Thorns and Roses (French Edition)

Max Néna · Chapitre 20 sur 44

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Thorns and Roses (French Edition)

Chapitre 19

Juliette

 

Marie gare sa voiture sous le vieux chêne et nous récupérons nos affaires dans le coffre. Nous sommes vendredi, l’après-midi s’achève après ce long trajet. En ces tout derniers jours de mai, le ciel est dégagé, les premières chaleurs se ressentent. Ce week-end dans le Verdon est le bienvenu, les températures y sont toujours plus fraîches. Ma mère a accepté de garder les petites chez moi pour ne pas perturber Ninon. Cette parenthèse tombe à point nommé, j’avais besoin de m’éloigner de mon quotidien pour faire le point.

— Où j’ai fichu ces clefs ?

Pendant que Marie fouille son sac, j’observe les lieux. Cette résidence secondaire sur les hauteurs du lac, aux alentours de Moustiers, appartient à ses parents. Nous y sommes venues souvent, quand nous étions étudiantes. J’adore cet endroit. La petite bâtisse de plain-pied est cernée de verdure, avec une jolie terrasse où trône une balancelle sur laquelle je m’imagine déjà boire un café au réveil.

— Ah ! Les voilà !

En tirant nos bagages, nous pénétrons dans la maison. L’intérieur n’est pas très grand, mais agencé avec soin et beaucoup de sens pratique. Une cuisine ouverte donne sur le salon, il y a deux chambres, chacune avec leur salle d’eau en enfilade.

Après avoir ouvert les fenêtres, Marie s’assoit sur le canapé et m’invite à la rejoindre d’un geste du menton. D’emblée, mes muscles endoloris par la route se dénouent.

— Merci… Je suis contente d’être ici. J’ai cru que je ne viendrai jamais à bout de cette semaine.

Sa main se pose sur la mienne, ses yeux noisette balaient mon visage avec sollicitude.

— Ce n’est rien. Parfois, changer d’air permet d’envisager les choses autrement… Tu as l’air épuisée…

Je le suis. Je soupire, défais ma queue de cheval et cale ma tête en arrière sur le dossier.

— Entre ma voiture que j’ai retrouvée saccagée devant le cabinet, et la réaction de Malik sur la plage… J’ai cumulé trop de contrariétés, ces derniers jours.

Les doigts de mon amie se resserrent sur les miens. Je fixe le plafond, préoccupée par ces désagréments. Tout mener de front seule puise dans mes ressources, cet acte de vandalisme a engendré beaucoup de stress en moi. Et cette énième confrontation avec mon amour de jeunesse a fait rejaillir de lourds traumatismes.

— Pour ta voiture, tu as bien fait de porter plainte, celle de Sarah a été recouverte de peinture aussi. C’est soit des petits cons, soit d’autres infirmiers qui jalousent notre patientèle. On a trop bonne réputation, je crois, plaisante-t-elle.

— Je n’en sais rien, je m’en serais bien passé en tous cas.

J’avoue m’être posé beaucoup de questions à ce sujet. D’après l’officier de police, toutefois, ce genre de méfaits est souvent un acte isolé dont on ne retrouve jamais l’auteur. Je suppose qu’être mère célibataire augmente mon sentiment d’insécurité. Marie gigote, pivote vers moi et fronce son nez constellé de taches de rousseur.

— Quant à Malik… S’il a réagi de la sorte en comprenant que tu revenais d’un rencard, c’est qu’il n’est pas indifférent.

L’esprit ailleurs, je contemple le paysage à travers la fenêtre, encore meurtrie du dédain qui inondait son visage. La déception suintait de tout son être, j’étais mortifiée. Mes lèvres se plissent à ce souvenir, un pincement irradie ma poitrine.

— Tu parles… Il s’est surtout dit que je devais être une sacrée salope.

Une caresse amicale passe une mèche de mes cheveux derrière mon oreille. Je ferme les yeux ; qu’il puisse porter de telles appréciations à mon égard me bouleverse. Il n’y a que lui qui hante mes pensées.

