Thorns and Roses (French Edition)

Max Néna · Chapitre 18 sur 44

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Thorns and Roses (French Edition)

Chapitre 17

Malik

 

— Très bien. Envoyez les dossiers sur ma boîte mail. Je dois avoir le temps de les consulter avant de reprendre. Et je les voudrais complets, cette fois.

— Oui, monsieur Mejib, je vais faire au mieux. Si quelque chose manque, n’hésitez pas à m’en faire part.

— Je ne tolérerai aucune erreur. Me suis-je bien fait comprendre, Cassandra ?

— Bien sûr, monsieur. Je serai vigilante.

— Très bien. Bonne journée.

Je tapote mes écouteurs pour raccrocher. Je retourne au boulot dans un peu plus de dix jours. Il faut absolument que je me remette dans le bain. Lewis m’a appelé personnellement hier pour me dire que les choses bougeaient sur la filière européenne. L’un des directeurs d’agence s’est vu diagnostiquer un grave cancer. Nous sommes trois, sur le continent, à pouvoir prétendre le remplacer. Je suis le plus jeune, ce qui ne joue pas en ma faveur, mais mes chiffres à New York me désignent comme un candidat à prendre en compte.

Je n’ai pas l’intention de laisser cette opportunité passer. J’ai le soutien de Lewis, qui m’a sous-entendu que j’étais attendu au tournant, que je devais faire mes preuves, dès ma prise de fonction sur Marseille. Alors, je vais tout mettre en œuvre pour réussir, je ne dois rien laisser au hasard. D’où ma vigilance excessive envers Cassandra.

J’inspire pour me recentrer sur le moment de détente que j’étais venu chercher ici. Les vagues s’échouent sur mes pieds nus pendant que je fixe l’horizon. L’eau est encore un peu fraîche, c’est le moment que je préfère pour venir à la plage. Je profite du calme de ces jours printaniers pour me ressourcer et admirer ce paysage familier. La Verne, petite plage de galets, que seuls les locaux connaissent, avec vue imprenable sur les Deux Frères.

Je dépose mes Airpods dans mon sac à dos et retire mon tee-shirt. Je prends soin, ensuite, d’enfiler mes chaussons de plongée, il y a pas mal de rochers et d’oursins, sur cette plage. Je note les regards appréciateurs des nanas qui bronzent plus loin, mais n’en fais pas cas. Ma tête est ailleurs. Depuis deux semaines, mon esprit tourne en boucle. Deux semaines qu’elle a quitté mon studio en ne laissant qu’une petite note avec une citation énigmatique, qui m’a mis le cerveau en ébullition.

 

Je ne te ferai pas l’affront de te dire merci pour ce moment. Je me remercie d’y avoir cédé, je ne pensais pas en avoir autant besoin.

Il y a tant de choses que j’ai gardées pour moi. J’ai longtemps espéré que tu comprennes, ce n’est jamais arrivé. Mais, ne dit-on pas que « la vérité ruine souvent nos illusions,

mais nous ouvre toujours les yeux pour qui veut voir10 ».

Voir, Malik, j’aurais aimé que tu le puisses.

Désormais, nos souvenirs sont figés dans ta peau, prisonniers.

Me perdre dans tes bras aujourd’hui est la plus douce erreur que j’aie commise.

Juliette.

Un bout de papier, de l’encre, une immense déception. Encore une. Il n’y a jamais eu qu’elle pour me mettre à genoux. Avec Juliette, j’ai toujours baissé ma garde, elle a ce pouvoir sur moi.

Lorsque je suis revenu dans la dépendance, une dizaine de minutes plus tard, je pensais qu’elle serait encore là, qu’on se devait un minimum de considération, après ce que nous venions de partager. Mais il ne restait que la feuille sur la paillasse de la cuisine. J’étais en colère, je ne sais même pas ce que j’espérais. Pas ce silence, en tous cas. Moi, j’ai eu honte de devoir la laisser juste après. Elle s’est enfuie. Après quoi, d’ailleurs ? Lui avoir fait l’amour, l’avoir baisée ? Tout est emmêlé sous mon crâne.

Il veut dire quoi, son charabia à la con ? Depuis, je me triture les méninges. La vérité. Quelle vérité aurais-je dû voir ? J’aurais pu creuser, prendre son numéro de téléphone dans le classeur de soins de mon père, ou le demander à ses collègues. D’ailleurs, ironie du sort, Gaspard s’est entiché de l’une d’elles. Mais je me suis abstenu, trop ébranlé par ce qu’on s’était dit. Et surtout, elle n’avait qu’à pas se barrer comme une voleuse. Je ne suis pas un pantin. Si elle voulait parler, c’était l’occasion.

