Thorns and Roses (French Edition)
Chapitre 6
Juliette
Je devais partir au plus vite, il le fallait. Mes pieds foulent le sol à vive allure. Je ne sais même plus quelles émotions confuses me submergent, tant elles se répandent partout. D’un geste saccadé, j’ouvre la portière de ma voiture et m’effondre sur le siège, la tête entre les mains. Quinze années qu’il était noyé dans mes souvenirs. Je ne suis pas prête. Ça ne peut pas arriver maintenant.
Ma gorge nouée m’empêche de déglutir. Je tremble, un peu, beaucoup. Trop. Un étau d’angoisse enserre ma poitrine, en même temps que ma culpabilité rejaillit et me ronge. Mes yeux se brouillent de larmes. Respire Juliette, respire… J’exhale une longue expiration, puis inspire en profondeur. Ça ne suffit pas, car déjà les raisons qui m’ont poussée à le quitter ressurgissent. Peu à peu la panique reflue, mais la colère en moi grandit, féroce. Alors en serrant mes poings, je frappe, frappe et frappe encore le tableau de bord. Si seulement il avait su.
Je dois me calmer. Si je conduis dans cet état, je vais avoir un accident. Mes filles m’attendent à la maison et ont déjà bien assez souffert. Je ne peux pas faire n’importe quoi. Marco…
Quel genre de femme suis-je, pour être ainsi chamboulée par mon premier amour ? J’ai perdu le père de mes enfants, il y a un an à peine. Je suis un monstre, une sacrée salope. Voilà ce que je suis. Il y a prescription, maintenant. C’était dans une autre vie, je ne devrais pas ressentir ce tumulte qui m’assaille. Cet émoi n’est pas légitime. Il ne l’est plus.
— Non, non, non ! crié-je tandis que je continue de marteler ma voiture.
Comme je ne parviens pas à m’apaiser, j’attrape mon sac et décide de marcher quelques minutes sur la plage, en contrebas. Mes pieds s’enfoncent dans les galets, chaque pas m’apporte une bouffée d’air salvatrice et dénoue mes muscles tendus.
J’ai toujours connu les paysages du littoral. Ce sont des lieux ressource où je vais chercher refuge quand j’en ai besoin. Sentir les embruns vivifier ma peau, au fil de ma contemplation, me tranquillise. Le ressac entêtant finit de me radoucir. Je scrute l’horizon et mon regard se porte sur les deux masses rocheuses qui surplombent la mer, fières, inébranlables. On les appelle les Deux Frères. La légende raconte que deux marins seraient tombés amoureux d’une même sirène. Jaloux à l’idée que chacun puisse obtenir ses faveurs, ils se seraient entretués. L’ensorceleuse, émue par ce drame, aurait alors demandé à Poséidon de laisser une trace de cette passion meurtrière. Ainsi, le Dieu de la mer y dressa les deux rocs.
Cette histoire, c’est Malik qui me l’avait racontée. Depuis, ce panorama me ramène sans cesse à ce que nous étions. Il a toujours été là, en latence, dans la brume de mes souvenirs. Dans chaque recoin de la ville que nous avons foulé ensemble, dans ces petits galets que l’on lance pour faire des ricochets, dans l’écume des vagues qui caressent le sable. Comme des pétales de rose qu’on effeuille un à un, pour les mettre à sécher et conserver leur senteur. Mais elle ne reste jamais.
Je secoue ma tête de droite à gauche et soupire. Comment ai-je pu considérer que ça n’arriverait pas ? Naïve, je croyais être à l’abri d’une éventuelle rencontre. Je pensais vivre une parenthèse clandestine auprès des siens, sans qu’il n’en sache rien. Je ne saurais dire pourquoi, mais cette immersion chez les Mejib m’a redonné l’élan qui me manquait. Je me suis contentée d’en profiter, sans me poser de questions. Ce rappel à l’ordre inattendu m’a retournée.
D’ailleurs, Malik paraissait bien loin de mes tourments internes. Ses mots se répètent en boucle dans ma tête, « ça me dit quelque chose ». Bien sûr qu’il m’a oubliée. Mais ça me blesse. J’ai cadenassé ma déception, pour ne rien laisser paraître. Toutefois, je n’ai pas pu me résoudre à mentir en prétendant l’avoir sorti de ma mémoire.
Jeune, déjà, il allait toujours de l’avant. Pas étonnant qu’il ait traversé l’océan pour mener une carrière épanouie. Moi, je suis restée à la Seyne, à me débattre avec un lourd passé auquel il appartient. Je me suis façonnée dans le manque de lui. Jusqu’à Marco.
C’est dur aussi de me l’avouer, mais il est magnifique. Je l’avais rangé au fond de ma conscience, avec des allures d’adolescent. J’ai souvent essayé de l’imaginer adulte. J’étais bien en dessous de la réalité. Sa carrure imposante, sa peau mate qui évoque le soleil d’été. Les boucles de ses cheveux bruns en bataille et sa barbe naissante soulignent la chaleur de ses yeux mordorés. Marco… Tout se mélange dans ma tête. J’ai mal au crâne. Je voudrais hurler, extérioriser ce trop-plein de confusion. Mais plus loin, je le remarque à peine, un homme promène son chien et sa présence me ramène à la réalité. Je ne dois pas me laisser engloutir par le passé. Le temps a fait son office. Ce qui compte est le présent, maintenir cet équilibre déjà trop précaire pour mes enfants.
Plus sereine, je rebrousse chemin jusqu’à ma voiture, dans laquelle je pénètre, résolue à laisser derrière moi cette matinée éprouvante. Je consulte rapidement mon portable, quand un mouvement attire mon attention sur la gauche. Malik vient de s’appuyer sur le mur de la dépendance du jardin. Courbé en avant, il se maintient, les mains en appui sur les genoux. Quand il se redresse, son visage pivote vers ma voiture. Nos regards se trouvent, puis se verrouillent. Turquoise et ambre fusionnent, impossibles à séparer. Nous sommes tous deux immobiles, figés dans un autre espace. Il esquisse un pas dans ma direction. Un tourbillon de sentiments plus interdits les uns que les autres me dévore. C’est fort, hypnotique. C’est à la fois tendre et vorace. Une tétanie qui me brûle, me consume. Mes joues s’échauffent, mon ventre se crispe, mon pouls s’accélère.
Je ne peux pas ressentir ça. Je n’en ai pas le droit. Je romps le contact entre nos deux âmes et démarre en trombe, refusant de donner un sens à ce qui vient de se passer.
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