Thorns and Roses (French Edition)
Epilogue
Juliette
Je repose mon sécateur sur le muret. J’ai composé un beau bouquet, ces roses sont magnifiques. La goutte de sang qui perle sur mon doigt suinte les épines du passé. Pourtant, je n’endure plus leurs blessures. Je parviens encore à m’émerveiller de la beauté des pétales, de cette fragrance délicate. La mémoire a ce pouvoir, certains faits restent gravés à jamais, mais la teneur des émotions qui les définissaient se fane.
Beaucoup diraient que, pour mon jeune âge, j’ai déjà connu trop d’épreuves. Je n’en suis pas convaincue. Bien sûr, je ne néglige pas la lourdeur de ce que j’ai vécu, j’en ai même pleinement conscience. Mais quand on gratte la carapace des autres et que tombent les masques, on se rend compte que nous avons tous notre lot d’histoires sordides. Elles tiennent la place qu’on décide de leur donner. J’ai choisi d’en faire une force.
Je ne regrette rien. Les regrets sont stériles, ils figent dans le temps ce que l’on ne peut plus changer. Il me suffit de voir Mal’ qui court après Lou dans le jardin. D’entendre leurs rires et d’observer Ninon qui joue avec son chat, paisible. J’ai la certitude chevillée au corps que je reprendrais la même route, parce qu’elle m’a menée ici, à ce que je suis aujourd’hui. Et je suis en paix, enfin.
Les prunelles de mon amour ont de nouveau cet éclat de vie dans lequel j’aime me noyer. C’est mon refuge, mon foyer. Elles se voilent encore parfois, mais Malik a appris à chasser les ombres quand elles deviennent oppressantes.
Bientôt deux ans que la démesure de Nasser a failli le briser. Deux années qu’il se reconstruit et que je traverse avec lui chacune des étapes. Sa psychothérapie tout d’abord, qu’il a menée à son terme et dont il est sorti plus solide encore. Son lâcher-prise face au jugement des autres, sa confiance enfin établie en la légitimité de notre relation. La vente de nos maisons respectives pour investir un cocon neutre de tout passé. Mais surtout, son nouveau statut professionnel dans lequel il s’épanouit.
Je revois son rictus victorieux à Londres, quand il est sorti de ce bâtiment sinistre, accolé à Lewis, qui affichait lui aussi un sourire carnassier. J’ai su alors qu’il s’était battu avec toute sa rage pour obtenir le respect qu’il méritait.
— Qu’est-ce que ça a donné ? avais-je demandé.
— Un sursaut d’orgueil, ma Blondie. Je les ai défoncés.
Il s’est avéré qu’une partie des gros bonnets de la firme accusait Malik d’erreurs préjudiciables à l’entreprise. Fautes en réalité mineures et toutes corrigées, sans impact sur la qualité de son travail. Mais il leur fallait un prétexte pour dégager le frère du terroriste sans avoir, en plus, à verser de grosses indemnités. Assisté par Aaron, mon homme a démonté leurs arguments un à un. Ses statistiques parlaient pour lui, il était un excellent élément qui s’était même vu proposer un poste de direction. La plaidoirie était simple ; à quel salarié incompétent propose-t-on ce genre de promotion ?
Mon guerrier a joué cartes sur table en affirmant qu’il se savait victime de discrimination. C’est là que l’aide de Lewis ainsi que les témoignages récoltés par ses soins ont été précieux. Mal’ n’était pas le premier à subir ce genre de pressions de la part de la société. À la fin de l’entrevue, le conseil d’administration se rétractait et abandonnait l’idée d’un licenciement.
Mais mon orgueilleux n’en est pas resté là. Pour lui, la confiance était rompue, il ne se voyait pas rester dans une boîte qui avait si injustement remis son intégrité en question. Surtout après dix ans d’un investissement sans faille. Les informations données, en toute discrétion, par Aaron, ont alors été un argument conséquent pour négocier une rupture conventionnelle de contrat.
Malik a ainsi pu empocher un beau petit pactole et obtenir de Linkcess une renonciation de clause de concurrence. Six mois plus tard, il inaugurait son propre cabinet de consulting. Ce jour-là, j’étais on ne peut plus fière de mon phénix qui a su se relever, au cœur de la tourmente. La fierté est aussi une force qui nourrit l’instinct de survie, face à l’adversité.