Je nage comme un dératé, avec une énergie folle, obnubilé par ces pensées. Des bribes de ce moment me reviennent sans cesse. Sa peau, ses gémissements, son odeur, le goût de son plaisir, le seul que je connaisse. J’ai bien failli dérailler et plonger ma langue entre ses cuisses. Son emportement a coupé court à mes tergiversations. N’empêche, même ça, c’était différent, mieux encore que dans mes souvenirs. Juliette est devenue une femme, de celles qui savent jouer de leur corps et de celui de leur partenaire. C’était divin. J’espérais me défaire de mon obsession, elle ne s’est qu’intensifiée davantage.

Fatigué, je me cale sur un rocher, à lisière d’eau pour laisser le soleil me réchauffer. C’est agréable, ces petits moments de solitude. Le cadre ici est magique. Les pins en arrière-plan, les bateaux de pêcheurs disséminés çà et là sur la rive. Une eau claire où l’on distingue toute la flore marine. Ça m’avait manqué, je le réalise à peine.

— Toi aussi tu cherches des Echinoidea ? Moi j’ai trouvé des

Paracentrotus lividus11, regarde, ils sont violets !

— Chut, Ninon ! Maman elle a dit qu’il fallait pas parler à des inconnus qu’on connaît pas !

Surpris par cette intervention pour le moins originale, je regarde en contrebas et aperçois deux petites têtes blondes dont le corps est à demi immergé. Elles portent toutes deux des lunettes de plongée et la plus petite a aussi des brassards.

— Euh… Bonjour. Votre maman a raison, il ne faut pas parler à n’importe qui. Elle est où, d’ailleurs ? Vous ne devriez pas trop vous éloigner.

— Elle est à un rembard, je l’ai entendu en parler à sa copine. Je sais pas ce que ça veut dire, par contre, je crois que c’est un vilain mot, parce qu’elle a dit qu’il fallait pas qu’on le sache. Sauf que moi j’ai entendu. Et on est avec mamie.

Celle qui semble être la plus jeune pointe la rive, avant que je ne sois de nouveau interpellé par son aînée.

— Alors, t’en as trouvé ou pas, des Paracentrotus lividus ? Moi j’en ai plein, regarde.

La première doit vouloir dire que sa mère est à un rencard, par contre, je ne comprends rien de ce que me raconte la deuxième. Elle est rigolote, elle sautille dans l’eau, puis me montre son seau. Quand je me penche pour voir ce qu’il contient, je remarque plusieurs oursins.

— Ah ! Des oursins ! Non je les évite, ou je les mange parfois, c’est super bon.

L’aînée se met à gesticuler dans tous les sens, ses bras effectuent de drôles de mouvements. On dirait qu’elle veut s’envoler et elle répète les mêmes mots bizarres que tout à l’heure. Mais qu’est-ce qui lui prend ?

— T’aurais pas dû dire ça. Elle va faire une crise.

— Pourquoi elle ferait une crise ?

— Elle est autiste, Ninon, et tu lui as dit que t’allais manger ses oursins, alors qu’elle, elle veut les adopter.

Merde, j’ai déjà vu des reportages sur ces troubles à la télé, j’avoue que je ne sais pas trop comment réagir.

— Tu devrais aller chercher ta grand-mère alors, blondinette.

La gamine part comme une flèche et crie aux oreilles de tous qu’un monsieur bizarre veut manger les oursins de la dénommée Ninon, qui mouline de plus en plus vite. Elles vont m’envoyer en taule, les morveuses.

Décontenancé de me retrouver seul avec la petite, je décide de suivre mon instinct et d’improviser. Lentement, je descends dans l’eau puis m’approche, pour me mettre à son niveau.

— Ninon, écoute-moi, je suis désolé si je t’ai fait peur. Tu sais, je ne veux pas manger les tiens, d’oursins. Ils sont à toi et rien qu’à toi, ceux-là. D’ailleurs, c’était une blague, en fait.

Les gesticulations ont l’air de se calmer un peu. Plus rassuré, il me vient une idée.

— Tu as déjà réussi à capturer des crabes, Ninon ?

Subitement, la petite cesse ses mouvements, elle retire ses lunettes et pivote vers moi sans me regarder.

— Des Carcinus maenas ?

— Ouais, je crois, tu sais je ne connais pas vraiment les noms scientifiques, moi. Tu aimes les animaux ?

— Oui, maman elle m’achète plein de livres. J’aimerais être vétérinaire quand je serai grande. Les Carcinus maenas, c’est les crabes verts. Tu sais les attraper, monsieur ?

Elle me débite ses phrases, un regard bleu clair tout aussi intense que fuyant tourné vers moi. J’opine et lui réponds d’une voix calme.

— Je peux t’aider, si tu veux, et je m’appelle Malik.

Alors, je lui montre les rochers avec les crevasses où les bestioles se cachent. Je me saisis de la petite pelle insérée dans son seau et lui explique comment procéder. Un premier tombe dans le récipient et la gamine rit aux éclats.

