Thorns and Roses (French Edition)

Max Néna · Chapitre 38 sur 44

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Thorns and Roses (French Edition)

Chapitre 37

Juliette

 

Nous sommes allongés l’un contre l’autre, dans sa chambre. Le nez dans ses cheveux, je m’imprègne de son odeur. Un mois que j’ai failli le perdre. Un mois qu’il survit, littéralement. C’est un soulagement en demi-teinte. Je savoure sa présence, la chance que j’ai qu’il soit toujours vivant. Mais il m’échappe, je le sens. Je sais que le traumatisme est d’une envergure sans pareille et qu’il faut du temps. Toutefois, quelque chose s’est fané dans son regard. Il s’emmure dans ses silences, érige à nouveau ses barrières. Encore une fois, les doutes l’accablent, toutes ses convictions vacillent. Il n’y a pas que sur les trottoirs de Toulon que Nasser a tout dévasté. La déflagration a aussi pulvérisé Malik et sa famille.

Les Mejib me fendent le cœur. Chaque fois que j’en ai l’occasion, je viens leur rendre visite. L’atmosphère dans cette petite maison n’est que tristesse et désolation. Ayoub est si diminué que je crains pour sa santé. Tout ce qui émane de Maryam est cette douleur qui craquèle son visage, d’ordinaire si doux. On dirait des morts-vivants qui trébuchent à chaque pas amorcé. Des statues de sel qui s’effritent au moindre coup de vent. Du mieux que je le peux, j’essaie de leur changer les idées et de les raccrocher à la vie. Mais la tâche est difficile tant ils sont désœuvrés. Malik n’est pas en reste. Il donne le change, mais je sais que ce n’est qu’un leurre.

Mon amour est dans la retenue, me touche à peine, n’ose plus poser ses yeux sur moi. Il me fuit, tout en cherchant ma présence, se cache, car il sait que je peux lire en lui. Ces dissimulations n’y changent rien, j’interprète ses feintes, ressens ses fragilités. Je le vois dans les profondeurs de son âme, je l’ai toujours vu. Il a honte et ne se croit plus légitime. Pourtant, il ne l’a jamais été autant dans mon cœur. Alors je m’accroche et me débats pour deux.

— Comment tu te sens, aujourd’hui ?

— Je vais bien… J’ai fait ma dernière séance de kiné respiratoire, ce matin.

Pour la cinquième fois en dix minutes, il réaligne les couleurs de son Rubik’s Cube, qu’il triture nerveusement. Ce moyen détourné de me faire comprendre qu’il n’a pas envie de parler n’est pas suffisant. Aujourd’hui, j’ai décidé que je le confronterai, je ne céderai pas.

— Et le moral ?

— Je gère.

J’attrape le casse-tête que je pose sur la table de nuit. J’en ai assez de ses conduites d’évitements, de ses répliques minimalistes, de le voir s’enliser chaque jour un peu plus. Je veux qu’il me revienne, entier.

— Regarde-moi.

Il pivote sur le côté, ses prunelles tourmentées glissent sur les miennes une fraction de seconde et s’échappent bien trop vite vers le plafond. Je pose ma main sur sa joue pour l’inciter à me faire face.

— Regarde-moi, mon cœur.

— Fais pas ça, s’il te plaît, je peux pas.

Son soupir est comme un cri, un cri de détresse. Il ferme les paupières et contracte ses mâchoires. Je voudrais qu’il cesse de lutter contre lui-même, c’est un combat qu’il ne peut gagner.

— Alors tu vas m’écouter. Je sais ce qui se passe là-dedans, dis-je en tapotant son crâne, tu te sens sale, indigne de tout. Indigne de nous.

— Arrête.

Il plisse ses yeux davantage, ses traits se crispent dans une grimace de souffrance. À l’hôpital, je m’étais promis que je me battrais pour notre bonheur, s’il s’en sortait. C’est un besoin que je revendique, ce n’est pas une option, mais une nécessité.

— Non. Toi, arrête. Arrête de croire que tout le monde te juge. Pas tous ont cette vision manichéenne des choses… Ceux qui comptent ne l’ont pas. Ils te connaissent. Je te connais. Je sais qui tu es.

— Moi, je ne sais plus qui je suis.

Mon guerrier est démoli. Il m’a soufflé ces mots dans un chuchotement, tel un aveu de faiblesse. Je les reçois comme un appel à l’aide. Toute cette haine l’a marqué au fer rouge, lui laissant des cicatrices indélébiles. Mais elle ne ternira pas mon essentiel, elle ne me le prendra pas.

J’embrasse son front, la commissure de ses lèvres et l’enlace avec douceur.

— Tu es quelqu’un de bien. Tu es fort, tenace, arrogant. Un fils aimant, un frère protecteur, un ami loyal. Un type brillant qui excelle dans son domaine. Tu es l’homme que j’aime. Tu es Malik Mejib. Mon Malik.

Je le sens se crisper entre mes bras, sa tête est plongée dans mon cou, ses mains tremblent sur le matelas.