— Il finira par changer d’avis, il est juste en colère, tu sais.

D’un raclement de gorge, elle attire mon attention, ses sourcils sont froncés, je vois qu’elle hésite à reprendre la parole.

— Juliette ? Tu ne crois pas qu’il serait temps que vous parliez et que tu lui avoues la vérité ?

Aussitôt, je me renfrogne. Me remémorer notre rupture ainsi que la mort de mon père me pousse toujours trop loin dans mes retranchements. Avec ma vision d’adulte, je sais désormais que j’ai manqué de discernement, à l’époque. Cependant, la culpabilité ne m’a jamais quittée, même si j’ai appris à la porter. Elle reste bloquée dans ma gorge, jusqu’à m’étrangler certaines nuits de sommeil agité. Je ronge mes ongles avec nervosité, l’idée de tout lui révéler me tétanise, je redoute tant son jugement. Et puis Malik a été très clair. Il veut m’oublier.

— Je te rappelle que je ne travaille plus chez les Mejib, je ne risque pas de le revoir, de toute façon… C’est mieux comme ça… Il voulait passer à autre chose, il va pouvoir le faire, maintenant.

Les trémolos dans ma voix me surprennent, il me faut une longue inspiration pour calmer mes émotions débordantes. Une fraction de seconde, le regard de Marie se dérobe, mais elle revient vers moi avec un sourire contrit.

— Tu as raison, laissons tout ça de côté pour le moment. Vu l’heure tardive, je te propose qu’on aille faire des courses et qu’on se fasse une soirée détente avec une bonne petite bouteille.

En silence, j’acquiesce. Un moment de légèreté me paraît l’idéal pour chasser mes mélancoliques ruminations.

 

Il fait presque nuit quand nous rentrons, les bras chargés de provisions. Dans la cuisine nous rangeons, puis nous attelons à la préparation d’un plateau-repas. Marie débouche le vin et nous sert une généreuse quantité. Pendant qu’elle découpe des légumes, je prends le temps de la détailler. Depuis quelque temps, je la trouve radieuse.

— Alors, ça se passe comment avec Gaspard ?

Elle suspend son geste, semble chercher ses mots avant de se tourner vers moi.

— Bien, je crois… Il veut qu’on prenne notre temps. Bientôt un mois et on n’a toujours pas couché ensemble. Du coup, je me demande si je lui plais vraiment.

— Je ne vois pas où est le mal, s’il ne veut pas précipiter les choses, c’est qu’il doit tenir à toi, non ? T’as peur de quoi ?

Je la scrute en relevant les sourcils. Mon amie soupire, attrape sa boisson et en avale la moitié.

— Je suis en train de tomber amoureuse…

Je souris. Elle n’avait pas besoin de me le dire. D’ordinaire, elle ne se pose pas toutes ces questions. Si ça la gonfle, le type dégage. Avec Gaspard, je la sens vraiment impliquée.

— Non, mais imagine, on n’a encore rien fait. Et si c’était un mauvais coup ? Ou alors un de ces types qui ignorent où trouver un clitoris ? Je me suis tapé des mecs qui cherchent encore où c’est !

Marie me débite ces phrases sur le ton de la plaisanterie, parce qu’elle se sent vulnérable. De prime abord, les gens pensent souvent qu’elle est superficielle, voire immature, mais c’est juste une armure. C’est une des plus belles personnes que je connaisse. Tandis que je lui lance une œillade pleine de tendresse, j’ouvre le paquet de chips, que je déverse dans un saladier.

— Arrête de réfléchir. Des fois, l’amour, faut juste le laisser venir…

Elle me sourit avec espièglerie, les bras croisés sur sa poitrine. Ses prunelles noisette pétillent de malice.

— Je suis tellement contente que ce joli baratin sorte de ta bouche ! Il s’agirait de ne pas l’oublier !

