantent dans la chair de mes paumes. La rousse qu’il enlaçait plus tôt me sort de ma torpeur en posant sa main sur mon épaule tandis que les yeux de Malik oscillent de sa conquête à moi.
— T’es canon, toi. Tu veux te joindre à nous pour finir la soirée ?
Une colère s’insinue en moi, froide, acide. Toutefois, je ne la laisserai pas déborder. Je ne perdrai pas mon sang-froid face à lui, je refuse de lui donner cette satisfaction. Un battement de cils plus tard, le temps qu’il me faut pour reprendre contenance, je m’arme de mon plus beau sourire. Puis, feignant l’innocence, je tapote mon doigt sur mes lèvres.
— Non, merci. J’ai déjà testé la marchandise…
Je me penche vers elle, lui présente mon pouce et mon index que j’écarte légèrement.
— Trop petit jouet, si tu vois ce que je veux dire. Je te le laisse !
Je plante un regard glacial dans celui qui m’ébranle bien plus qu’il ne devrait. Il hausse un sourcil, m’offre un rictus insolent, dans lequel il me semble discerner une once de fierté. À mon égard ? Je ne prends pas le temps de le savoir et décampe déjà vers la piste de danse.
Je me sens honteuse, mortifiée de m’être ainsi laissée aller, tout à l’heure. Même si aucun de nous n’avait prémédité ce moment, je me suis sentie vivre, vibrer. Pas lui, me souffle ma conscience. Il vient de balayer cet instant. Un étau enserre ma gorge, je suffoque. Je veux sortir d’ici. De nouveau, je traverse la foule qui exulte. La tête basse, les épaules lourdes, je pousse et me fraie un passage à travers ma vision brouillée, quand une main attrape mon poignet. Je me retourne, les lèvres pincées, les yeux humides. Marie me fait face, toujours en agréable compagnie, les sourcils froncés.
— Mais qu’est-ce qui se passe, ma Juju ?
Son cavalier me scrute, sans doute interpellé par ma mine que je sais déconfite. Mais je n’ai pas envie de m’appesantir sur mes tourments devant un inconnu.
— C’est trop pour moi, j’ai juste envie de rentrer, annoncé-je, mais reste, toi, si tu veux… Au pire, j’appelle un taxi.
Les yeux noisette de mon amie me sondent et quand je perçois une lueur briller dans son regard, je sais qu’elle comprend que quelque chose m’a remuée.
— Tu rigoles, on part avec toi. Va aux vestiaires, je vais chercher Élodie.
Mon cœur meurtri se console de pouvoir au moins compter sur des amies précieuses. Je soupire, soulagée que cette soirée prenne fin. Aussitôt, Marie pivote vers sa conquête puis hausse les épaules en guise d’excuses. Lui la fixe, les dents plantées sur sa lèvre.
— Désolée, Gaspard, faut que je file… Je… Tu…
— J’aimerais bien de te revoir, enchaîne-t-il, tu veux bien me donner ton numéro ?
Quand je vois mon amie sourire puis fouiller la petite pochette qu’elle porte en bandoulière, je ne demande pas mon reste et file vers la sortie. Je veux rentrer chez moi, retrouver mes bébés, retirer cet accoutrement ridicule. Plus que tout, je souhaite oublier cette image qui me martèle le crâne. Malik dans les bras d’une autre. Dans ma mémoire, c’est dans les miens qu’il s’abandonnait.
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