Thorns and Roses (French Edition)
Chapitre 27
Malik
— Tiens, Malik, à la tienne, mec !
Je lève mon verre et trinque avec mes potes. Guillaume nous a dégoté un bon petit écossais, Single Malt, que je m’empresse de goûter.
— À la vôtre, les gars !
C’est bon de relâcher la pression. Cette petite fête chez Juliette est vraiment la bienvenue. Surtout qu’hier, je suis un peu parti en vrille. Réaliser que je n’avais pas assez peaufiné mon travail, sur un dossier aussi important, a été un dur rappel à l’ordre. Je ne me plante jamais. Jamais. C’était une première et la pilule est plutôt passée de travers.
Quand je me suis rendu compte que je n’avais pas les bons chiffres des estimations étudiées, je n’en ai rien montré, mais je me suis fissuré en pleine réunion. Un faux pas intolérable devant mes collaborateurs, une erreur de débutant. Tout ça parce que je n’ai pas pensé à vérifier les données transmises par cette incapable de Cassandra. Au lieu de ne laisser aucune place au hasard, j’ai passé ma semaine à compter les heures qui me séparaient de Juliette. Chaque jour plus pressé que le précédent de la retrouver le soir. Nos étreintes et nos moments de complicité l’ont emporté sur mes check-lists habituelles.
Je ne regrette rien, mais cet ordre nouveau ébranle mes certitudes. Jusqu’alors, mon univers personnel n’interférait pas dans mon domaine professionnel. Je touche du doigt qu’il va me falloir opérer quelques ajustements pour vivre ma relation, tout en restant irréprochable au travail. Cet état de fait était déjà un énorme bouleversement, mais il a fallu que le soir même, Juliette me parle de rencontrer ses filles. C’était trop pour mon self-control, j’ai flippé.
Avec elle, je sors de ma zone de confort. Elle me pousse à me dépasser, sans même s’en rendre compte, à baisser les armes, aussi. Je ne suis plus Malik l’acharné de réussite, je suis juste Malik, l’homme qui a encore tant à découvrir, le novice. Juliette, elle, connaît déjà l’investissement d’une longue relation, élève ses enfants, alors que moi, c’est un terrain que je ne maîtrise pas.
Est-ce que je me sens acculé ? C’est au-delà de ça. Je me chie littéralement dessus. Je sais que notre avenir découlera du regard que ses fillettes porteront sur moi. Je n’avais pas envisagé que deux petites créatures à couettes puissent paraître si impressionnantes. Mais je ne peux pas reculer, car même si nous y allons en douceur, c’est important pour Juliette, et Juliette est importante pour moi. Elle n’est plus seule désormais, elle est un tout à prendre en considération. Un tout que j’aimerais chérir et auquel j’espère appartenir sur du long terme.
C’est difficile à admettre, mais j’ai la sensation de le devoir aussi à ce Marco. En mon for intérieur, j’ai beau avoir peur de ne pas tenir la comparaison, j’ai compris que c’était un homme bon. J’ai découvert avec émotion qu’auprès de lui, elle avait pu préserver ma place dans son cœur. Ce n’est pas rien et m’a empêché de basculer dans l’oubli. Je lui dois d’en faire autant, ainsi qu’à leurs enfants, désormais orphelines de père.
Si Juliette s’est montrée rassurante, je crois que je ne serais serein que lorsque le temps aura fait son office. Toutefois, ses sentiments avoués hier, à demi-mot, m’ont redonné confiance.
À la dérobée, je jette un coup d’œil dans sa direction. Debout au milieu de la terrasse, c’est la troisième fois qu’elle renverse sa boisson depuis le début de la soirée.
— Désolée !
— Pas possible d’être aussi maladroite, lui balance Marie qui a bondi en arrière, je te jure, Juliette, je n’ai jamais vu ça !
Comme un idiot, je souris, parce que même ce petit défaut me plaît. Il lui donne un côté gauche à la fois touchant et amusant. J’ignore toujours à quoi m’attendre avec elle et ne manque jamais de la chambrer à ce sujet. Ce soir, elle est nerveuse, son petit frère n’est pas encore arrivé, elle commence à s’impatienter. J’ai remarqué que le stress a tendance à la rendre encore plus malhabile que d’ordinaire.
— T’es mort, Mal’. Si tu voyais ta tête, elle t’a retourné le cerveau, ta jolie blonde.
