Thorns and Roses (French Edition)
Chapitre 20
Malik
Je tourne et vire sur l’inconfortable clic-clac depuis un long moment. Savoir Juliette de l’autre côté du mur me chamboule. Je l’avoue, il m’a fallu lutter pour ne pas céder à l’envie d’ouvrir sa porte. Cette nuit, les réminiscences de sa peau sur la mienne me revenaient sans cesse. Si les paroles de nos amis ont trouvé un écho en moi, je m’étonne encore d’être resté. Mon cerveau fuse, je ne sais plus où j’en suis. J’oscille entre deux états, l’un dicté par la raison, l’autre par les émotions. Bien sûr, il serait temps d’apaiser mon animosité envers une rupture qui date de quinze années. Mais je ne contrôle pas ma rancœur, pas plus que mes sentiments confus, bien trop intenses. Dire que je reprends le boulot dans deux jours, toute cette période me paraît surréaliste.
Du bruit me détourne de mes pensées. Je consulte mon portable, il n’est pas loin de huit heures. Je relève la tête sur Marie, derrière l’îlot central, qui fouille dans les placards. Je crois qu’elle essaie d’être discrète. C’est plutôt loupé.
— Où il est, ce fichu Paracétamol ? Pas idée d’avoir une gueule de bois pareille, marmonne-t-elle.
Je me dresse, m’étire afin d’enfiler mon tee-shirt et avance près du comptoir dans l’espoir de pouvoir m’abreuver de ma précieuse caféine.
— Salut. Mal au crâne ?
Elle sursaute, pivote dans ma direction, puis semble me jauger un bref instant. Elle est jolie, cette fille, je comprends qu’elle fasse craquer mon pote. Une belle bouille avec un sourire franc, qui a l’air plutôt narquois à mon égard. « Pétillante » est le mot qui me vient.
— C’est pire qu’un mal de crâne, si tu veux savoir… Café ?
— Ouais, je veux bien ! Si tu me dis où tout est rangé, je peux m’en occuper.
Avec ses indications, je m’attèle à la tâche pendant qu’elle dresse la table pour le petit déjeuner. Je suis un peu gêné car je ne la connais pas. Je n’ai même pas eu l’occasion de la croiser quand elle est venue s’occuper de mon père.
— Alors, vous faites ça souvent ?
— De quoi ? Finir la tête à l’envers ou venir ici ?
— Les deux, dis-je en haussant les épaules.
En appui sur le plan de travail, elle me toise, toujours avec sa mine ironique.
— Moi bien plus souvent que Juliette. Veuve avec deux gamines, c’est loin d’être la fête tous les jours, c’est même exceptionnel. D’ailleurs, la connaissant, il est fort probable qu’elle tente de rester cachée sous les draps.
Je crois qu’elle me teste pour juger ma réaction. J’avoue que la mention des mots « veuve » et « gamines » me perturbe un peu. Si je commence à comprendre qu’elle a connu beaucoup de revers, Juliette a aussi vécu ce que j’imaginais pour nous. Et j’en souffre toujours.
— J’avoue, je ne sais pas vraiment à quoi peut ressembler sa vie, ni même celle qu’elle a eue durant ces quinze ans… Mais je me doute que ce ne doit pas être facile tous les jours, si c’est ce qui te chiffonne.
J’aimerais qu’elle comble certaines de mes interrogations, aussi je la fixe et marque une pause, dans l’attente de sa réponse. La brunette ricane, avant de servir le café, enfin prêt.
— Ce que je peux te dire, c’est que votre séparation a été une épreuve. Seul Marco a pu lui sortir la tête de l’eau, ajoute-t-elle, la bouche pincée, mais elle ne t’a jamais oublié, Malik. Jamais. C’est comme si elle avait toujours été en apnée.
Je me raidis, interloqué. Jamais oublié ? Une épreuve ? C’est pourtant Juliette qui m’a largué de la pire des manières. Marie attrape le torchon tandis qu’un voile de tristesse passe sur son visage.
— Et puis Marco est mort. Elle a tenu pour ses filles… En rencontrant tes parents, elle a recommencé à sourire. Ensuite t’es revenu et c’est comme si elle s’était réveillée.
— Tu ne l’as jamais oubliée non plus, intervient Gaspard qui entre dans la cuisine, t’as fait comme si, mais tu n’y es jamais parvenu.
