Thorns and Roses (French Edition)
Chapitre 23
Juliette
— J’ai beaucoup appris sur Paris, mais je sentais qu’il me fallait une expérience plus solide pour qu’on me prenne au sérieux.
J’observe Malik parler tandis qu’il se concentre sur la route. Ce matin nous avons récupéré la voiture de Gaspard pour profiter de la journée au bord du lac. C’était un moment agréable. Nous l’avons passé à discuter, avides de combler quinze années d’absence. Nous nous sommes redécouverts de nombreux points communs, au cœur d’échanges animés, mais complices.
— C’est comme ça que j’ai atterri à New York, où Lewis m’a pris sous aile pendant trois ans. La suite, tu la connais, ajoute-t-il en tournant le volant.
Je gigote sur le siège, je n’arrive pas à faire taire mes pensées depuis que nous roulons sur le chemin du retour. Je ne cesse de me demander ce qu’il adviendra après cette parenthèse. Panser nos stigmates est une chose, s’ancrer dans le présent en est une autre. Ce que je ressens auprès de lui est féroce, puissant. Je ne veux pas y renoncer. Toutefois, j’ignore s’il envisage les choses de la même façon. Nerveuse je me ronge les ongles tandis qu’il me lance un bref coup d’œil.
— Et toi, alors, tu ne m’as pas répondu, la dernière fois. Pourquoi infirmière ? Si je me souviens bien, ça ne faisait pas partie de tes plans, à l’époque.
Je soupire, la gorge soudain étriquée par l’émotion. J’avais pris soin d’éluder cette question douloureuse, le jour de l’anniversaire d’Ayoub. Mais désormais, je peux être sincère avec lui.
— Je… J’avais besoin de faire pour les autres ce que je n’ai pas pu faire pour mon père… Si on y réfléchit bien, je crois que c’est pareil pour Maxime, qui est devenu médecin.
Je me détourne vers la fenêtre ; évoquer mon père est toujours difficile. Malik ne dit rien, cependant, sa main se pose sur mon genou. D’instinct, mes doigts se nouent aux siens, il n’y a pas besoin de mots, je sais qu’il comprend et sa simple présence me suffit.
Il est plus de dix-neuf heures quand nous nous garons devant mon portail. Malik tire le frein à main. Voilà, c’est fini. Le doute me submerge, j’ai si peur que tout s’achève ici. Je trifouille mon trousseau de clefs, sans oser le regarder, car j’ignore quelle conduite adopter pour lui dire au revoir.
— T’es pas loin de chez mes parents, en fait, lance-t-il en observant ma maison.
— Je t’aurais bien proposé de rentrer, mais il y a les filles et ma mère… C’est compliqué.
Je ne sais pas quoi dire, ni quoi faire, je voudrais juste qu’il m’embrasse, qu’il m’avoue que lui aussi aimerait qu’on aille plus loin. Pourtant, rien ne se passe. Il tapote le volant, les yeux perdus à travers la vitre. Un silence pesant s’installe, la tête baissée, je suis figée, en apnée. Soudain, Malik soupire puis se tourne dans ma direction.
— Je ne veux pas que ça s’arrête.
Une vague de soulagement se propage dans tout mon corps, je ferme les paupières pour reprendre mon souffle. Les mots me manquent tant je suis émue. Sa main se pose sous mon menton, m’invite à plonger dans ses prunelles ambrées. Il me laisse entrevoir ses craintes, pareilles aux miennes, cette vulnérabilité le rend plus beau encore. Les sourcils froncés, il reprend la parole, d’une voix qui n’est qu’un murmure suppliant.
— Juliette ? Dis quelque chose, je me sens comme un con.
Je ne réponds rien. Je défais ma ceinture de sécurité, me glisse vers lui pour accrocher son regard et me jette sur ses lèvres. D’abord surpris et hésitant, Malik agrippe ensuite ma nuque pour approfondir notre baiser. J’ai la tête qui tourne, des frissons partout. Sans m’en rendre compte, je me retrouve à califourchon sur ses genoux. Puis il recule, essoufflé.