Je hausse un sourcil vers Gaspard. À quoi bon nier ? La vérité, c’est qu’il y a des choses qui s’expliquent et d’autres qui défient les lois de la logique pour s’imposer à nous. Ce que je ressens appartient à la deuxième catégorie. Juliette est une part de moi. C’est aussi simple que ça.
— Tu peux parler. T’es pas mieux avec Marie.
— Je sais. J’assume. Je suis carrément dingue de cette fille.
Le visage de mon pote s’illumine alors qu’il pivote pour couler un regard amoureux sur la petite brune.
— Putain… De vraies gonzesses avec vos sourires à la con, à baver devant vos meufs. C’est pas près de m’arriver, moi je vous le dis.
Guillaume joue le type blasé, mais je sais que sous sa carapace de coureur de jupons se cache un mec sensible, bien plus tendre que ce qu’il laisse entrevoir. Quand il est avec son gosse, c’est un vrai papa poule.
— Elle est mignonne, Élodie… C’est le genre coincée ou elle est plutôt open pour un truc sans prise de tête ? s’enquiert-il avant de lorgner dans sa direction.
— Je n’en sais absolument rien. Tente ta chance, tu verras bien.
J’ai à peine fini de lui répondre qu’il se lève déjà pour la rejoindre et entamer la discussion.
— Il va se faire jeter.
— Ouais, plaisanté-je, je suis content d’être aux premières loges pour voir ça !
Je m’adosse à mon siège, le poing tendu vers Gaspard, qui m’imite pour venir cogner le mien. Ce que nous avons omis de préciser à Guillaume, c’est que Marie et Juliette nous ont demandé de veiller à ce qu’il ne tente rien avec leur amie. A priori, c’est la plus farouche des trois. Quand elles ont compris quel genre de gars était le kiné, elles en ont déduit qu’il était tout ce qu’Élodie déteste chez un homme. Est-ce que nous sommes des enfoirés ? Assurément. Mais entre nous, c’est de bonne guerre.
D’ailleurs, quand nous le voyons se pencher vers elle pour lui murmurer, sans nul doute, un compliment obscène de son cru, nous sommes aux aguets.
— Je parie sur cinq minutes. Une bonne bouteille en jeu, me glisse Gaspard.
— Tu rigoles ? C’est déjà trop. Vendu.
Et ça ne loupe pas. L’instant suivant, la plantureuse victime aux cheveux châtains se redresse, outrée. En moins de temps qu’il n’en faut pour que Guillaume comprenne son erreur, elle lui balance son cocktail à la figure. Médusé par cette réaction, il s’essuie le visage avant d’écarquiller les yeux.
— Non, mais j’hallucine ! T’es qu’un gros porc dégueulasse ! Ne t’avise plus de m’approcher ou je te castre !
Abasourdies par cette scène, nos petites amies viennent l’entourer pour comprendre de quoi il en retourne. Élodie vocifère, puis pivote vers lui, le regard rageur et le doigt pointé en avant.
— Tu peux te la carrer où je pense ta langue magique, abruti !
Gaspard et moi explosons de rire. Mais quand nos copines respectives se tournent vers nous avec des mines de tueuses, comme un seul homme, nous levons les mains en l’air en signe de reddition.
— On dira qu’on l’avait prévenu mais qu’il n’en a fait qu’à sa tête. Mec, je ne sais pas toi, mais moi, Marie va piquer une crise.
J’opine du chef alors que je souffle un baiser en guise d’excuse vers Juliette, qui fulmine, les mains sur les hanches. Dépité, Guillaume revient vers nous pour s’affaler sur une chaise, les cheveux dégoulinants et la chemise imprégnée d’alcool. Il empeste la vinasse. En voyant les épaules de Gaspard tressauter, je me bidonne, hilare, et repars de plus belle.
— Vos gueules, crache le blond, vexé.
Le grincement du portail attire mon attention. Deux silhouettes pénètrent l’obscurité du jardin. L’éclairage automatique s’enclenche et je distingue un faciès familier à mes souvenirs d’adolescent, devenu celui d’un adulte, à présent. C’est fou ce qu’il ressemble à sa sœur. Il est accompagné d’une magnifique femme noire, aux cheveux courts, qui se tient en retrait.
— Max !
Juliette court vers lui, se jette dans ses bras et semble le serrer de toutes ses forces. Le temps s’interrompt sur ce moment de retrouvailles intenses, chacun ému de voir les deux Gimenez enfin réunis. J’entends Blondie pleurer de joie et avouer combien il lui a manqué. Combien elle est heureuse de retrouver son frangin avec sa sale tête de petit con, beau comme un dieu. Maxime l’embrasse sur le front et lui caresse le dos avec tendresse.