Du coin de l’œil, je l’observe embrasser sa copine, c’est la première fois que je le vois aussi mordu avec une fille. Cependant, cette scène m’indiffère. Mes idées s’emmêlent, je ne comprends plus rien. Pourquoi me disent-ils tout ça ? Piqué au vif par leur attitude, je réponds d’un ton incisif.
— Je vous rappelle quand même que c’est elle qui m’a quitté. Alors, excusez-moi, je ne vois pas où vous voulez en venir.
Marie soupire, se détache de mon ami et se tourne vers moi.
— Parfois, certains choix s’imposent à nous, Malik.
Elle me considère avec insistance, sans ciller. J’ignore comment accueillir cette réflexion, ni même quel sens lui donner. Mes sourcils se froncent d’incompréhension. À son tour, Gaspard vient se placer à mes côtés, en frottant l’arrière de son crâne rasé. En général, quand il fait ce geste, c’est qu’il cherche les mots justes.
— Écoute, je ne te dis pas de tout effacer… Mais sérieux, tant de rancœur après tout ce temps, ce n’est bon pour personne…
Son regard me sonde à l’instant où il pose une main amicale sur mon épaule. Gaspard a toujours été le plus pondéré, il est souvent la voix de la raison. Aussi, je me renfrogne face à la véracité de ses propos.
— Essaie d’envisager les choses autrement, poursuit-il. Merde, mec, elle est veuve. T’as souffert, je ne dis pas le contraire, mais elle en a bavé. Alors, vas-y cool, toi et moi, on sait très bien que tu n’es pas le connard que tu laisses paraître.
Le front plissé, il me scrute et marque sa dernière phrase d’un tapotement dans mon dos. En langage Gaspard, ça veut dire « déconne pas ». Sa nana m’envoie le même signal, avec plus de vigueur cependant, et tous deux repartent en direction de leur chambre. Je me retrouve seul à ruminer cette conversation.
Accoudé contre l’îlot central, je touille compulsivement mon café. Au fond de moi, j’ai conscience de tout ça. Je me suis senti si acculé à mon retour, que depuis des semaines je ne suis guidé que par la colère. Bien entendu, j’ai de la peine pour Juliette. J’ai beau avoir mal, je n’ai jamais souhaité son malheur. J’ai souvent tenté de l’imaginer dans sa vie d’adulte. Si le manque d’elle m’éprouvait, je l’espérais toutefois heureuse.
Je soupire et avale quelques gorgées de ma tasse fumante. Le discours de nos amis me ramène aussi à la petite note qu’elle m’a laissée. Je ne parviens toujours pas à l’interpréter. Aurais-je eu une part de responsabilité dans la fin de notre histoire ? Je ne suis plus sûr de rien.
Comme lorsqu’un dossier me pose problème, je décide de vider mon esprit de ses préoccupations. Les paupières closes, je m’astreins à de profondes respirations. Peu à peu, les choses m’apparaissent plus claires. Faire l’amour avec Juliette a ravivé mon manque d’elle, lutter pour le nier est vain. Vivre dans le passé m’écorche depuis bien trop longtemps. Je ne veux plus de cette douleur.
Sur la table, j’avise les comprimés que Marie a fini par trouver. Il est temps de laisser mon amertume de côté. Alors, guidé par mon instinct, je prépare un plateau et toque à la porte de Juliette. Je suis nerveux, j’ai peur qu’elle ne me rejette. Une petite voix me répond un discret « entrez ». Les volets ouverts baignent la pièce d’une douce clarté, je distingue sa silhouette roulée en boule sur le lit. Aussitôt, mon pouls s’accélère en découvrant ses jambes nues en dehors des draps. Confus, je me racle la gorge.
— Salut. Je me suis dit que le réveil serait difficile, donc je t’ai apporté du café, de l’eau et un truc pour le mal de crâne.
D’un bond, elle se redresse, les yeux écarquillés, stupéfaite de me voir entrer dans sa chambre.
— Euh… Merci, souffle-t-elle.
L’air inquiet, elle glisse une mèche de ses cheveux derrière son oreille. Malgré sa mine cernée, elle reste superbe. Je crois qu’au naturel, elle est encore plus belle qu’apprêtée. Je dépose le plateau sur le petit bureau, hésite, puis finis par m’asseoir sur le bord du matelas. Nos prunelles s’accrochent durant un instant de battement. Elle a l’air si vulnérable. Cette fragilité me remue, fait écho à la mienne. C’est étrange, parce qu’en dépit des dernières tensions, je ressens le besoin de la prendre dans mes bras. Mais je me retiens.