— Ça veut dire que t’es d’accord pour qu’on continue ? Putain, dis-le, j’ai besoin de l’entendre.
— Oui. Oui, j’aimerais qu’on se donne une deuxième chance.
Malik m’enlace si fort que je me retrouve plaquée contre son torse. Il me respire au creux du cou cherchant à s’imprégner de moi. C’est animal, possessif, j’aime les sensations que ce geste me procure. Dans ses bras, je me sens en sécurité. Il me repousse légèrement, plaque ses mains sur mes joues et colle son front au mien.
— Écoute… Je reprends le boulot demain, je sais que tu as ta petite vie et tes filles. On ne se promet rien, mais j’ai vraiment envie qu’on essaie. Par contre… Ce n’est pas juste du cul. Je veux plus. Si c’est ça pour toi, je préfère qu’on arrête.
Ses mots me percutent parce qu’ils me disent tout ce que j’avais besoin d’entendre. Il y a toujours eu deux Malik, le fort, l’inébranlable, le sûr de lui, et celui qui a besoin qu’on le rassure, qui se livre sans artifice. Cette deuxième facette m’était réservée, à l’époque, le masque ne tombait qu’en ma présence. C’est ce qu’il m’offre à nouveau. Alors, à mon tour, je baisse les armes.
— Moi aussi, je veux plus. Mais j’ai peur. Peur que ma vie ne te convienne pas. Je suis maman, maintenant, c’est ma priorité… Même si tu comptes à mes yeux.
— Je sais, me répond-il en me dévisageant, je ne suis pas le genre d’enfoiré qui te demandera de choisir entre elles et moi. On avise au fur et à mesure… Moi aussi, j’ai peur. Mais j’ai encore plus la trouille de te laisser filer, Juliette, je le regretterais toute ma vie.
Son dernier aveu est prononcé dans un filet de voix, avec pudeur, mais sincérité. Mon Malik. Je suis émue. En cet instant, il agrandit la place qu’il avait toujours conservée dans mon cœur. J’ai envie d’y croire, parce que c’est lui. C’est le seul argument et c’est le plus beau.
Les aurevoirs sont difficiles, nous n’avons pas envie de nous quitter. Toutefois, le quotidien doit reprendre son cours.
— File, me susurre-t-il, sinon je ne vais pas réussir à te laisser partir.
Je passe le pas de la porte, le sourire aux lèvres, encore ahurie de la tournure des événements. Je n’ai pas fait deux mètres que mes princesses me sautent dessus pour m’accueillir. Ma petite Lou se pend à mon cou et Ninon sautille sur place. Je les serre fort dans mes bras, ravie de les retrouver. Un immense puzzle traîne sur la table du salon et ma mère est en train d’essuyer de la vaisselle dans la cuisine.
Je suis étonnée de constater qu’elle ne se retourne pas pour me saluer. Le dos raidi, elle paraît tendue. Cette attitude contrariée n’augure rien de bon. J’espère qu’il ne s’est rien passé de grave en mon absence. Aussi, je me baisse pour parler aux filles.
— Mes chéries, j’ai besoin de faire un petit point avec mamie. Vous voulez me faire un joli dessin en attendant ? Après, promis, je reste avec vous et vous me racontez tout de votre week-end !
Mes amours sont excitées comme des puces. Quelques bisous appuyés plus tard, je me retrouve seule avec leur grand-mère, qui n’a toujours pas changé de position. Inquiète, je m’avance vers elle.
— Maman ? Qu’est-ce qui se passe ?
Elle pivote vers moi, les yeux emplis de larmes, le visage crispé, la bouche pincée. Je suis surprise, mais reconnais cette expression, c’est celle de sa colère. Elle jette le torchon sur le plan de travail et explose.
— Je vous ai vus par la fenêtre, Juliette. Comment oses-tu ? C’était pour être avec ce Malik, ce petit week-end ? Je te préviens, je ne tolérerai pas ça ! Tu me déçois tellement !
