Thorns and Roses (French Edition)
Chapitre 9
Juliette
Je ne trouve pas ces fichus sets de pansements. J’ai beau fouiller chaque étagère de la salle de bains, où Maryam a l’habitude de les ranger, je ne vois rien. Je suis si fatiguée, je ne suis même plus certaine d’avoir les yeux en face des trous.
C’est ma dernière journée de travail et je serai en vacances. Je n’en ai jamais eu autant besoin. L’ironie du sort a voulu que Malik revienne sur la période où je travaille le plus pour pouvoir m’octroyer ces congés. Cette semaine aura été un supplice. Malgré notre petite altercation, il y a trois jours, il accapare chacune de mes pensées et je culpabilise que sa présence ait pris le pas sur l’absence de Marco.
En dépit de mes remords, quelque chose en moi s’agite. Je suis en pleine mue. Certes, le revoir me tourmente, mais depuis son retour, je m’éveille, me révèle. Celle qui gisait dans les méandres de mon âme reprend vie peu à peu. Mon passé et mon présent se mêlent, annihilant certaines de mes entraves. Sortir de sa chrysalide a toutefois un prix : subir la douleur de voir ses couches d’apparat arrachées une à une. Écaillée, scalpée, pelée, je suis à vif. Cette hypersensibilité m’engloutit. Je ne sais plus ce que je suis en droit de ressentir ou non. Je me sens à la fois galvanisée et asphyxiée.
Je suis si perdue que j’ai invoqué le code rouge. Deux mots lancés sur le groupe WhatsApp que je partage avec mes confidentes et elles débarqueront ce soir sans poser de question. Ils signifient qu’une galère vient de te tomber dessus et que tu as besoin de tes meilleures amies en urgence. Élodie ne l’a jamais utilisé, Marie en abuse à chaque rupture, moi je ne m’en suis servie qu’une fois. Quand un camion a fauché Marco.
Émue par cette triste pensée, je referme le placard et retourne vers la cuisine, où je suis certaine de tomber sur la maîtresse de maison.
— Maryam, désolée de vous embêter, mais je ne trouve plus les pansements, vous savez où ils sont ?
Elle me lance une brève œillade chaleureuse, appliquée à pétrir une pâte aux odeurs gourmandes.
— Ah oui, ma belle ! J’ai rangé les cartons dans la dépendance pour gagner de la place. Sarah a dû utiliser le dernier qu’il y avait ici. Tu veux bien aller en chercher d’autres ?
Ma gorge se noue, mes muscles se tendent d’appréhension. Je ne crois pas pouvoir encaisser une éventuelle confrontation aujourd’hui, je suis bien trop confuse et épuisée.
— Euh… Je ne risque pas de déranger votre fils ?
— Mais non, vas-y, on l’a pas encore vu ce matin. Il a dû sortir courir.
Je maudis ma collègue et son manque de rigueur qui m’obligent à me diriger à l’extérieur de la maison, vers ce repaire qui m’est interdit. Chacun des pas posés sur l’allée de gravier me crispe davantage. Et plus je m’approche, plus je perçois de la musique en provenance de l’annexe. Non, non, non.
La porte-fenêtre est ouverte. Un simple voilage blanc me cache la vue de ce qu’il y a de l’autre côté. Je toque sur la vitre à plusieurs reprises. Mon pouls tambourine comme un acharné.
— Y a quelqu’un ? Malik ?
Je tends l’oreille, aucune réponse ne me parvient. La main tremblante, je repousse le rideau. Avec précaution, j’ose un coup d’œil. Personne. Je soupire et pénètre à l’intérieur. C’est plus grand que je ne le pensais. Mes yeux scannent l’espace avec curiosité. Au premier plan, un petit salon des plus ordinaires s’articule autour d’un divan de cuir. Au fond, une petite cuisine ouverte et une desserte accolée à une alcôve, masquée par une tenture épaisse. Sur la droite, un couloir. Je suis dans son antre. Mon corps frémit.
La mélodie entêtante me rappelle qu’ici je suis une intruse. Je dois me hâter avant de me faire surprendre. Je balaie la pièce d’un regard nerveux, déçue de ne toujours pas trouver ces maudites boîtes. Dépitée, je me faufile puis m’agenouille entre le canapé et la table basse, qui abrite plusieurs compartiments. Je fouille, ouvre les tiroirs avec le plus de discrétion possible, quand il me semble percevoir un léger bruissement. Inquiète, je relève la tête pour lorgner au-dessus du sofa. Personne. Soulagée, je retourne à mon inspection. Mais bien vite, je sursaute à la perception d’un bruit distinct. Raidie de stupeur, je me redresse, des picotements parcourent mon échine.
Malik
Cette douche m’a revigoré. Je m’essuie à la va-vite et noue le drap de bain autour de ma taille. Mon enceinte connectée diffuse Try a Little Tenderness d’Otis Redding. J’étire ma nuque, bien trop endolorie ces derniers temps, puis me glisse derrière l’étoffe épaisse, qui isole le coin nuit, pour y récupérer le dossier Factor and Co. Dodelinant de la tête, je me dirige vers la cafetière italienne. Cette vieille relique en acier prépare les meilleurs breuvages et maintient leur chaleur un long moment. Pour un accro à la caféine comme moi, c’est ce qu’il y a de mieux. J’avale une gorgée de mon arabica, dont je savoure l’amertume, puis me retourne.
Je bondis, stupéfait de découvrir une silhouette penchée dans mon salon. J’en renverse la moitié de la tasse bouillante sur mon torse et lâche mes papiers, qui tombent au sol.