— Toi aussi, tu m’as manqué, murmure-t-il en se redressant. Juliette, je te présente une amie qui bossait avec moi, au dispensaire. Nilaja, approche, ma jolie.
La jeune femme s’exécute et arbore un immense sourire d’emblée amical, accueillie, elle aussi, par une Juliette chaleureuse. À côté de moi, Guillaume s’est raidi, la bouche béante, le souffle coupé. Il paraît subjugué par l’invitée de Maxime, dont il détaille l’allure élancée de ses billes fébriles. Soudain, il rougit, porte sa main à son front avec nervosité. Nilaja vient de poser ses obsidiennes sur lui, mais se détourne aussitôt. Comme moi, Gaspard le scrute avec un sourcil relevé, stupéfait de le voir si décontenancé, mais agrippe sa nuque avec autorité.
— Guich, le sermonne-t-il, arrête de baver. Pour une fois, s’il te plaît, réfléchis avec ton cerveau. Je crois que tu en as assez fait pour ce soir.
— Oh ça va, je sais me tenir. De toute façon, avec la touche que je me paie…
Je ris devant sa bougonnerie, mais déjà tout le monde s’avance pour saluer les nouveaux arrivants. Un peu plus loin, je distingue Élodie marquer un temps d’arrêt avant de se présenter face à Maxime. Il se gratte la nuque, comme s’il était gêné, mais ses yeux pétillent de malice.
— T’as pas changé, la Dod… C’est bon de te revoir.
— Salut, crapule. Toi, si. Quelle allure, monsieur le toubib !
Tous les deux rient avant de s’enlacer et de s’envoyer quelques vannes. Quand vient mon tour, Juliette me rejoint et se blottit contre moi.
— Tu te souviens de Malik ?
Son frangin me tend la main, son regard rivé au mien. Il me jauge, empreint de l’assurance d’un mec devenu assez solide pour défendre les intérêts de sa grande sœur. J’aime ce que je vois. C’est le message que j’ai envoyé aux futurs maris de mes frangines quand elles me les ont présentés. Je réponds à son geste avec une fermeté fraternelle qui lui assure que je ne suis pas là pour jouer. Un sourire sincère illumine son visage tandis qu’il me tapote le bras en gage de confiance.
Il n’est pas loin de minuit, la soirée bat son plein. Nous sommes tous quelque peu éméchés, sauf Nilaja, qui ne boit pas d’alcool. Elle danse avec les filles qui braillent sur des chansons ringardes. De notre côté, nous restons entre mecs et parlons sport, tout en nous moquant des voix nasillardes qui mettent nos tympans à rude épreuve.
— Faut qu’elles arrêtent, j’en peux plus. Résiste de France Gall, sérieux ? Gass’, mets-leur du bon son, ou alors on les noie, la plage n’est pas loin… Je dis ça, je dis rien.
Gaspard pivote vers moi avec un sourire espiègle. Il harponne Guillaume par l’épaule, bien plus présentable avec un de mes tee-shirts, et avale son verre cul sec.
— Pour une fois que tu dis un truc sensé, Guich. On arrête le carnage et on les fout à l’eau ?
— Je vous préviens, Nila ne sait pas nager, donc avec elle, vous oubliez. Par contre, je valide l’idée, intervient Maxime, amusé.
— On te laisse t’occuper d’elle, alors. Vous, vous gérez vos meufs. Moi, j’ai un compte à régler avec la folle du cocktail.
Guillaume et moi sommes très différents, mais il y a quelque chose que nous avons en commun, c’est notre fierté. À coup sûr, il a mérité la réaction d’Élodie, mais ça ne l’empêchera pas de lui faire boire la tasse et d’en tirer un plaisir certain.
Nous nous mettons d’accord sur la stratégie à adopter et, bientôt, les cris de nos proies, amusés pour Juliette et Marie, mais colériques pour Élodie, résonnent dans le jardin. Alors que Maxime et Nilaja ouvrent la marche pour pousser le portail, nous nous élançons tous les trois vers la plage en tentant de maîtriser les charges gesticulantes sur nos épaules.