— Écoute, je crois que nos amis ont raison. Donc, voilà… Je vais essayer d’être moins… Enfin, de faire en sorte que tout se passe bien, bafouillé-je.
Ma paume se glisse sur ma nuque avec nervosité alors que l’esquisse d’un sourire apparaît sur son visage.
— Moi aussi, j’ai envie que tout se passe bien…
Mes lèvres s’étirent à leur tour, de nouveau, nos yeux se mêlent. Le silence qui s’installe ne me gêne pas. J’entrevois tant d’émotions défiler, en me perdant dans ses turquoises. Sa fatigue, ses craintes, mais aussi de la tendresse. C’est comme si ma rancune avait masqué l’essentiel, ces dernières semaines. Maintenant que je la musèle, je la vois. La Juliette que j’ai aimée est toujours là. Ma poitrine se comprime, je soupire, ma conversation matinale et sa petite note me reviennent en tête. Se pourrait-il vraiment qu’elle aussi ne m’ait jamais oublié ?
— Juliette… J’ai peut-être occulté certains détails depuis le temps, mais sur ton mot, tu as dit que je n’avais pas su voir… Je… J’ai fait quelque chose de mal, à l’époque ?
— Non, souffle-t-elle.
Son regard me fuit puis se repose sur moi. La détresse que j’y lis m’interpelle. Mais elle reprend d’une voix chevrotante.
— Non, tu n’as rien fait de mal. Malik… J’ai dit des tas de choses horribles, ce jour-là, et je les regrette, sincèrement. Je te demande pardon pour tout ça… Je… J’ai eu tort de…
Elle s’interrompt lorsque je pose ma main sur la sienne. Je ferme les yeux. Une boule d’émotion se forme dans ma gorge, mais je l’accueille avec quiétude. Parce qu’au même instant, quelque chose se dénoue dans ma poitrine. Ce « je te demande pardon », je l’ai espéré si longtemps.
— Merci, chuchoté-je.
Quand je retourne à elle, elle retient son souffle. Ses iris humides balaient mon visage avec anxiété. Alors je lui souris. Ce n’est pas un sourire amer, ni même tendre. C’est un sourire d’acceptation. Ça n’effacera pas tout, mais elle vient d’atténuer une des blessures qu’elle m’a autrefois infligées.
— J’avais besoin d’entendre ces excuses, Juliette… Tu sais, c’est la façon dont tu m’as quitté qui m’a donné la rage de ne jamais rien lâcher, avoué-je, je ne voulais plus jamais être celui qui ne suffisait pas.
Une larme solitaire roule sur sa joue. À la hâte, elle l’essuie.
— Même sans mes mots abjects, tu y serais arrivé. Tu as toujours rêvé l’impossible, Malik… Regarde-toi, me pointe-t-elle du doigt, tu as réussi.
Cette phrase. Celle de mon tatouage. C’est à la fois surprenant et familier de l’écouter la prononcer. Ému, je la reçois comme une forme de reconnaissance. De ce que je suis devenu, quelque part, de ce que j’ai toujours été.
Ce moment suspendu, loin de mes rancœurs, me déleste d’une petite part de douleur. Sans que je le réalise, mes doigts enlacent les siens, mon pouce caresse sa peau. Elle me laisse faire quelques secondes puis se racle la gorge.
— Je… Je devrais aller me préparer pour profiter de la journée. Je dois avoir une mine épouvantable, en plus. Merci pour le café.
Avec lenteur, elle retire sa main. Je comprends alors qu’elle érige à nouveau ses barrières. Cependant, je sens bien qu’il reste des choses en suspens, j’aurais encore tellement de questions à lui poser. Mais cette conversation est déjà un énorme pas vers l’apaisement. Alors je me lève, me dirige vers la porte et pivote vers Juliette. Les yeux rivés sur moi, elle ronge ses ongles avec nervosité.
— Épouvantable, peut-être pas… Quoique, il y a quand même un petit côté The Walking Dead… Tu restes jolie, Blondie, même avec la gueule de bois et l’haleine fermentée d’un lama.
Je lui adresse un clin d’œil taquin au moment où je sors, alors qu’elle me balance un coussin en riant. Mais je referme la porte avant qu’il n’atteigne sa cible.
Devant cette cloison, je me surprends à me sentir bien plus serein qu’au réveil. Et je souris comme je ne l’avais plus fait depuis longtemps.
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