— Tu sens bon, mon ange.
Absorbée dans mes souvenirs, je n’avais pas remarqué sa présence. Calé contre mon dos, il pose son menton sur mon épaule, hume mon cou et m’entoure de ses bras rassurants. Au creux de lui, je me sens toujours toute petite. J’aime cette sensation d’être enveloppée de sa peau, de sa force qui n’est que douceur pour moi.
— Tu t’es encore piquée, avec tes deux mains gauches, ricane-t-il, fais voir.
Le doigt toujours en l’air j’observe la perle pourpre glisser le long de ma pulpe. Cette couleur me fait penser à Amira, au sang qu’elle a répandu, en ce jour tragique. Je me suis affranchie de ce traumatisme. Malik est là, c’est tout ce qui importe. Mais souvent, je pense à leurs enfants.
Leur père est mort et leur mère va croupir longtemps en prison. Que sont-ils devenus ? Personne ne sait répondre à cette question. Cette quête obsède Maryam et Ayoub, ils grappillent le moindre indice pour tenter de les retrouver. En vain. Je suppose qu’ils ont besoin de croire que quelque chose de positif survivra à Nasser, et je les comprends.
Malik attrape mon index blessé et le porte à sa bouche, je pivote vers lui, ses ambres me toisent, fiévreuses. Elles me ramènent à l’instant présent, celui qui compte. J’ai appris à me détacher de ce sur quoi je n’avais pas de prise. Ses lèvres glissent sur ma phalange, qu’il embrasse tendrement.
— J’avais rien pour essuyer, me dit-il, provocant.
— C’est dégueulasse.
— Je m’en fous, c’est toi… Mais je préfèrerais coller autre chose sur ma langue.
Mes joues s’échauffent. Il s’amuse toujours à me troubler, dix-sept ans plus tard, il a encore cet effet sur moi. Je n’aurai jamais assez de ces moments de communion où nos corps parlent pour nous.
— Maintenant que j’ai toute ton attention… Il faut que tu lises ça. Comme tu ne regardes jamais tes mails, je me suis permis de jeter un œil et je te l’ai imprimé.
Une étincelle d’espièglerie fait briller ses iris. Il fouille dans la poche arrière de son jean et me tend un papier, grossièrement plié. Intriguée, j’attrape la feuille blanche que j’ouvre avec lenteur. Mes yeux accrochent l’intitulé en encre noire, à plusieurs reprises, puis survolent le reste. Mon cœur s’agite. Je tremble. Quand je relève mon visage, Malik me regarde avec tendresse et fierté.
— Je… Je vais être publiée ?
— On dirait bien. Je n’en ai jamais douté, contrairement à toi.
J’ai écrit mon premier roman. Notre histoire. Quand Mal’ confessait ses pensées obscures au psychologue, les miennes frappaient le clavier de façon compulsive. Il me fallait exorciser le passé. Je voulais crier au monde entier que, malgré nos vallées de peines, l’espoir et la vie s’étaient accrochés. Plus que tout, je désirais cracher aux yeux de tous ma vérité au sujet des Mejib et leur rendre justice à travers mes sentiments. Des pages pleines de nous, mais tant d’autres à remplir encore.
— Ça en fait, de belles choses en perspective, mon ange.
Il se replace derrière moi et je m’appuie contre lui. Je regarde mes si précieuses filles alors que ses mains se glissent sur mon ventre. Elles feront des femmes fortes, j’en ai la conviction. Elles braveront les tempêtes comme les arbres qui ploient mais ne se rompent pas, enracinés dans la terre, ancrés dans la vie. Je noue mes doigts à ceux de Malik, qui diffusent leur chaleur sur ce sanctuaire sacré, porteur d’avenir. Porteur du fruit de notre amour. Bientôt, nos cœurs grandiront encore.
Dans ma paume, le papier imprimé frémit sous la légère bise. En son centre, une petite tache rouge écarlate. Ce vermillon fait ressortir le principal mot du titre de mon manuscrit. Je ferme les yeux et souris. Résilience.
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