Pour ma part, je m’amuse comme il y a longtemps que ça ne m’était plus arrivé. Mes plus vieux amis, la femme qui occupe chacune de mes pensées, une ambiance bon enfant. Peu à peu, la vie me ramène à plus de simplicité, elle révèle une part plus authentique de ma personnalité que j’avais oubliée.
Tordues de rire, les filles tapent respectivement sur nos fesses, sauf Élodie qui beugle à l’assassin et promet au kiné les pires sévices. Ce qui ne décourage pas Guillaume, premier à atteindre le rivage.
— Alors, ma belle, tu sais ce qu’on dit sur l’arroseur arrosé ? On fait moins la maligne, maintenant, ironise-t-il.
— Enlève tes mains ! Je te jure que si tu ne me lâches pas de suite…
Un plouf sonore coupe court aux menaces de la furie au moment où Gaspard et moi balançons à notre tour nos captives dans les vagues. Je plonge pour rejoindre Juliette, qui émerge pour balayer ses cheveux en arrière et s’essuyer les yeux. La lune est pleine, le ciel s’est paré de centaines d’étoiles, les flots scintillent d’une douce luminosité. Pourtant, je ne vois qu’elle. Elle seule m’anime. Le reste est là, en suspens.
Lentement, elle vient se hisser dans mes bras, ses jambes nouées autour de ma taille. Ses lèvres se posent sur les miennes dans un baiser chaste, mais d’une tendresse infinie. Nos corps enlacés, bercés par le ressac, nous nous contentons de la présence de l’autre. Nos regards se trouvent pour ne plus se lâcher. Les mots sont superflus, c’est un aveu silencieux que nous échangeons tous les deux. Pas de promesse, pas de déclaration, juste la prise de conscience d’un nous plein d’espoir.
Peu à peu, notre entourage se rappelle à nous. Une voix suave s’élève dans la nuit, une voix d’un autre temps qui interpelle l’univers. Je ne sais pas ce que chante Nilaja dans ce dialecte africain, mais c’est comme si j’en comprenais le sens mystique, sans même le percevoir. Une ode mêlée de tristesse, d’espoir.
Elle se tient droite, les pieds à fleur d’écume, les bras ouverts. Maxime, lui, contemple les cieux, allongé par terre. Tous deux ont l’air encore à mi-chemin entre ici et un ailleurs qu’ils ont du mal à quitter. Je les observe, sans pouvoir m’empêcher de me demander ce qu’ils ont laissé derrière eux. Cette nostalgie a-t-elle la même teneur que celle qui me guidait quelques mois plus tôt ? Tout ceci me paraît si lointain, désormais.
— Putain, ce qu’elle est belle…
— Rêve pas, Cro-Magnon, t’as aucune chance.
— Bon, écoute, Xena la guerrière, je suis désolé pour tout à l’heure, j’avoue, j’ai dépassé les bornes. C’est bon, on peut enterrer la hache de guerre maintenant ?
Juliette glousse avant de frissonner. J’en zappe les règlements de comptes de nos amis pour la ramener sur la plage tant elle paraît frigorifiée. Nous sommes partis comme des sauvages et nous n’avons même pas pris de serviettes pour nous essuyer. Bien vite, toute la troupe est réunie sur le sable et nous remontons ensuite le petit sentier qui mène à son lotissement.
Nous sommes tous regroupés dans un recoin au fond du jardin pour nous rincer les pieds avec le tuyau d’arrosage, chahutant comme des gamins qui veulent prolonger cet instant d’insouciance. Soudain, un crissement de pneus déchire la nuit, suivi du fracas détonnant d’éclats de verre. Un souffle crépitant rugit. Mon sang se glace alors qu’une gerbe de flammes embrase la terrasse.
Des vapeurs d’essence. Des cris. Une odeur âcre. La fournaise. Des ombres et l’éblouissement mêlés. De la fumée. La peur. En quelques secondes, mon instinct reprend le dessus. Je me retourne pour vérifier que personne n’est blessé. Juliette hurle à son frère de prendre l’extincteur dans le petit cabanon. Gass’ la tire par le bras pour la diriger vers l’intérieur avec les autres filles, sidérées. Avec rapidité et dextérité, Maxime dirige la lance vers l’incendie, qui agonise dans un nuage sifflant.
Sans même y penser, mes jambes me propulsent sur le parking, accompagné par Guillaume, qui a eu le même réflexe que moi. J’ai à peine le temps d’y parvenir, essoufflé, qu’une fourgonnette bleue passe le dernier virage du quartier pour s’enfuir à toute vitesse.
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