Thorns and Roses (French Edition)

Max Néna · Chapitre 4 sur 44

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Thorns and Roses (French Edition)

Chapitre 3

Malik

 

Debout devant la fenêtre, j’admire l’agitation new-yorkaise de ce mois de mars, si loin de ma ville natale en France. C’est mon rituel, je n’y déroge jamais. Neuf heures pétantes, j’arrive au boulot. Tout est orchestré selon mes habitudes. Un café, serré, m’attend déjà lorsque je passe la porte de mon office. Les dossiers sont posés par ordre d’urgence sur la gauche de mon bureau, sur la droite, les diagrammes de notre progression financière. Cassie, ma secrétaire, a appris à ses dépens comment je fonctionne. Je demande une fois, pas deux.

Ma tasse à la main, je prends toujours cinq minutes pour faire le vide et savourer ma réussite. Il faut avouer que cette vue se passe de commentaires. La Grosse Pomme est un symbole. Beaucoup en rêvent, peu aboutissent à cette réalité. Moi, le rebeu des quartiers populaires, j’y suis parvenu. J’ai travaillé d’arrache-pied, sacrifiant l’insouciance de ma jeunesse, mais je n’ai jamais regretté mes choix. Je voulais être quelqu’un qui compte, défoncer chaque obstacle et surtout, avoir l’opportunité de choisir ma direction.

Après le lycée, j’avais la rage au ventre. La plus grande désillusion de ma vie m’a forcé à me surpasser. Il y a deux options pour un type qui a le cœur brisé, s’effondrer et vivre dans le passé ou serrer les dents pour continuer d’avancer. J’ai choisi la deuxième. Je venais d’obtenir mon bac avec mention, j’étais pris dans une grande prépa sur Paris. C’était mon ticket gagnant pour ne plus être considéré comme le bougnoule de service, la petite racaille de cité. Ce que je n’ai jamais été, d’ailleurs, mais les préjugés demeurent tenaces.

Chaque étape terminée, il m’en fallait plus. De fil en aiguille, ma carrière est devenue une priorité. Elle a fait de moi un boulimique de travail, un acharné. Aujourd’hui, à trente-trois ans à peine, je suis senior manager au sein du groupe Linkcess dans une de leurs sociétés américaines. Cette organisation se dissémine partout dans le monde et propose divers conseils aux entreprises, notamment en matière de nouvelles technologies. Lors de mon stage sur Paris, j’ai tout de suite compris le potentiel de ce groupe qui développait le Cloud et la sécurité informatique.

Cependant, cela ne me suffit pas. Je voudrais être promu directeur, or cette fonction ne m’est accessible que sur mon continent d’origine, en Europe. Le but n’a jamais été de rester sur New York, mais plutôt de devenir un des dirigeants de l’autre côté de l’Atlantique. Ce poste n’est qu’un tremplin. Pour l’instant, je me contente d’engranger un maximum de fric et de contacts. Le reste viendra plus tard.

Pourtant, j’ai parfois la sensation que ma quête est sans fin, que je cours après un idéal que je n’atteindrai jamais. Je me sens blasé, vide de tout sentiment de légèreté. L’excitation des débuts s’est étiolée, ma vie est devenue mécanique. Comme si rien ne me remplissait jamais assez. Je ne peux pas m’en plaindre, je suis exactement où je le souhaitais.

Un bip retentit soudain, la voix de Cassie interrompt mes pensées.

— Bonjour, Monsieur, votre sœur est en ligne. Dois-je vous passer la communication ?

— Laquelle ?

— Hum, laquelle quoi, Monsieur ?

— Laquelle de mes sœurs, enfin !

— Excusez-moi, Monsieur, j’ignorais qu’il y en avait plusieurs.

— C’est pourtant bien vous qui envoyez mes vœux à ma famille, depuis trois ans, à chaque nouvelle année, non ?

— Ou… Oui, Monsieur, je suis navrée, cela m’avait échappé. Je vous prie de bien vouloir m’excuser pour cette négligence.

— Bon, passez-la-moi. Et, Cassie ? Je vous veux dans mon bureau dans dix minutes pour faire le point sur les rendez-vous de la journée.

En toute honnêteté, je plains ma secrétaire. Je sais que je me comporte comme un connard, mais c’est plus fort que moi. J’aime que les gens comprennent vite et ne laissent aucune place au hasard. Tester les limites de mes congénères me passionne, j’en apprends beaucoup ainsi. Qui sait encaisser, qui est capable de travailler dans un environnement stressant, surtout, qui peut me tenir tête ou me mettre des bâtons dans les roues.

Un nouveau signal se répercute dans la pièce et c’est à contrecœur que j’enclenche le haut-parleur. Si c’est Nadia, je vais en prendre pour mon grade, si c’est Lydia, j’ai peut-être une chance de ne pas me faire voler dans les plumes.