Celle-là, je ne l’ai pas vue venir. Les paupières plissées nous nous jaugeons et gloussons, avant de nous diriger vers la table pour nous installer.

 

Je n’ai aucune idée de l’heure qu’il peut être. Mais je me sens détendue, c’est tout ce qui compte. Dans mon vieux short et débardeur fétiches, j’observe Marie jouer la médium. Du moins, j’essaie, car je dois avouer que ma vision est plutôt floue. Je lorgne les bouteilles qui trônent à nos côtés – la première est vide, la seconde bien entamée – et commence à pouffer. Mon acolyte mélange toujours son paquet de tarot divinatoire avec concentration, quand, d’un mouvement mal coordonné, elle en fait tomber la moitié sur la table. Lorsque ses prunelles croisent les miennes, nous nous fixons et nous esclaffons de concert. Marie en lâche ses cartes tandis qu’elle pose sa main sur mon avant-bras.

— Merde, je crois qu’on a un peu abusé, là !

— Moi je dirai qu’on a beaucoup abusé, ajouté-je.

Nous rions à gorge déployée, conscientes d’être bien plus que pompettes. Lorsque son téléphone émet un petit tintement, elle doit s’y reprendre à trois fois pour le déverrouiller. Quand elle y parvient, un immense sourire illumine sa jolie bouille. Ce doit être son mec pour qu’elle rayonne ainsi. Alors que je me bidonne encore, elle lève sur moi un regard suppliant.

— Tu m’aimes, Juliette ?

— Ah non ! Tu ne vas pas repartir dans ton délire, on se roule des pelles pour voir ce que ça fait parce qu’on est bourrées ! On a déjà fait ça, quand on était étudiantes, ce n’était pas concluant, ton truc !

Elle balaie mes propos en agitant sa main et plante ses billes interrogatrices dans les miennes.

— Mais non, patate ! Tu m’aimes comme moi je t’aime ? Parce que tu es ma meilleure amie.

— Bien sûr, je t’adore, même.

Je ne sais pas ce qui lui prend, mais vu ce qu’on s’est mis dans la tête, je pense qu’elle déraille un peu.

— Tâche de ne pas l’oublier dans cinq minutes, d’accord ?

Sa mine contrite m’interpelle, je me raidis. Soudain, on frappe à la porte, je la suis des yeux, un peu perdue, tandis qu’elle va ouvrir. La main sur la poignée, elle pivote vers moi.

— C’est Élodie ? Elle est venue finalement ? demandé-je.

— Non… Ce n’est pas Élodie.

— Mar’ ?

Mes sourcils se froncent d’incompréhension. Elle actionne la clenche, dégageant le seuil d’entrée. J’entends le bruit d’une portière qui claque, des pas sur le gravier. Marie me cache en partie la vue sur l’extérieur, mais je perçois une silhouette. Quand elle se jette à son cou, je comprends qu’il s’agit de Gaspard.

Génial, je vais tenir la chandelle tout le week-end. Dépitée, je retourne à mon verre de vin, que je finis d’une traite.

— Mais c’est quoi, ce bordel ?

Cette voix. Je me fige. Quand je relève le visage vers l’entrée, mes yeux s’écarquillent. Je cille à plusieurs reprises. Malik se tient sur le seuil et me fixe avec dureté. Mon cœur s’emballe, je me sens acculée.

— Tu n’as pas osé, Marie ? sifflé-je entre mes dents.

Folle de rage d’avoir été roulée de la sorte, je me redresse pour aller m’enfermer dans la chambre. Mais je titube, ma chaise tombe en arrière. Mes pieds s’emmêlent et je m’étale de tout mon long sur le carrelage poussiéreux. Un fou rire incontrôlable me prend. Je crois que c’est nerveux. Le simple fait de visualiser la scène, je repars de plus belle. La traîtresse accourt pour m’aider. Mais comme elle n’est guère plus vaillante, elle s’affale à son tour avec un pouffement ridicule. Notre hilarité redouble, à tel point que des larmes roulent le long de nos joues.

