Thorns and Roses (French Edition)
Chapitre 12
Malik
Janvier 2006
Un léger bruit derrière la porte, Juliette se raidit à mes côtés.
— On va se faire choper, chuchote-t-elle, quand mon père le saura, je vais finir comme Raiponce, emprisonnée dans ma tour, avec une ceinture de chasteté.
Son air paniqué me fait rire, je l’enlace en me décalant sur le lit pour la rassurer.
— Juliette, il est presque minuit, tout le monde dort. Quand je me suis faufilé à l’étage pour te rejoindre, j’ai aperçu Leclerc et Picallo entrer dans la même chambre…
J’agite mes sourcils avec espièglerie pour étayer mes propos, alors qu’elle fronce le nez de dégoût.
— Je crois qu’on est tranquilles, enchaîné-je, et on a fermé à clef, de toute façon.
Nous sommes arrivés en Alsace, ce soir. Après un long trajet en car, avec les autres lauréats du concours, nous avons débarqué dans cette chaîne d’hôtel en bord d’autoroute. Au programme de ce voyage scolaire, la visite
du camp de concentration de Natzweiler Struthof7, ainsi que le gigantesque musée de la Résistance et de la Déportation à Besançon. Un court séjour qui s’annonce riche en émotions.
— Tu as raison, et puis, ça en vaut la peine, souffle-t-elle. Au pire, tu viendras me délivrer sur ton cheval blanc.
— Je te rappelle que le mec finit aveugle…
Elle glousse alors que je lui pince la taille. J’adore son rire, j’ignore pourquoi, ce son joyeux me rend fier. J’aime l’idée de pouvoir la rendre heureuse. D’un geste délicat, mes doigts massent sa nuque tandis qu’elle pose sa tête sur mon torse.
— … Mais je veux bien prendre ce risque, pour être avec toi, Blondie.
Je mordille ma lèvre. Nous n’avons pas pu résister. C’est notre unique occasion de passer une nuit tous les deux. Demain, nous serons tous hébergés dans une auberge de jeunesse avec de grands dortoirs.
Cela fait maintenant quatre mois que nous sommes ensemble. Notre relation sonne comme une évidence. Chaque jour, je suis un peu plus amoureux d’elle. Toutefois, ses parents sont plutôt sévères, ils ne savent même pas que leur fille a un petit ami. Chez moi, c’est tout aussi compliqué. Alors en arrivant ici, nous avons organisé notre petit micmac, à l’insu des professeurs. Une chance que nos camarades de chambres respectifs aient accepté de nous couvrir. Aussi, je me réjouis de la tenir contre moi. C’est juste nous, loin du reste, loin de tout. Je n’attends pas plus de ce moment, il me suffit. Même si je crève d’envie d’elle, je refuse qu’elle se sente obligée à quoi que ce soit, sous prétexte que nous dormons ensemble. Bien sûr, de plus en plus souvent, quand nous nous embrassons, nos sens déraillent un peu, nos mains s’égarent sur nos silhouettes fébriles. Mais je me contiens, je désire avancer à son rythme.
La vibration de son téléphone, sur le matelas, me sort de ces pensées qui me donnent soudain chaud. Juliette se retourne pour l’attraper et je la perçois froncer les sourcils, la mine contrariée.
— C’est Maxime… Cet idiot fait encore le mur, s’énerve-t-elle, je ne sais pas ce qu’il a ces derniers temps, il fait n’importe quoi.
Elle pianote une brève réponse, puis abandonne son portable sur l’édredon avant de revenir vers moi.
— C’est loin d’être le seul à faire ce genre de trucs. Regarde, nous aussi, on brave les interdits.
— On ne fait rien de mal, Malik… L’autre fois, il est rentré tellement défoncé qu’il tenait à peine debout. Heureusement, mes parents n’ont rien vu. Je commence à m’inquiéter, je ne le reconnais plus.
