Thorns and Roses (French Edition)

Max Néna · Chapitre 37 sur 44

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Thorns and Roses (French Edition)

Chapitre 36

Malik

 

Ce connard m’a tout pris. Trois semaines que cet enculé s’est fait péter la gueule devant un stade et que je ne sais plus qui je suis. Le frère d’un chien qui a tué des innocents. Un patronyme souillé qui rime avec kamikaze, intégrisme, folie. J’ai tant de haine en moi que je ne me reconnais plus dans le miroir. Je n’ai pas versé une larme, je ne me l’autorise pas, il y a bien assez de celles de tous ces gens endeuillés. Les miennes ne seraient pas légitimes. Parfois, je me sens dissocié, espérant que toute cette merde n’est pas réelle. Pourtant, chaque jour qui passe me montre à quel point ma vie ne m’appartient plus.

Il m’a d’abord fallu me réapproprier mon corps. Au départ, la plus petite inspiration me donnait l’impression d’avoir des braises dans le poumon. Le moindre geste m’essoufflait, tel un vieillard faiblard. Dépendre des autres pour effectuer sa toilette quand on a mon âge est rabaissant. Mais je n’avais pas le choix. Car en plus de me faire trouer la peau, j’avais perdu tant de sang que plusieurs transfusions ont été nécessaires pour retrouver un minimum de vigueur.

Ma clairvoyance s’était fait la malle, aussi. J’étais confus à mon réveil, désorienté. Ou bien était-ce mon subconscient qui tentait de me protéger d’une sordide réalité ? Je n’en sais rien. Étrangement, les premières journées, je me contentais d’être là, allongé dans ce lit d’hôpital, sans poser de questions.

Aux soins intensifs, les visites étaient limitées, je n’avais pas mon portable et je dormais, la plupart du temps. Un psy est passé me voir, mais les mots restaient coincés dans ma gorge. Je lui ai juste parlé de la détresse que j’avais ressentie quand le flingue s’est braqué sur la femme que j’aime. Il a préféré remettre nos entretiens à plus tard devant l’affolement de mon rythme cardiaque sur le moniteur.

Cependant, les mines déconfites de mes proches, leurs regards fuyants ainsi que les œillades scrutatrices du personnel soignant, activaient des tas d’alarmes, dans mon cerveau. Juliette se rongeait les ongles. Elle ne le fait que lorsqu’elle est préoccupée. À mes interrogations, on répondait que je devais me reposer. Alors je le faisais. Parce qu’au plus profond de moi, je savais qu’il me faudrait des forces pour encaisser ce que tout le monde semblait vouloir me cacher.

L’uppercut a été rude. Je me le suis pris en pleine gueule à mon arrivée en service de médecine, cinq jours plus tard. Je ne devais pas y aller aussi tôt. Mais puisque mon état avait été jugé stable, il me fallait libérer la place pour un patient plus fragile. Comme l’établissement était saturé, j’ai été transféré en chambre double, où mon voisin avait allumé la télé. J’ai alors mangé mon menu insipide devant une émission de culture générale, puis il y a eu les infos.

Et là, j’ai dégueulé mon repas. Ensuite, j’ai pété les plombs. L’avantage, c’est qu’on m’a finalement trouvé une chambre individuelle. L’équipe de la

CUMP21 est venue à mon chevet et j’ai gagné de jolies petites pilules pour m’aider à passer le cap du choc émotionnel.

Le coup de grâce m’a été porté par les flics l’après-midi même. La

DGSI,22 pour être exact. Relater l’intrusion d’Amira passe encore, mais devoir écouter l’autopsie détaillée du carnage orchestré en plein Toulon m’a de nouveau donné envie de dégobiller. Bilan définitif de la tuerie : quatorze personnes décédées, dont deux enfants. Des centaines de gens traumatisés et une nation en deuil qui réclame justice.

J’étais déjà au comble de la nervosité. Toutefois, leur interrogatoire, qui avait pour but de savoir si j’étais au courant des intentions de Nasser, m’a poussé dans mes derniers retranchements. Que quiconque puisse m’associer à cette ordure est un supplice. Un supplice qui va bien trop longtemps me coller à la peau. Alors, en essayant de conserver mon calme, je leur ai rappelé qu’ils pouvaient considérer que je faisais moi-même partie des victimes. Enfin, que si leurs différents services avaient correctement fait leur travail, au fil des plaintes de Juliette, cette catastrophe aurait pu être évitée. Fin de l’entrevue. Depuis, l’amertume ne me quitte plus.

— Tu devrais manger. Tu as perdu beaucoup de poids.

— Je n’ai pas faim.

Nous sommes assis à table et malgré la bonne odeur du plat dans mon assiette, je n’arrive à rien avaler. Ma pauvre mère n’est plus que l’ombre d’elle-même. Des cernes énormes ravagent son visage. Elle aussi a maigri. Son regard est vide, hanté par des fantômes. Seize spectres qui la rongent. Deux d’entre eux sont des meurtriers et l’un des bourreaux est son propre fils.