— Je te déteste, Marie Madeleine Agathe De La Tuche !

— M’appelle pas comme ça, tu sais que j’aime pas.

Les garçons nous observent, complètement ahuris, la mâchoire décrochée et les yeux grands ouverts. Gaspard est le premier à prendre la parole.

— La vache ! Elles sont complètement déchirées !

— On dirait, ouais. Par contre tu m’expliques ce plan foireux avant que je me barre ? Je n’ai rien à faire ici, avec elle, réplique Malik.

Il a l’air furieux, l’index pointé vers moi. Je pense que si je n’étais pas dans un état pareil, je réagirais à l’identique. Je ne me suis doutée de rien, je crois que ce n’est pas un hasard, si j’ai bu plus que de raison.

Gaspard frotte sa nuque et s’avance vers sa petite amie pour l’aider à se relever. À son tour, elle me tend la main pour que je me redresse et je pars m’appuyer contre la table, les bras croisés.

— Écoutez, dit-il, j’admets que le procédé paraît plutôt maladroit… On a beaucoup parlé avec Marie, on en est arrivés à la conclusion qu’on ne voulait pas se retrouver au milieu d’un conflit qui ne nous concerne pas.

— Gaspard et moi sommes ensemble, maintenant. Vous êtes nos amis respectifs, cette tension complique beaucoup les choses.

Marie pointe un espace imaginaire entre Malik et moi. Lui se tient raide au milieu de la pièce, les mâchoires crispées. Un instant, nos prunelles se rejoignent. Ses yeux me fouillent, j’y discerne la vulnérabilité qu’il tente de camoufler. Puis, il soupire avant de se dérober. Ce regard me trouble, mes pulsations s’affolent. Je baisse la tête en triturant mes doigts avec nervosité.

— Alors, bien sûr, on vous force la main, reprend-elle, mais je ne sais pas, vous ne pourriez pas profiter de ce week-end pour mettre les choses à plat ? Il s’est passé quinze ans depuis votre rupture, il serait temps de passer à autre chose et de faire la paix, non ?

Ses yeux noisette se posent sur moi, accompagnés d’un discret mouvement du menton. Je comprends qu’elle se réfère à notre conversation quand nous sommes arrivées ici. Mon cœur bat à tout rompre, la panique afflue. J’ai l’impression d’être redevenue une petite fille sermonnée par ses parents. Je ferme les yeux et inspire en profondeur. Quelque part, je sais qu’elle a raison.

— Ou du moins, vous pourriez essayer, enchaîne Gaspard, pour nous ?

Je relève mon visage sur ce dernier. Lui aussi semble échanger une conversation muette avec Malik, qu’il jauge un long moment. Un silence pesant s’installe dans la pièce. Mon premier amour n’a pas bougé d’un millimètre. Ma gorge se comprime, je suis certaine qu’il va refuser. Soudain, son visage s’anime. Ses sourcils se froncent tandis qu’il souffle avec vigueur. Il se détourne, en proie au doute, puis revient vers son ami en acquiesçant de la tête. Mes bras retombent le long de mon corps. Tous les regards pivotent alors vers moi, mais je ne vois que le sien. Puissant, pénétrant, il me submerge.

— Juliette ? me souffle Marie.

— Je… D’accord.

Mes lèvres ont parlé d’elles-mêmes. Et tandis qu’il continue de me dévisager, mon corps tremble, mon esprit s’embrouille.

— D’accord, répété-je, mais… Je… J’ai trop bu, je ne me sens pas très bien… Je vais aller me coucher.

J’ai conscience de ne pas masquer mon émoi, j’entends vaguement que mon amie m’interpelle, mais je fuis déjà me réfugier dans la chambre. Quand la porte se referme, mon corps parcouru de frissons se plaque contre la cloison, ébranlé par ce tumulte qui m’est tombé dessus sans que j’y sois préparée.

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