Thorns and Roses (French Edition)
Chapitre 21
Juliette
— Arrête de faire la tête, Juliette, tu sais pertinemment qu’il fallait débloquer cette situation.
Je croise les bras, tout en jetant un regard torve à Marie. Nous prenons le petit déjeuner pendant que les garçons sont sortis faire leur footing.
— Je te signale qu’elle n’est pas encore débloquée, ladite situation. Je n’ai pas réussi à lui dire la vérité…
Mes doigts s’agitent sur les miettes qui jonchent la table. Si je suis convaincue que nous avons franchi une étape, ce matin, je n’ignore pas que trop d’aveux restent prisonniers du passé. Les paroles de Malik m’ont bouleversée, tout à l’heure. Sa sincérité m’a noué la gorge, faisant rejaillir ma culpabilité. Je me suis toujours imaginé qu’il avait su rebondir sans jamais regarder en arrière. J’avais tort. Qu’importe ma douleur, je réalise que cette révélation, je la lui dois. Même si la trouille me tord le bide. Mais j’ai besoin de temps, pour accepter cette idée. Ébranlée par ce constat, je relève la tête sur mon amie, qui me scrute avec un sourire encourageant.
— Ça sortira quand tu seras prête… Pour l’instant, lâche prise et profite du week-end.
Soudain, son regard se teinte d’espièglerie, elle mordille sa lèvre et se penche en avant. Rester fâchée avec elle est impossible. Sa spontanéité la rend touchante, elle est souvent celle qui me ramène à plus de légèreté quand mes pensées se font tortueuses.
— Je crois que c’est pour ce soir. Si je n’avais pas été aussi défaite, cette nuit, je suis certaine qu’on aurait enfin sauté le pas.
— On en tenait une belle, en même temps. Il n’a pas profité de la situation, c’est tout à son honneur.
De ses mains, elle évente son visage empourpré. Une lueur fébrile illumine ses yeux. Je me surprends, l’espace d’une seconde, à envier l’émoi qui lui donne cet air radieux.
— Je me suis foutue à poil, j’ai bien vu que je lui faisais de l’effet… Et quand il a enlevé son haut, j’ai cru qu’on y était. Il s’est avancé, le regard chaud bouillant… Mais que dalle ! Il m’a rhabillée avec son débardeur ! s’étonne-t-elle.
Je ricane avec tendresse et m’apprête à répondre quand la porte d’entrée s’ouvre. Les garçons pénètrent dans le salon en riant, trempés de sueur. Tandis que Gaspard s’avance vers Marie pour l’embrasser, mon regard se porte sur Malik. Il se tient en retrait, soulève le bas de son tricot pour s’essuyer le visage avec, laissant apparaître sa ceinture d’adonis. J’entends vaguement qu’une discussion est lancée, mon esprit divague sur ce morceau de peau hâlée. Je déglutis avec difficulté. J’ai chaud, tout à coup. Lorsque ses yeux se posent sur moi, tandis qu’il se recouvre, il dresse un sourcil interrogateur. Mon pouls s’affole, il me semble le voir rougir à son tour juste avant que je ne me détourne.
— Alors, Juliette ? Ça te dit ?
Je suis perdue, le jeune couple me fixe dans l’attente de ma réponse. Puis Marie m’adresse un sourire narquois, signe qu’elle n’a rien loupé de mon trouble et reformule sa question.
— Une sortie rafting, cette après-midi ? Ça fait longtemps qu’on n’en a pas fait… Moi, je suis partante, ajoute-t-elle en haussant les épaules.
J’opine du menton, je crois que j’ai besoin de me rafraîchir.
Après un déjeuner frugal, nous nous garons près du club nautique. D’emblée, je suis happée par le panorama, brut, sauvage. Ici, la nature reprend ses droits, la végétation est luxuriante. Je sors de la voiture et me dirige vers la rivière qui gronde dans un murmure assourdissant. Elle s’anime dans une danse frénétique qui m’éveille. C’est comme une éruption qu’on voudrait maîtriser, mais qui s’échappe malgré nous. Je me sens apaisée, vivante, captivée par ce spectacle. Malik me rejoint, subjugué lui aussi par ce paysage en effervescence. Son bras frôle le mien, des frissons parcourent mon dos. D’instinct, mes doigts le cherchent, effleurent les siens. Ce moment d’intimité se rompt lorsque nous sommes appelés pour nous diriger vers le cabanon. Il se tourne alors vers moi, plonge ses ambres dans mes yeux et m’adresse un sourire qui me laisse pantoise, avant que nous ne retrouvions nos amis.
