Thorns and Roses (French Edition)

Max Néna · Chapitre 11 sur 44

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Thorns and Roses (French Edition)

Chapitre 10

Juliette

 

Il est presque vingt-et-une heures quand on frappe à la porte. Je me précipite pour aller ouvrir, les nerfs à vif. J’ai couché les filles plus tôt, impatiente que mes amies arrivent pour déverser mon mal-être. Leurs mines préoccupées apparaissent. Elles font écho à ce trop-plein qui pèse sur ma conscience, cette dernière semaine. Je m’étais promis de ne pas pleurer, mais déjà, mon menton tremblote, mes yeux se gorgent de larmes.

— Salut.

Je ne reconnais pas ma voix, elle semble venir de loin, comme un murmure qui lutte pour sortir après une nuit sans sommeil. Je crois qu’il est là, le nœud du problème : je suis épuisée. Éreintée par cette longue année à tout porter, ébranlée dans mes certitudes depuis le retour de Malik.

Je n’ai pas bougé d’un millimètre, la main sur la poignée, les épaules lourdes. Deux paires d’yeux me scrutent avec inquiétude. Les prunelles vertes d’Élodie se plissent tandis que les iris noisette de Marie détaillent mon visage. Cette dernière pince ses lèvres fines et s’élance vers moi.

— Merde, Juju, viens-là.

Malgré sa petite taille, elle me prend dans ses bras. Je la laisse faire parce que, ce soir, j’ai besoin de chaleur humaine. Il y a trop longtemps, que personne, hormis mes enfants, ne m’a tenue de la sorte. Libérée par ce réconfort dont j’ignorais avoir tant besoin, je sens ma peine dévaler mes joues. Sans un sanglot, sans un bruit. Les paupières fermées, je savoure de pouvoir baisser les armes, même si ce n’est qu’un bref instant. Une main se glisse dans la mienne. Je relève la tête sur Élodie, qui m’adresse un sourire contrit.

— Malik ? demande-t-elle d’un air entendu, allons-nous asseoir, tu vas nous raconter tout ça.

Je hoche la tête à la mention du prénom qui me provoque bien trop d’émoi et me décolle de mon amie pour les laisser entrer. D’un pas pesant, je les dirige ensuite vers le salon, où nous nous installons autour du plateau de fromages et de la bouteille de vin que j’ai sortis plus tôt.

Ces derniers jours, je leur ai envoyé plusieurs messages, j’avais besoin de leur confier combien j’étais perturbée d’avoir retrouvé mon premier amour chez les Mejib. Je n’ai aucun secret pour elles, de même que je connais tous les leurs. Élodie a toujours été là, depuis ma tendre jeunesse. Avec les années, cette brune pulpeuse est devenue comme une sœur. Quant à Marie, j’ai eu un coup de foudre amical pour cette brindille au grand cœur, pendant nos études. L’une était aux premières loges de ma relation avec Malik, l’autre m’a connue durant ma longue période de dérive, à tenter de guérir de lui. Elles ont toujours été les phares rassurants au plus profond de mes tempêtes.

— Alors ? On en est restées à cette énorme tension quand tu as renversé la bassine… Il y a eu autre chose ?

Marie s’agite sur le canapé en face de moi et replace les mèches châtain clair de son carré plongeant derrière ses oreilles, signe d’impatience chez elle. À ses côtés, mon autre acolyte débouche le Pinot noir et nous en sert une généreuse quantité. À la hâte, j’attrape un des verres sur la table basse et en avale une bonne lampée, pour me donner du courage. Après un profond soupir, je leur raconte ce qui s’est passé ce matin, dans la dépendance.

— C’était comme une décharge électrique. Sentir sa peau sous mes doigts, son odeur… Je n’en sais rien, tout est ressorti, cette alchimie, ce… Cette force qui m’attire à lui…

Les deux me fixent avec intérêt, suspendues à mes lèvres dans l’attente de la suite. Mes doigts tremblants remontent jusqu’à ma tempe, qu’ils massent de façon mécanique.

— … Et j’ai vu son tatouage, là, sur sa poitrine, au-dessus du cœur, mimé-je, « J’aime celui qui rêve l’impossible ». Putain, les filles, cette phrase, j’ai dû lui répéter des centaines de fois quand on était ensemble…

De nouveau, mes yeux picotent, ma gorge se serre. Je ne pourrais même pas décrire avec des mots justes ce que cette découverte a remué en moi. Mon amie d’enfance se penche en avant, entrouvre sa bouche, mais je reprends, car ma parole se libère.

— … Ça m’a… Ça m’a bouleversée. Il disait qu’il m’avait oubliée. Alors que je suis là, gravée sur son torse. Et je me suis sentie… Heureuse ? m’étonné-je. Puis deux secondes après, il s’est complètement fermé…

Je clos les paupières pour essayer de contrôler mon souffle saccadé. Quand je m’autorise un coup d’œil vers mes confidentes, ma vue se brouille, mais je perçois leur posture rassurante qui m’encourage à poursuivre.