Ma gorge se serre. Sa dernière phrase trouve un écho dans ma propre douleur. Je crois que je dois lui murmurer un truc banal du style « je comprends » ou « je suis désolé », je l’ignore, car mon esprit s’égare. Je me sens mal à l’aise, tout à coup. Juliette me confie toujours ses états d’âme avec la plus grande transparence. Pour ma part, ce n’est pas le cas. Si elle est au courant que mon frère a écopé d’une peine de prison, je suis resté évasif, prenant soin d’éviter le sujet. Je tais tout ce qui se passe à la maison. Peut-être parce que cette blessure me ronge ? Que c’est plus simple de faire comme si de rien n’était ? J’ai tellement peur de la perdre, de ne pas être assez bien pour elle. Mais dans l’intimité de cette chambre, je me sens soudain malhonnête de lui cacher cette réalité. Parce qu’au fond, ce que je souhaite, c’est qu’elle m’accepte aussi avec mes failles. Je ferme les yeux et soupire.
— Je… Moi aussi je ne reconnais plus Nasser. Depuis trop longtemps, en fait… J’ai l’impression de vivre avec un étranger…
Je déglutis avec difficulté. Juliette se relève et pivote vers moi. Ses prunelles magnifiques me fouillent avec intérêt, sollicitude, même. C’est son pouvoir. D’un simple regard, j’ai la sensation qu’elle peut lire en moi. Sa main se pose sur ma joue avec tendresse pour m’inciter à poursuivre.
— Ça a commencé il y a quelques années déjà. Mes parents avaient beau se saigner pour nous, il lui en fallait toujours plus. Alors, il a commencé ses conneries. Vols en tout genre, puis deal de shit. Au début, on n’a rien vu venir…
Mes mains tremblent à l’évocation de cette époque. Je n’étais qu’un gamin qui admirait son grand frère. C’est à partir de là que tout a changé, que notre clan uni s’est retrouvé ébranlé par ce séisme. J’ose un coup d’œil vers Juliette, craignant de voir la déception sur son visage ou un quelconque jugement. Il n’en est rien. Je ne discerne que de l’empathie dans ce sourire navré qu’elle m’adresse.
— On a compris quand les flics ont commencé à rappliquer à la maison. Mes parents ont essayé de serrer la vis, mais il était trop tard. Il a pris deux ans.
Blondie se racle la gorge, glisse sa paume le long de mon bras pour venir entrelacer ses doigts aux miens.
— Et tu crains qu’il recommence, c’est ça ?
Il me faut quelques secondes, le temps de prendre une profonde inspiration pour ce que je m’apprête à cracher.
— Non. J’ai peur de ce qu’il est devenu depuis qu’il est sorti de taule… Un putain de connard qui flique mes sœurs et les brime sans cesse. Un putain de branleur, obsédé par la religion, qui n’en fout pas une et critique tout ce qu’on fait. Je ne le supporte plus…
Je suis essoufflé, la poitrine tenaillée par l’amertume. Par l’anxiété, aussi. Elle cille à plusieurs reprises, entrouvre les lèvres, puis les referme. J’espère que je ne viens pas de tout foutre en l’air.
— Mais… Tes parents ? Ils ne font rien ?
Mes épaules se raidissent, mes mâchoires se crispent. Je redoute tant qu’elle se méprenne sur mes proches.
— Ma mère a la trouille qu’il replonge dans ses plans foireux, du coup, elle minimise les choses… Mon père rentre tellement tard et crevé du boulot qu’il capte que dalle.
Mon pied s’agite sur les draps, je crois que mon ton était plus incisif que je ne le voulais.
— Tu sais, ma famille… Ils n’ont rien à voir avec tout ça. Je ne voudrais pas que tu croies qu’on est…
Son index se pose sur mes lèvres, ses yeux se plantent dans les miens, déterminés.
— Je n’en doute pas… Je sais qui tu es, c’est tout ce qui m’importe.
— Et je suis qui pour toi, Juliette ?
Ma voix n’est qu’un murmure, étouffée par l’émotion. La sienne s’affirme tandis qu’elle se penche vers moi, faufile sa main sous mon tee-shirt, pour venir caresser ma poitrine, juste sur mon cœur.
— Tu es celui qui rêve l’impossible… Celui qui me pousse à me dépasser et qui me rend heureuse, Malik.
Elle s’incline davantage, remonte mon vêtement pour venir embrasser l’endroit où mon palpitant bat comme un dératé.
— Tu es celui que j’aime.
Je relâche tout l’air contenu dans mes poumons. Son regard devient timide, ses joues rougissent. Elle n’avait jamais encore prononcé ces mots. Moi non plus, d’ailleurs. Mes pulsations s’emballent plus encore, c’est fort, grisant et effrayant à la fois. J’ai la sensation de vibrer de partout, comme si je me remplissais d’elle.