— Mejib, c’est le nom d’un assassin, Juliette. Aujourd’hui, tu dis ça, mais quand on te pointera du doigt parce que tu es avec moi, tu…

— Non, le coupé-je, je t’interdis de penser savoir ce qui est bon pour moi. Je croyais qu’on avait déjà établi que ton frère n’était pas un argument dans notre histoire.

D’un mouvement vif, il se retourne sur le dos, souffle entre ses mains et se pince les arêtes du nez.

— C’est même plus Nasser la question, Juliette. Merde… Tu planes complet. T’allumes pas ta télé, tu lis pas ces putains de journaux ? Bordel ! Mon nom est cité partout. Partout ! Et c’est pas en des termes élogieux : monstre, terroriste, vermine… C’est ça que tu veux ?

Certes, je suis consciente de cette triste réalité, je ne la nierai pas. J’ai lu des ramassis de conneries si grotesques que j’en ai déchiré ces torchons. Bien entendu qu’on m’a posé des questions dégradantes, qu’on m’a interpellée à ce sujet. Madame Rodrigue a d’ailleurs un avis très tranché sur le terrorisme : « Tous ces immigrés à l’accent douteux sont des arriérés, un danger pour notre France ». Quand je vois les portraits des victimes sur les chaînes d’information, mon sang se glace et je me dis qu’il est si facile d’en tirer des conclusions hâtives. Mais je fais front. Si le jugement des autres est dur, il n’est rien en comparaison de l’agonie que j’ai vécue en le croyant perdu.

— Mejib est le nom de l’homme qui m’a sauvée en se prenant une balle pour moi. Le nom de celui qui m’a subjuguée au collège, de celui qui m’a appris l’amour au lycée. C’est aussi le nom de celui avec qui je veux avancer. Je peux t’assurer qu’il est tout sauf laid, dans ma bouche. C’est toi, juste toi.

Il relève son visage vers moi. Ce que je découvre dans son regard me tord les tripes. Je vois bien qu’il a du mal à croire en la véracité de mes propos. Il est si démuni que j’ai peur qu’il ne se décompose sous mes doigts. Pourtant, c’est nécessaire, il doit lâcher prise, cracher ce qui le dévore, quelle que soit la teneur de ses maux. Accepter d’être vulnérable, accueillir le chagrin sont parfois les seules solutions.

— Je suis en colère. Tellement, que ça me bouffe. Il était mon frère. Je l’aimais. Et c’est devenu un étranger… Il a tout bousillé… J’ai mal, putain. J’ai mal. Pourquoi il a fait ça ? Pourquoi, hein, pourquoi !

Son souffle se saccade tant l’émotion le submerge. Ses iris se voilent, elles crient au supplice, à l’injustice.

— Je ne comprends pas. Ça ne peut pas être arrivé. C’est un cauchemar… Je ne veux pas, putain, je ne veux pas ! hurle-t-il.

Sous mes yeux, sa digue se rompt. Un premier sanglot déchirant fracasse sa gorge. Une larme zèbre sa peau brune et se perd dans sa barbe naissante. Puis il s’agrippe à mon dos, les ongles plantés dans mes omoplates, le visage enfoui dans ma poitrine. Il explose, se libère du torrent de tristesse qu’il avait contenu jusqu’alors. Ses tremblements et ses complaintes étouffés dans mes bras me lacèrent tout entière. Mais je ne sombrerai pas avec lui, je resterai ce phare dans ce déferlement de noirceur, parce que je refuse de le voir se noyer.

— Laisse tout sortir. Je suis là. Je ne te lâcherai pas, jamais.

Je ne sais pas combien de temps je le berce pour l’apaiser, bientôt, ses muscles se détendent sous mes murmures compatissants. Les pleurs deviennent des reniflements, sa douleur, une délivrance. Ses phalanges reprennent vie derrière moi, elles caressent, me ramènent à lui, se rassurent de ma présence.

— Tu n’as pas à te sentir redevable parce que je me suis fait tirer dessus, tu sais ? souffle-t-il soudain.

— Je ne me sens pas redevable, si tu crois que c’est pour ça que je suis là, tu te trompes. Je t’en suis juste reconnaissante. Du moins, maintenant. C’était fou, Mal’, de faire un truc pareil.

Ses yeux encore rougis me scrutent, j’y retrouve ce petit pétillement que j’aime tant. Il me répond en effleurant ma pommette.

— Ce qui serait fou, c’est un monde sans toi, Juliette. S’il le fallait, je le referais sans hésiter… Parce que je t’aime à en crever.

J’empoigne son visage et lui vole un baiser, avant de lui glisser mon vœu le plus pieux.

— Je préfère que tu m’aimes à en vivre. C’est bien plus ambitieux, crétin.

Malik soupire et me serre si fort que j’ai la sensation que ma cage thoracique va exploser. Son nez plonge dans mon cou pour s’imprégner de moi. Il n’a pas besoin de parler. Il se remplit d’espoir, je le sais. Il nage toujours en plein typhon, cerné par des lames de fond.

Mais il vient de monter sur un radeau et s’accroche de toutes ses forces. Il ignore tout ce que je perçois en lui. Il est mon Titan, mon colosse aux pieds d’acier. L’Apocalypse peut bien tout dévaster, il ne s’écroulera pas. L’accalmie est proche, je le sens.

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