— Son ton était si dur. Il m’a congédiée comme une malpropre. J’ai eu mal… Tellement mal. Je… Je ne devrais pas ressentir tout ça, pas vrai ? Je m’en veux par rapport à Marco, j’ai l’impression de le trahir… Je…

Je déglutis avec difficulté, le dos voûté par la lourdeur de mon aveu, les mains figées sur mes genoux.

— … Je ne devrais penser qu’à lui, à son absence qui pèse sur ma vie. Pas à Malik et cette saleté de sensation de vibrer à nouveau depuis qu’il est revenu… Je suis une mauvaise personne, hein ?

Un silence accueille ma dernière réplique essoufflée. Mon ventre se serre, j’ai peur que le regard de mes amies ne me confirme ce que je redoute tant. Ma culpabilité. Pourtant, il n’y a aucune trace de jugement sur leurs visages empreints de prévenance. Marie fronce les sourcils, son verre de vin suspendu à quelques centimètres de ses lèvres, dans une attitude figée. Élodie, elle, remue la tête de droite à gauche et plante ses yeux dans les miens.

— Tu es tout sauf une mauvaise personne, Juliette. J’étais là, quand vous vous êtes aimés avec Malik, on n’oublie pas un truc pareil, un premier amour aussi fort, ça marque à vie. C’est normal que tu sois perturbée. Et ça n’enlève rien à ton amour pour Marco. Tu ne le trahis pas, c’est juste…

— C’est juste que tu n’es pas qu’une veuve éplorée, la coupe Marie avec détermination, tu as le droit d’avoir des émotions autres que la douleur et le chagrin. Ce n’est pas mal… Tu n’es pas la machine que tu t’évertues à être depuis une année, en faisant seule ce que vous peiniez déjà à faire à deux.

Leurs propos dénouent ma nuque raide, je m’affale en arrière sur le canapé, les yeux rivés au plafond. Je n’ignore pas que depuis des mois, je vis en vase clos. À me démener par tous les moyens pour que mes filles traversent cette épreuve au mieux. J’en ai omis celle que j’étais.

— Je ne sais pas quoi faire de tout ça… Il y a tellement de mauvais souvenirs liés à notre rupture, tant de non-dits, soufflé-je tout bas.

La voix douce de Marie me sort de ma mélancolique introspection. Elle gigote sur les coussins et fronce son nez constellé de taches de rousseur.

— En tous cas, appelle ça comme tu voudras, le destin ou autre, mais je suis convaincue que rien n’arrive jamais par hasard. Je ne sais pas, c’est peut-être l’occasion de faire la paix avec ton passé, et qui sait ? De vous retrouver ?

— Mar’, rétorqué-je, lasse, il s’est passé quinze ans… Et puis je ne crois pas être capable de laisser ressurgir tout ce passé douloureux.

Bien sûr, il est toujours resté dans ma mémoire. Même auprès de Marco, mon esprit s’égarait encore parfois dans cet autre temps rempli de nous. Mais j’ai mis tant d’années à refermer chacune de mes cicatrices, j’ai trop peur de saigner à nouveau, de ne plus être assez forte pour rester debout.

— Ne brise pas mon cœur de grande romantique… Parce qu’il ne faisait pas chaud dans cette dépendance, peut-être ?

Son sourcil relevé et sa mine espiègle embrasent mes joues. Mes amies échangent un regard complice. Je sais qu’elles essaient d’alléger l’atmosphère, de m’amener à comprendre que ce tumulte qui me trouble est légitime, même si je lutte contre lui. Car il est vrai que Malik a ravivé mes chairs, je serais malhonnête de le nier. Depuis quelques jours, son corps habite chacun de mes fantasmes. Plus que tout, quelque chose s’agite en moi.

Élodie se lève et contourne la table pour me rejoindre sur le second canapé, puis presse ses doigts sur les miens.

— Tu as le droit de ressentir des choses, de te poser des questions, de désirer, même… Rien n’enlèvera ce que tu as vécu avec Marco. Mais ce qui compte surtout, c’est que tu arrêtes de t’emmurer comme tu le fais. Vis, Juliette, pour toi, pour tes puces qui ont besoin de voir leur maman épanouie… S’il te plaît.

Vivre. Elle a raison. Je ne parviens pas à donner un sens à ce que le destin met sur ma route. Une certitude cependant m’assaille plus que jamais. Je sens en moi ce besoin de rugir. La petite étincelle qui agonisait il y a peu crépite. Je ne peux plus cadenasser la nécessité de faire jaillir ce brasier. Depuis que Malik est revenu, j’ai de nouveau ce besoin d’exister.

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