— Merde !
Mon invitée surprise s’est subitement relevée et je découvre avec effarement qu’il s’agit de Juliette. Je ne parviens plus à ordonner mes idées, une fois de plus, elle surgit où je ne l’attends pas.
— Mais…
Je ne peux finir cette phrase, mon visage grimace d’une douleur que je tente de soulager en apposant ma paume sur ma peau échauffée.
— Je t’ai fait peur, je suis désolée ! Vite, il faut mettre de l’eau dessus !
C’est à peine si j’entends le robinet couler. La seconde suivante un torchon humide est appliqué sur ma poitrine, ma tasse posée sur la table, juste à côté. Je n’ai même pas eu le temps de réagir ni de comprendre ce qu’il se passait.
Hébété, je remonte ma main pour attraper le tissu imbibé et au passage trouve celle de Juliette. Une puissance magnétique me traverse de part en part, mon cœur s’insurge comme un dément et ma respiration se bloque. Je ne peux plus bouger, prisonnier du moment. Je clos mes paupières un instant, expulse l’air comprimé dans mes poumons, puis rouvre les yeux. En un battement de cils, je suis plongé dans l’océan des siens. Je ne peux plus les quitter.
Nous nous contemplons dans un silence lourd de non-dits, ses doigts toujours coincés sous les miens. Qu’elle est belle, putain ! Aujourd’hui, je m’accorde le droit de la détailler. Je reconnais chacun de ses traits, même s’ils ont changé. Ce sont ceux d’une femme, désormais. Son nez toujours si affirmé, sa bouche ourlée, l’ivoire de son teint où naissent quelques subtiles ridules. Elle doit avoir les mêmes pensées que moi, car je la vois balayer mon visage, concentrée.
Une goutte s’échappe de mes cheveux trempés pour glisser le long de ma mâchoire, avivant chacun de mes sens. Ses prunelles s’y attardent et suivent son chemin, sur mon cou, d’abord. Juliette humidifie ses lèvres pulpeuses, gonfle sa poitrine. Je sens ensuite la perle lécher lentement ma clavicule. Ses phalanges se crispent sur ma poitrine. Mon souffle se fait plus rapide, anarchique. J’ai besoin de me rapprocher. D’un pas, je m’avance. Son parfum de rose m’enivre, je la respire comme si je pouvais me remplir d’elle. La gouttelette atteint mon buste. Juliette déglutit, ses pommettes rougissent, ses yeux scintillent, fiévreux.
Mon entrejambe s’éveille, sa peau m’appelle, m’ensorcèle. La raison m’a déserté. Plus rien n’existe, sauf cet instant et les sensations qui me submergent. J’ai envie d’attraper ses cheveux, de la dévorer. Je voudrais anéantir son souvenir de la plus douce des façons. Le pulvériser afin de me regorger d’elle. Je suis ramené à la réalité lorsque je la vois soudain froncer les sourcils, son murmure m’emplit d’effroi.
— Ton tatouage… « J’aime celui qui rêve l’impossible6 », lit-elle à voix basse.
Sa main se détache de la mienne, vient effleurer ma peau encrée par les mots qu’elle me répétait si souvent. Son toucher me brûle. C’était son mantra, il m’a guidé dans chacune de mes étapes, m’a poussé à toujours me dépasser. Je recule d’un geste brusque. C’est si lourd de sens. Envoûté par sa proximité, je n’y ai plus pensé. Je suis en colère, j’ai honte. Honte de cet aveu de faiblesse gravé dans ma chair.
— Qu’est-ce que tu fous là, Juliette ?
Elle cille à plusieurs reprises, perturbée par mon brusque changement d’attitude. Mon bras retombe, raide, contre mon flanc, laissant choir le torchon humide qui gît au sol, en même temps que ma dignité.
— Je… je…
— Je, quoi ? Au cas où tu ne l’aurais pas remarqué, t’es chez moi, ici. Je suis presque à poil et je ne t’ai pas invitée à entrer.
Elle se racle la gorge, plonge ses turquoises dans mes yeux pour reprendre contenance. Son regard surpris et ému me bouleverse. Comment peut-elle avoir encore ce pouvoir après toutes ces années ?
— Je suis désolée. Ta mère m’a envoyée chercher des cartons de pansements. Je me suis annoncée, mais tu n’as pas dû entendre. Alors je me suis permise de…
— Derrière le canapé.
Tout à coup, je me sens las, épuisé de lutter contre ces sentiments que j’avais cadenassés et qu’elle fait jaillir à nouveau. Je veux qu’elle parte, d’ici, de ma tête, de partout où son essence s’est incrustée. Elle soupire, contourne le meuble et ramasse ces maudites boîtes. La tête basse, Juliette se relève, puis se dirige vers la sortie. Au dernier moment, elle marque un arrêt pour pivoter vers moi.
— Malik… Est-ce qu’on pourrait discu…
— Va-t’en.
Je la vois courber les épaules, pincer ses lèvres, juste avant que je ne sois foudroyé par l’étincelle d’arrogance qui émane de ses iris clairs.
— Tu devrais mettre de la crème sur ta brûlure… Faudrait pas que ça bousille ton joli tatouage.
J’ai à peine le temps de lui jeter un regard noir qu’elle est déjà partie. Une fois de plus, elle ruine mon ego. Elle a toujours été celle qui me faisait baisser les armes sans même que je m’en rende compte. Je ne dois plus le permettre, elle est ma faiblesse, ce bouquet de ronces qui entaille les restes de mon pauvre cœur.
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