Dans la cabine, Marie et moi prenons un fou rire car nous avons du mal à enfiler nos combinaisons trop moulantes. Quand nous sortons, un moniteur, au look baroudeur, s’approche pour m’aider à enfiler mon casque et mon gilet de sauvetage. Mais il est interrompu par une voix rauque.
— C’est bon, je m’en occupe, s’impose Malik d’un air affirmé.
Son regard me scrute alors qu’il enfile la protection sur ma tête, puis dégage une mèche de cheveux sur mon front. Troublée par sa proximité, je déglutis.
— J’aurais pu finir de me préparer toute seule…
— Peut-être, mais je n’avais pas envie que le surfeur des rivières le fasse…
Une douce chaleur colore de nouveau mes joues. Soudain, sa mimique espiègle s’efface en même temps qu’il contracte ses sourcils. Ses lèvres s’entrouvrent à plusieurs reprises, puis il finit par se lancer.
— Juliette ? C’était important ce rencard, l’autre jour ?
Surprise par sa question, je hoquète puis explose de rire. Incrédule devant ma réaction, il m’observe de ses billes grandes ouvertes.
— Je ne sais même pas si l’on peut qualifier ça de rencard, Malik… Donc, non, ce n’était vraiment pas important.
Son visage se détend, je lui donne une petite tape dans le ventre, avant de filer rejoindre nos amis qui attendent sur la berge, avec le reste du groupe. Je ne sais pas ce qui lui arrive depuis ce matin, il se montre bien plus accessible. Même si c’est plaisant, ce retournement de situation me perturbe. De nombreuses craintes subsistent et je peine encore à maîtriser mon émoi quand il est à mes côtés.
Mes bras brûlent, j’ignore depuis combien de temps nous pagayons dans les rapides, mais le sourire ne me quitte plus. Il y a une éternité que je ne me suis pas autorisé ce genre d’activités. Mes yeux s’émerveillent chaque fois que je relève la tête sur les falaises qui nous entourent.
Nous sommes dix en tout, Gaspard et Marie sont placés à l’arrière, près du moniteur, Malik se tient face à moi, sur l’avant du radeau pneumatique. Lui aussi a l’air insouciant, libre. Ma poitrine se serre d’émotion, j’ai l’impression de le voir retrouver la fougue de notre adolescence. À plusieurs reprises, nos regards se croisent, se fuient, puis s’accrochent de nouveau. Mon cœur s’agite, déjà mis à mal par l’effort physique.
Tout à coup, le raft fait une embardée qui me ballote dans tous les sens et je suis propulsée sur le boudin central. Aussitôt, il se tourne vers moi, l’air inquiet.
— Ça va ? crie-t-il, t’as besoin…
Mais il n’a pas le temps de finir sa phrase. Une énorme vague frappe son visage, puis inonde l’intérieur de l’embarcation. Décontenancé, il cille à plusieurs reprises avant de secouer la tête. Et alors que je regagne ma place, malmenée par la stabilité bancale de l’esquif, nous éclatons de rire en nous lançant une œillade complice.
— Cette sortie m’a épuisée, je crois que je vais avoir besoin d’un bon massage, tellement j’ai mal aux épaules.
Il est vingt heures trente passées, nous finissons de manger sur la terrasse. J’observe Marie minauder auprès de Gaspard, avec une finesse tout à fait discutable. Ce dernier se penche vers mon amie, caresse sa nuque et chuchote à son oreille des mots qui semblent faire leur effet, puisqu’elle rougit en toussotant.
À ma droite, Malik pouffe avec discrétion, amusé par cette petite scène. Je pivote vers lui et tombe sur ses prunelles ambrées, qui me fixent tandis qu’un sourire ourle ses lèvres.
— Je te parie qu’ils ne vont pas tarder à annoncer qu’ils sont crevés, murmure-t-il tout bas.