— Putain, moi aussi, je t’aime.
J’empaume son visage et me rue sur sa bouche. Ce baiser a quelque chose de nouveau. Il est libérateur. Elle m’aime pour moi, tout entier. Mus par la ferveur de nos aveux, nos corps s’enlacent, nos souffles s’agitent et notre étreinte s’approfondit durant de longues minutes effrénées. À mon tour, je m’aventure sous son débardeur, empoigne la rondeur de son sein, alors que nos bassins se frottent, se cherchent. J’ai l’impression de dérailler. Juliette hoquète contre mes lèvres, je me recule, le souffle court.
— Excuse-moi, je me suis emporté.
Ses sourcils se froncent tandis qu’elle aussi essaie de retrouver une respiration régulière. Ses prunelles me sondent, incertaines.
— Malik… J’aimerais qu’on aille plus loin… J’ai envie de toi.
J’ai du mal à avaler ma salive tant je suis troublé par sa requête. Elle me scrute, cramoisie, en mordillant sa lèvre. Mais je ne voudrais pas qu’elle finisse par le regretter. À vrai dire, je n’avais même pas prévu que cela puisse se produire ce soir.
— Juliette… On peut juste se découvrir, sans aller jusqu’au bout… En plus je n’ai pas de capote, donc…
— J’en ai, moi, me coupe-t-elle.
Elle se décale, fouille dans sa trousse de toilette sur la table de chevet pour en sortir plusieurs préservatifs. Je suis si décontenancé que mes yeux s’écarquillent quand elle les dépose sur le matelas.
— Je suis plus prête que ce que tu as l’air de croire, annonce-t-elle en haussant les épaules.
Je n’ai toujours pas retrouvé l’usage de la parole quand, hésitante, elle s’avance de nouveau vers moi pour m’offrir un baiser léger. Ses doigts attrapent l’ourlet de mon haut tandis que ses yeux me quémandent de céder. Je lâche prise et la laisse faire lorsque son souffle effleure mon cou, dans un murmure empli de promesses.
— Montre-moi comment tu m’aimes, Malik.
Mon cœur explose, ma retenue s’envole. Je l’embrasse avec ardeur et dévotion mêlées, je veux le lui monter sur chaque parcelle de sa peau laiteuse. Peu à peu, je la déshabille comme on effeuille une rose. Pétale par pétale, sa beauté se révèle à moi, sa senteur m’enivre. Bientôt, nous sommes nus, peau contre peau, dépouillés de tout artifice.
Nos mains nerveuses explorent, frissonnent. Nous ne parlons pas, nos regards suffisent, égarés dans cet espace qui n’appartient qu’à nous. Je suffoque quand elle décide de me couvrir de latex. Nous rions en constatant que le préservatif est à l’envers, nos gestes sont maladroits, rendus confus de fébrilité. Mais nous y parvenons, notre sérieux soudain retrouvé, les yeux voilés de désir. Alors, je m’allonge entre ses cuisses, prends le temps de savourer cette confiance qu’elle m’octroie. Je la dévisage, ému de ce qu’elle s’apprête à m’offrir, apaisé de la découvrir si sereine. Quoi qu’il arrive, je le sais, nous n’oublierons jamais cet instant.
Avec lenteur, je nous réunis de la plus intime des façons. Mon membre palpite dans l’étroitesse de ses chairs. Ce que je ressens est si puissant que j’en tremble, le cœur à l’agonie, l’esprit embrumé d’elle. Je me fige lorsqu’elle ferme ses paupières crispées, les ongles plantés dans mes omoplates. Je voudrais tant pouvoir dérober sa douleur. Ma gorge se serre, j’embrasse chacune de ses tempes puis caresse ses cheveux.
— Ouvre tes yeux, mon ange… Regarde à quel point je t’aime.
Ses cils frémissent, ses prunelles azurées me trouvent. Elle est magnifique, et je crois bien que je lui cède mon âme. Son visage se radoucit, ses doigts se détendent sur mon dos. En communion, nos lèvres s’étirent, c’est le sourire le plus pur qu’il m’ait été de donner et de recevoir en retour.
Nos corps reprennent vie, perdus l’un dans l’autre. Et dans l’intimité de ses bras, au creux d’elle, je découvre enfin le sens d’une expression que je pensais galvaudée : faire l’amour.
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