— Ouais ?

— Putain, Malik ! Jamais tu réponds sur ton portable ? Je me suis fait un sang d’encre ! Ça fait deux semaines que j’essaie de te joindre, merde !

Nadia, donc. Fait chier. J’adore mes grandes sœurs, là n’est pas le problème, mais celle-ci est une furie. Elle ne me ménage pas et se sent toujours obligée de me donner son avis. Même quand je ne lui demande pas. Depuis que mon père a eu son attaque, elle me harcèle pour savoir si je compte rentrer fêter ses soixante-dix ans. J’inspire pour canaliser ma contrariété. Deux jurons dès les premières secondes, elle est en forme, aujourd’hui.

— Nadia ! Ma deuxième frangine préférée ! Comment tu vas, madame la déesse du droit civil ?

— T’es con avec ton baratin… Ça irait mieux si mon petit frère ne filtrait pas ses appels pour éviter la conversation. C’est dans un peu plus d’un mois, j’ai besoin de savoir !

— Comme je te l’ai déjà dit, je ne peux pas me prononcer pour l’instant. C’est une période où j’ai des audits importants. Je ne peux pas tout envoyer bouler, même pour papa… Au passage, je vais bien. Merci.

Ma sœur marque une pause. Je l’entends soupirer avant qu’elle ne se reprenne. Moi-même, je constate que ma jambe droite s’agite avec nervosité. Son ton mordant et accusateur me culpabilise.

— Je suis désolée. À part une semaine quand papa était à l’hôpital, ça fait un bail qu’on ne t’a pas vu. Ça commence à faire long, tu loupes pas mal de trucs ici… Tu nous manques, tu sais ?

Je déglutis, un nœud comprime ma trachée à l’évocation de ce douloureux souvenir. L’AVC de mon père m’a filé un sacré coup au moral. J’ai réalisé que le temps n’était pas toujours le meilleur des alliés. Désormais, c’est un ennemi pour nos parents.

— Vous me manquez aussi, Nadia. Mais… On le savait. Vous étiez tous derrière moi, à me dire que partir aux States était une opportunité unique, lâché-je, ému, alors, ne me le reproche pas aujourd’hui. Je ne suis pas sur Toulon comme toi, ou à Paris comme Lydia. Je suis forcément moins disponible.

L’émotion m’empêche de déglutir. Que croit-elle ? Que ça a été facile pour moi de rentrer ici, après avoir vu notre père affaibli dans un lit d’hôpital ? J’y pense chaque jour.

— Malik… C’est juste que papa est bien diminué, il s’est tapé un mois de rééducation, et vient à peine de rentrer à la maison. Ça lui ferait tellement plaisir que tu sois là… Fais au mieux, c’est tout ce que je te demande. C’est déjà pas facile pour eux depuis que Nass…

— Parle pas de lui. Pas maintenant, Nadia. De toute façon, je vais devoir te laisser. On se fera une visio la semaine prochaine pour que je voie les petits…

Je n’ai pas pu retenir mon ton incisif et le regrette aussitôt. Certains sujets me rendent fébrile. Je me radoucis avant de reprendre.

— Au fait, espèce de harpie… Vous êtes mes préférées toutes les deux.

Je raccroche, chamboulé par cette conversation qui attise ma peur de perdre un être cher et les rancœurs du passé. Perturbé, aussi, que ma sœur puisse douter que ma famille soit ma priorité. Car malgré la distance, à mes yeux, il n’a rien de plus sacré.

Il est dix-huit heures trente, perdu dans mes pensées, je m’accoude au comptoir du bar où j’ai l’habitude de me rendre pour décompresser. La journée a été longue. J’ai eu quelques difficultés à remettre mes idées en ordre après le coup de téléphone de ma frangine. Une pinte glisse devant moi, je relève la tête sur Mike, le barman, qui me scrute tout en servant un autre client.

— Dure journée ?

Je l’observe s’agiter de l’autre côté du zinc et étire ma nuque pour apaiser la tension dans mes cervicales. J’attrape ma bière, en avale une gorgée.

— On peut dire ça, ouais…

En moi, ça bouillonne. Nadia m’a poussé dans mes retranchements. Ce soir, plus que d’ordinaire, ma conscience réclame un défouloir.

— Comme la plupart des gens qui passent ici, ricane mon interlocuteur, vous êtes tous pareils, à fond dans votre job, puis vous venez boire quelques coups, avant de filer dans un club de muscu pour évacuer votre stress. Cette ville rend fou…

Il a raison. C’est ma vie, résumée en quelques mots. J’ai très peu de connaissances ici, en dehors du travail. Quelques potes à la salle de sport, avec qui je sors les week-ends. Après ces soirées arrosées, je rentre rarement seul. Un rictus étire mes lèvres à cette perspective et je lance un clin d’œil à Mike.