Je souris à mon tour, mais me détourne aussitôt. La journée a certes été agréable, mais un malaise grandit en moi depuis que nous sommes rentrés. J’ai l’impression que notre conversation a ouvert une porte que je ne me sens pas légitime de franchir. Je ressens à la fois ce besoin de proximité avec lui et cette culpabilité qui me pèse de lui taire les raisons de notre rupture. Elle s’ajoute à celle que je porte depuis quinze ans. Ce soir, j’ai l’impression d’étouffer. Ce qu’il vient de dire déclenche une angoisse en moi. Je ne me sens pas prête à me retrouver seule avec lui. Aussi, je repose mon verre et me racle la gorge.
— Si ça ne vous dérange pas, je vais aller appeler mes filles… Et je crois qu’après une bonne douche, j’irai me coucher. Je suis crevée.
Je sais que je suis lâche, mais l’envie de m’isoler me submerge. Tout le monde acquiesce, sauf Malik, qui me scrute avec un air désappointé. Je réprime la petite boule qui enserre ma gorge, puis file dans ma chambre en quête de cette solitude tant souhaitée.
Tout est calme, je suppose que tout le monde doit s’être endormi. Il n’est pas loin de minuit et je n’ai toujours pas réussi à fermer l’œil. Savoir Malik de l’autre côté de la cloison me bouleverse. Ses regards me hantent, ainsi que ses effleurements distillés au fil de la journée. Notre discussion aussi revient sans cesse. Je ne voulais plus jamais être celui qui ne suffisait pas. Le choix de ses mots me remue, j’en suis la responsable, j’ai détruit son estime de lui. Comment accueillera-t-il mes révélations lorsque j’aurai le courage de les énoncer ? M’accusera-t-il de l’avoir brisé pour un vil mensonge ? Et, concernant mon père, me jugera-t-il coupable comme je l’ai longtemps considéré ? J’ai si peur de sa réaction que l’anxiété tenaille chacun de mes muscles.
Dépitée par ces ruminations, j’arrange le coussin et me cale sur le côté. Je ferme les yeux dans l’espoir d’être happée par le sommeil, pour plonger dans l’oubli. Mais soudain, la sérénité de l’habitation est perturbée. Les gloussements de Marie viennent rompre le silence. Puis peu à peu, ils deviennent des gémissements. Je pouffe, mal à l’aise, et enfonce ma tête sous l’oreiller.
Les minutes s’égrènent, cependant, la quiétude de la villa ne revient pas. Embarrassée par les vocalises de mon amie, je décide d’aller prendre l’air. Je me lève, puis ouvre la fenêtre pour ne pas passer par le salon où dort mon premier amour. La maison étant de plain-pied, je me retrouve dans le jardin sans aucune difficulté. Je repère la balancelle et choisis de m’y lover un moment. Pensive, je m’assois puis initie une bascule pour contempler les étoiles.
— Salut.
Je sursaute, surprise de ne pas être seule. Malik se tient dans la pénombre, sur une chaise. Mon cœur cogne dans ma poitrine. Je perçois sa silhouette se dresser pour venir vers moi. En tongs, vêtu d’un simple survêtement, je le trouve magnifique avec ses cheveux en bataille.
— Tu permets que je m’installe avec toi ?
Sa demande me laisse muette. Mon corps, lui, réagit de sa propre initiative et se décale alors qu’il se pose à mes côtés. Il laisse glisser ses chaussures, replie une de ses jambes sur le matelas du portique, de l’autre nous berce d’un mouvement délicat. Lentement, il se tourne vers moi, penche la tête et me fixe.
— Tu te cachais, ce soir ?
— Ça se pourrait…
Je me racle la gorge, gênée, alors qu’il ricane.
— J’avais compris… C’est moi que tu fuyais ?
Ses yeux voilés de doutes trouvent un écho en moi. Je ne veux plus qu’il souffre par ma faute. C’est comme si un cadenas venait de se déverrouiller dans mon esprit. Parfois, l’instant se présente alors qu’on pensait devoir s’y préparer. Je remonte mes genoux sur la poitrine, les enserre de mes bras et laisse ma tête glisser dessus. Sa main se pose sur mon épaule dénudée, son pouce me caresse. Je ferme les yeux, il est temps.