— Juliette va passer, tout à l’heure. Tu vas lui dire, cette fois ?

— Non.

— Malik… Tu devrais lui…

— Arrête, maman, s’il te plaît, la coupé-je, elle se fait déjà assez de souci comme ça. Il est où baba ?

— Toujours dans la chambre.

Plus de dix jours que je suis sorti de l’hôpital et mes parents sont venus vivre avec moi dans ma nouvelle maison. Pour être honnête, j’aurais plutôt eu besoin de solitude. Mais ils sont là pour fuir la horde de journalistes qui leur court après depuis l’attentat. Ces vautours les ont pistés jusque dans leur jardin, en quête d’une déclaration qui ferait sensation. Cette attention invasive et les tags islamophobes sur la propriété ont eu raison de leur volonté de ne pas se cacher. Ma nouvelle adresse n’étant encore répertoriée nulle part, ils sont ici protégés des humiliations imposées par les bien-pensants. Ces ignorants qui jugent sans savoir.

Ma mère rumine et s’occupe comme elle peut. Mais mon père se terre, anéanti. Pour une grande partie de la société, ils sont désignés coupables, devenir intégriste est une question d’éducation. Il est probable qu’ils aient commis des erreurs, comme tout le monde. Pourtant, les valeurs nauséabondes qu’a choisi d’embrasser Nasser viennent d’ailleurs. C’est ce qui tue mon paternel. On pense souvent aux victimes directes d’un attentat. Quand en est-il de ceux qui ont aimé le criminel ? Ceux à qui il ne restera que le poids de la souffrance et de la culpabilité ? Mes parents ont tant perdu que je ne sais pas s’ils s’en remettront un jour.

Quand je dis que ce connard m’a tout pris, c’est un euphémisme. Je n’aurai bientôt plus rien. Pas même mon ange. Je n’ai pas la force de la quitter, j’attends juste qu’elle le fasse. C’est une question de temps. Qui resterait avec le frère d’un djihadiste ? Elle mérite tellement mieux que ce lot de désagréments que je suis à présent. Ses filles sont encore marquées par ce qui s’est passé chez elles. Ma famille est brisée. Nous sommes des parias, désormais, même pour la communauté musulmane. Accusés de salir cette noble religion, d’attiser le racisme et l’intolérance.

Toute ma vie, je me suis battu pour ne pas être un cliché. L’ironie du sort, c’est qu’en appuyant sur ce bouton, l’autre enfoiré nous a collé le pire de tous. Lutter contre les préjugés n’est pas chose aisée, ils sont ancrés dans les mentalités. Nous les avons toujours subis, mais nous faisions avec. Depuis trois semaines, ils nous dévorent. J’avais mis mes parents à l’abri du besoin, aujourd’hui, ils doivent fuir leur foyer. J’avais des projets d’avenir avec Juliette. L’épouser un jour, avoir un enfant. Comment le pourrais-je à présent ? Je refuse de salir qui que ce soit par mon nom ou la lourdeur d’un héritage sanguinaire.

La cerise sur le gâteau ? Je vais très probablement perdre mon boulot, aussi. C’est ce que je n’arrive pas à annoncer à Juliette. Parce que je suis quoi, moi, sans ce statut social ? Juste un mec qui gravite dans les méandres du néant.

Hormis Lewis, personne chez Linkcess n’a décroché son téléphone pour prendre de mes nouvelles. J’ai reçu un simple mail qui accusait réception de mon arrêt maladie. Puis, plus tard, un courrier recommandé pour une convocation préalable au licenciement, pour faute professionnelle, à Londres, dans deux semaines. Mon cul, la faute professionnelle, une faute fraternelle, plutôt. Le dernier coup de fil de mon mentor ne présage rien de bon.

D’après lui, le conseil d’administration et les actionnaires majoritaires craignent que je ne nuise à l’image de la firme. Il est évident qu’une entreprise internationale de conseil, en particulier en matière de cybersécurité, puisse considérer ma présence comme gênante. Ce vieux renard me soutient et souhaite que je me défende. Avec mes potes, il est un des rares à avoir su trouver les mots justes.

— Je suis navré, mon garçon. Sincèrement. Rien de ce que je dirai n’effacera tout ça, mais je suis convaincu que vous avez assez de ressources en vous pour aller de l’avant. J’ai confiance en vous.

— Merci, Aaron. Pour ma place au sein de Linkcess, vous savez très bien que si leur décision est prise…

— Non. Vous n’allez pas vous laisser démonter par ces fils de putes. Ils vont chercher la moindre faille pour avoir une excuse toute trouvée pour vous virer. Mais vous pouvez compter sur moi, Malik, n’oubliez pas que je siège aussi au C.A.

J’ai acquiescé, par politesse. Dans quinze jours, je sais que la sentence tombera. Je ne suis rien face à une boîte qui brasse des millions. S’ils veulent se débarrasser de moi, ils le feront. Et je ne veux pas que Juliette sache que, bientôt, je ne serai plus qu’une coquille vide. C’est une déchéance que je veux vivre seul, sans témoin. Surtout pas elle.

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