— C’est pas faux, mais il y a un moyen plus sympa de sécréter des endorphines que de soulever de la fonte…

Mon sous-entendu le fait rire tandis qu’il pose un torchon sur son épaule après s’être essuyé les mains.

— Ah les femmes, ça c’est encore autre chose…

Je n’ai pas de style de filles particulier, il faut juste qu’elles me plaisent. Le temps d’une nuit, jamais plus. Sauf avec Lindsay. Elle et moi sommes un peu bousillés pareil, aussi, nous avons notre petit arrangement. Pas besoin de grand discours, un message suffit. Or, ce soir, je dois m’oublier, me vider de cette rage qui me consume. Alors, je sors mon téléphone et pianote un texto.

 

[21h. Chez moi.]

 

Je tourne les bouteilles sur la desserte en verre qui trône dans le salon, en quête de mon alcool de prédilection. Lorsque l’étiquette du Glenlivet

Nadurra3 apparaît, je m’en saisis pour humer la délicate senteur d’épices, avant de m’en servir une généreuse quantité.

Mon appartement, situé au cœur de Brooklyn Heights n’est pas très grand, mais sa proximité avec Manhattan est un atout indéniable. La décoration minimaliste témoigne qu’en trois années, je n’ai pas pris le temps d’investir les lieux. À ce constat, mes idées s’emmêlent. Les paroles de ma sœur, la santé de mon père, mon esprit s’embrume de questions que je veux oublier. Quand soudain l’interphone retentit, je descends la moitié du breuvage pour chasser ma morosité.

D’un pas lent, je me dirige vers la porte, appuie sur le bouton de l’interphone pour accueillir Lindsay. Les mécanismes de l’ascenseur s’enclenchent dans un grondement caractéristique. Dès que celui-ci s’ouvre, les talons de la courtière claquent sur le palier. Je détaille sa démarche déterminée qui s’élance vers moi. La jolie brune transpire l’assurance à plein nez. Dans son tailleur de grande marque, elle est l’archétype de la femme d’affaires coriace. Je crois d’ailleurs que nous nous ressemblons beaucoup.

Sans plus de prévenance, elle souffle un baiser rapide sur ma joue et pénètre dans la pièce.

— Salut. Tu as bien fait de m’envoyer ce SMS, il faut que je me détende. J’en peux plus de tous ces abrutis, au bureau.

Elle balance son manteau sur le sofa alors que je referme derrière moi.

— C’était l’idée… Tu veux boire un truc ?

— Non.

Ses yeux marron se plantent dans les miens. Nous savons tous les deux que nos brèves rencontres ne servent qu’à remplir un vide que nous ne comblerons jamais.

— Où ? La chambre ? Ici ? me questionne-t-elle.

— Mon lit. Vas-y, j’arrive.

Je finis mon whisky et retire le tee-shirt enfilé après ma douche. Sans entrain, je déboutonne mon froc, puis la rejoins. Étendue, nue, sur les draps, Lindsay se redresse lorsqu’elle me voit avancer. Nos attitudes nonchalantes sont le parfait reflet de l’attachement que nous refusons d’offrir. Nos corps ne s’octroient qu’un répit éphémère.

Elle s’assoit au bord du matelas et attrape mes hanches pour me rapprocher d’elle. Ses lèvres glissent sur mon ventre, alternent entre baisers et morsures. Quelques secondes, mes paupières se ferment, intimant à mon esprit de ne plus réfléchir pour accueillir le désir. Je cale mes mains dans ses cheveux au moment où ses doigts descendent mon pantalon et mon boxer. Quand sa bouche se rapproche de mon érection, je tire sa tête en arrière.

— Tu sais que je ne veux pas.

— T’es bien le seul mec qui refuse ça, Malik.

Sans commenter mon refus, je la fixe durement jusqu’à ce qu’elle détourne le regard. Je ne céderai pas.

Alors, je la pousse en arrière pour nous allonger tous les deux. En même temps que je l’embrasse, mes mains parcourent sa peau pour caresser sa moiteur, s’y enfouir. Lindsay soupire et agrippe mes épaules. Je tourmente son clitoris afin qu’elle se liquéfie de plaisir. Quand elle se tend, tremblante, je récupère un préservatif dans la table de nuit. Mes gestes sont mécaniques, aucune passion ne m’anime.

Paré de latex, je la retourne et la pénètre. Ses gémissements s’amplifient, mes neurones se déconnectent de ce trop-plein de doutes qui ne m’a pas quitté de la journée. Je ne la possède pas, pas plus qu’elle ne me possède. Nos gestes ne sont pas tendres, nous ne partageons rien, chacun prend de l’autre ce dont il a besoin. Je me déchaîne tandis que j’agrippe ses hanches et jouis. Une jouissance fugace, sans saveur particulière, mais qui offre la satiété nécessaire à ma tranquillité d’esprit.