— Ce matin, tu m’as demandé ce que tu n’avais pas su voir… je n’ai pas répondu à ta question.
Ses doigts se figent sur ma peau. Je déglutis.
— Je t’ai menti, Malik. Je n’ai jamais voulu te quitter.
Ma gorge se noue, je pivote vers lui pour plonger mes yeux dans les siens. Sa main retombe sur sa cuisse. Je tremble, j’ai peur. Les sourcils froncés d’incompréhension, il est pétrifié, suspendu à mes lèvres. Je réprime un frisson, je dois nous libérer du passé.
— Mon père… C’est mon père qui a exigé qu’on se sépare. Je ne sais pas si tu te rappelles qu’il était inspecteur de police. Ce jour-là, il m’attendait et m’a confrontée car il avait des informations sur ton frère.
Je marque une pause, effrayée de l’impact de ces aveux sur Malik. Lui s’est penché en avant, les coudes posés sur ses cuisses. D’une inspiration profonde, il cherche à se maîtriser.
— Continue, m’ordonne-t-il d’une voix monocorde.
Je soupire, m’arme de courage et entame le récit sinistre de la fin de notre histoire. Je commence par les rapports de service de mon père. Ses pieds s’agitent nerveusement. Je poursuis avec le chantage qui m’a été imposé. Il jure à plusieurs reprises, se prend la tête entre les mains.
— Il fallait que je te protège. Alors… j’ai cherché la meilleure manière de rompre. Celle qui te ferait si mal que tu me détesterais. Je l’ai fait… Parce que je t’aimais.
Je pleure en lui confessant que chaque parole m’a arraché un morceau d’âme tandis qu’au fond de moi, je le suppliais de ne pas me croire. Malik se dresse et fait les cent pas devant moi.
Et puis vient la partie que je redoute le plus. Je frissonne, mes larmes redoublent, mêlées de sanglots. Aussi, je crache tout ce qui me reste à lui avouer. Son dernier message. Mon sursaut de rébellion. Les injures proférées à mon père. Mon espoir infime, brisé la minute suivante. Il me tourne le dos, désormais, se tient raide, les poings serrés, les épaules voûtées.
— Je tenais la poignée de la porte quand il s’est effondré. Il est mort sous nos yeux et on n’a rien pu faire…
Mes joues inondées me brûlent. Cette expiation ravive les souvenirs, comme si je les revivais.
— J’étais si jeune… Je sais désormais qu’il ne l’aurait jamais fait. Mon amour pour toi a été son arme. J’ai compris son geste, il n’était qu’un père qui aimait sa fille. Mais durant quelques minutes, je l’ai haï si fort, que parfois encore, je me demande si ce ne sont pas mes cris de rage qui ont foudroyé son cœur.
Malik se retourne, le regard brisé, ses mâchoires si serrées que je crains qu’il n’ébrèche ses dents. Sa respiration erratique s’accorde à la mienne. Mais il ne dit toujours rien. Alors pour ne pas flancher, être certaine d’aller jusqu’au bout, je poursuis.
— Après l’enterrement, j’avais besoin de toi. Tellement. J’ai voulu t’appeler pour entendre ta voix, pour t’expliquer. Mais tu avais changé de numéro. Tu n’étais plus là. Je vous avais perdus, tous les deux.
La vue brouillée de larmes, j’ose un regard vers Malik. Les genoux à terre, il agrippe ses cheveux, la tête penchée en arrière, les yeux fermés. Il marmonne des mots que je ne comprends pas. Je me sens démunie de le voir si affligé.
— Malik, je…
— Va-t’en.
Trois mots. Une sentence que je redoutais. Je voudrais rester, mais alors que j’amorce un pas vers lui, il reprend la parole. Sa voix n’est que douleur.
— S’il te plaît, va-t’en, Juliette.
Anéantie, je repars en direction de la fenêtre. J’entends un bruit de fracas derrière moi. Mais j’avance et ne me retourne pas. Faire le chemin inverse est un supplice. Je m’effondre sur le lit, vidée de toute énergie vitale. Enfermée dans le passé que je viens de libérer. Emmurée dans un silence d’une lourdeur atroce.
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