J’accuse le coup, touchée par ses mots blessants. Bien entendu qu’elle nous a aperçus, elle et sa manie de toujours guetter la moindre voiture. Je n’y ai pas songé en me laissant aller avec lui.
— Ce n’était pas prévu, je ne savais pas qu’il serait là. Mais je n’ai pas à me justifier, maman, ajouté-je fermement, j’ai passé l’âge de te rendre des comptes. Je sais ce que je fais, ça ne regarde que moi.
— Ça ne regarde que toi ? As-tu seulement pensé à tes filles qui auraient pu te voir ? Elles ont perdu leur papa et toi tu fricotes déjà devant ta maison avec ce… Cette petite raclure qui a bousillé notre famille ! Ton père doit se retourner dans sa tombe ! Tu me fais honte !
Je serre les poings pour essayer de calmer la tempête qui fait rage en moi. Il y a quelques minutes, je savourais mon bonheur. Mon retour est en train de virer à la confrontation. Mais je n’ai plus dix-sept ans, mes choix m’appartiennent, désormais.
— Ça suffit, maman ! Je te l’accorde, embrasser Malik sur le parking n’était pas malin, mais je t’interdis de parler de lui ainsi ! C’est un homme bien, il l’était déjà à l’époque. Ce qui est arrivé n’est pas de sa faute. Au fond de toi, tu le sais… Je ne referai pas la même erreur, désolée. Je l’ai regretté toute ma vie.
Ma mère me détaille, stupéfaite par mon aplomb. Ses bras retombent le long de ses flancs, ses lèvres s’ouvrent et se referment à plusieurs reprises. Cependant, elle demeure muette. Je m’approche, peinée de la voir aussi troublée.
— Fais-moi confiance, maman, s’il te plaît. Ce n’est ni un caprice ni une décision que je prends à la légère. Laisse-nous une chance, c’est important pour moi. Avec tout ce qui m’est arrivé, j’ai le droit de vouloir être heureuse, tu ne crois pas ?
Vaincue, elle hoche la tête, se dirige vers le porte-manteau pour récupérer ses affaires. La main sur la poignée de la porte, elle se retourne et me sourit tristement.
— Bien sûr, ma chérie, que tu as le droit au bonheur. Mais je ne peux pas cautionner ça. Pas avec tout ce que cette relation représente pour moi. C’est au-dessus de mes forces. Tu embrasseras les petites.
Sans m’octroyer le temps de pouvoir lui répondre, elle sort, les épaules voûtées et les joues baignées de larmes. Je reste impuissante au milieu du salon avec un sentiment d’injustice chevillé au corps. Quelque part, je parviens à raisonner sa réaction, ma mère a ses propres blessures. Mais son intensité me blesse, j’espérais qu’elle comprendrait.
Au même instant, le téléphone sonne. Égarée dans mes pensées, je me déplace pour pouvoir décrocher. Mes mains tremblent, je suis ébranlée par l’émotion. La petite fille qui sommeille en moi est meurtrie de voir souffrir sa mère par sa faute. Toutefois, je ne flancherai pas, Malik est trop précieux à mes yeux pour renoncer à cette nouvelle chance. Je souffle pour reprendre contenance alors que la troisième sonnerie retentit.
— Allô ? … Allô ? …
Je relance ma question à plusieurs reprises, regarde l’écran qui indique un numéro masqué. Alors, je réitère ma demande une dernière fois, prête à raccrocher, quand je discerne un son étrange. Une respiration profonde résonne dans mon oreille. Elle est lente, mais sonore, un râle dérangeant qui se répète et me donne la chair de poule. La personne veut que je l’entende. Puis soudain des bips frénétiques avalent ce silence angoissant. Mal à l’aise, je repose le combiné et file fermer la porte à clef. Il est probable que ce soit la bêtise d’un petit plaisantin, pourtant, un sentiment d’insécurité me parcourt l’échine. Je déglutis, dépitée que la fin de journée ait pris cette tournure. C’est sans doute ma discussion houleuse avec ma mère qui me met à fleur de peau. Je secoue la tête pour chasser mon amertume puis file retrouver mes princesses qui m’ont tant manqué.
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