 

Avec indifférence, j’observe Lindsay se rhabiller. Mes préoccupations sont déjà retournées de l’autre côté de l’Atlantique. Lorsque la porte claque, je me rends compte que je n’ai même pas pris la peine de la raccompagner.

Las et satisfait d’être enfin seul, je retourne au salon, m’affale sur le canapé pour allumer la télé. Je ne la regarde pas, son murmure continu n’est qu’un subterfuge contre ma solitude. Alors, mu par l’envie d’oublier l’absence, mon bras s’étire jusqu’au tiroir de la commode. À l’intérieur, j’y récupère ce que j’ai préféré taire à ma famille : ma réservation griffée du sigle American Airlines.

 

** AMERICAN AIRLINES **

 

NAME OF PASSENGER : Malik MEJIB

FROM : New York JFK

TO: Paris CDG

DATE: 16/04/19

GATE: 07

FLIGHT: K4RR0

BOARDING TILL : 7:30

SEAT : 23B

Mon cœur rate un battement, je souris. Toutefois, tenir ce billet du bout de mes doigts tremblants me bouleverse. Sa destination me ramène à un passé dont je n’ai pas su m’affranchir. Ce soir, je suis épuisé de lutter contre mes faiblesses. Ainsi, bercé par le fond sonore, je laisse mes paupières s’alourdir et le sommeil me happer.

 

Je suis comme dans un épais brouillard, je ne sais pas où je vais. Pourquoi je suis si seul ? Elle n’est pas là. J’ai froid. Un vent glacial souffle une complainte morbide. Elle ne pensait pas ce qu’elle a dit. Un bruit m’appelle. Je tourne la tête à droite, il y a un long couloir. Un rire, son rire. Je cours dans ce corridor sans fin et trébuche, me relevant face à une porte. J’ai du mal à respirer. La porte. Le rire. Il faut que j’entre. Je pousse la poignée.

— Me chatouille pas ! Mal’, arrête ! chante sa douce voix.

Le murmure des vagues ronronne au loin, le soleil nous éblouit. Je me sens bien, je suis heureux. Mes doigts caressent sa peau, nos corps se frôlent. Je voudrais que ce moment ne s’arrête jamais.

Boum ! Boum ! Boum ! Non, je ne veux pas ! Pas maintenant ! Boum ! Boum ! Boum ! Qu’ils cessent de cogner sur ce fichu battant ! Je veux rester près d’elle !

— Je t’aime, Malik.

Mon ange. Nous sommes allongés l’un contre l’autre, nus, dans ce lit où je viens de lui faire l’amour pour la première fois. Mon cœur bat la chamade, il déborde de joie. Moi aussi, je l’aime à en crever. Elle est à moi, et je lui appartiens.

Boum ! Boum ! Boum ! Les murs tremblent, la poignée s’agite. Foutez-moi la paix !

— Regarde-moi… Tu ne peux pas t’imaginer à quel point ça compte pour moi d’être la première à t’offrir ça. Mais je veux que tu me regardes. Je veux voir en toi pendant que je le fais, d’accord ?

Ma main cajole sa joue, je replace une mèche de cheveux derrière son oreille. Nos yeux se verrouillent, les siens sont si bleus, si beaux. Je défaille, je tremble d’anticipation. Son souffle vient caresser mon gland, sa langue me goûte timidement. Je la rassure d’un sourire. Mon amour… Ses lèvres glissent sur moi, ses prunelles azurées me scrutent en contrebas. Je gémis, à genoux à mes pieds, c’est elle qui me gouverne. Je vais mourir de plaisir.

Boum ! Boum ! Boum ! Il faut que je parte, je le sais. Mais j’ai peur qu’on me l’arrache. J’ai si peur de la laisser. Boum ! Boum ! Un craquement ; soudain, la porte s’ouvre. Je me tourne vers elle, je tends la main. Elle est déjà trop loin.

— Va-t’en, Malik. C’est fini. Je ne t’aime plus. Pars, va-t’en !

Mon corps est aspiré en arrière, j’essaie de me retenir au chambranle de la porte qui m’aspire, en vain.

— Nooon !

Je me réveille en sursaut, suffocant, fouillant la pièce des yeux pour retrouver mes repères. La télévision. La pendule qui indique trois heures. Mon salon. Je suis chez moi. Peu à peu, ma respiration s’apaise, l’angoisse reflue. Je passe les mains sur mon visage, hébété par la teneur presque réelle de ce cauchemar. Dépité, aussi, qu’après tout ce temps, mon subconscient continue de me bousiller…

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