C’est le moment que choisit la grand-mère, accompagnée de la cadette, pour arriver enfin. D’un geste maladroit, elle maintient son chapeau qui empiète sur ses lunettes de soleil.

— Ninon, ma chérie, ça va ? Monsieur, mais que faites-vous avec ma petite fille ? Veuillez vous éloigner, s’il vous plaît !

Les mains sur les hanches, les pieds à peine immergés dans l’eau, elle semble me jauger à travers ses verres teintés. Je n’en reviens pas, la femme ne cherche même pas à comprendre la situation et se permet de m’agresser avec un aplomb démesuré. Ninon se raidit à côté de moi. Je crains qu’elle ne fasse une nouvelle crise.

— Tout va bien, madame, ne vous en faites pas. Votre petite fille a eu un petit moment de panique, je l’ai aidée à pêcher des crabes pour qu’elle se calme… En attendant que vous arriviez…

Je hausse un sourcil pour appuyer ma dernière phrase ; elle est quand même gonflée, celle-là, si elle avait joué son rôle d’adulte responsable, nous n’en serions pas là. Elle hausse le menton puis croise les bras sur sa poitrine.

— Eh bien, je suis là, maintenant.

— Moi aussi, mamie, je veux en prendre plein ! Comme ça, on pourra les montrer à maman, nous coupe la plus petite en fonçant déjà vers les rochers.

Les bras de la grand-mère retombent le long de son corps. Pour ma part, je serre les mâchoires devant son incivilité. Je m’apprête à répliquer quand des clapotis, suivis d’un tapotement sur mon coude, détournent mon attention vers un visage poupon, au regard bleu suppliant.

— Dis, tu me montres à moi aussi… S’il te plaît…

Je soupire et me voilà à jouer les guides de pêche avec deux enfants que je ne connais pas, sous l’œil scrutateur de leur aïeule.

 

Quelques minutes plus tard, nous regagnons le rivage après plusieurs prises. Cependant, le comportement désobligeant de la dame, qui n’a toujours pas daigné s’excuser ni même me remercier, m’a irrité. Aussi, je compte bien lui expliquer le fond de ma pensée avant de partir. Pour être discret, car je ne veux pas l’accabler devant sa progéniture, je m’approche d’elle.

— Écoutez, madame, je comprends votre inquiétude. Mais afin d’éviter ce genre de déconvenues, vous ne devriez pas laisser des enfants sans surveillance. Surtout quand l’une d’elles ne sait visiblement pas nager et que l’autre est susceptible de réagir de façon improbable…

— Ça veut dire quoi réagir de façon improbable ? intervient une voix que je ne connais que trop bien. Je me fige.

 

Juliette

 

Agrippée à mon sac pendu en bandoulière, je longe les bords de la plage, pressée de retrouver mes filles. Perdue dans mes préoccupations, ma tête s’agite de droite à gauche. Ce début de matinée était désastreux. Je ne sais pas ce qu’il m’a pris d’accepter un rendez-vous avec Jeff, le kiné d’une patiente qui me drague depuis des mois. Ce type ne m’intéresse pas, pire, il s’est montré si imbu de sa personne que je viens de le planter à la terrasse d’un café, sans aucun remord.

Poussée par mes amies, je crois que je voulais me prouver que j’étais capable d’oublier Malik et de me défaire de son emprise. Mais c’est un échec cuisant. Deux semaines qu’il s’est glissé en moi et qu’il habite chacune de mes pensées. Mon palpitant bat de travers chaque fois que je ferme les yeux et que ses prunelles m’apparaissent.

Je m’immobilise et fixe l’horizon, la gorge serrée. J’ai culpabilisé aussi d’avoir cédé à ce moment d’abandon. J’ai longuement parlé à l’un des portraits de Marco, un soir, pour lui dire qu’il restait dans mon cœur. Pour lui demander pardon. Mais la vérité, c’est qu’il n’a jamais été le seul à y tenir une place. Je ferme les yeux ; la vie est parfois cruelle, les hommes que j’ai aimés m’ont échappé tous les deux.

Le bruit environnant me ramène au présent, je chasse la larme solitaire qui effleure ma joue, puis reprends ma marche pour rejoindre mes enfants. Bien vite, je repère mes princesses, qui jouent autour de leur seau, et leur grand-mère affublée de son chapeau de paille. Cette dernière affiche une moue contrariée, en pleine discussion avec un type dont je ne vois que le dos. Je retiens mon souffle et cille à plusieurs reprises. Je connais cette silhouette, c’est celle qui trouble mon sommeil chaque nuit.

Mon cœur bat à tout rompre, je me retrouve une fois de plus confrontée à lui. Est-ce que je le souhaite si fort que le destin ne cesse de le mettre sur ma route ? Mais ici, entouré de ma famille, c’est trop pour moi, je le retrouve immergé dans ce que j’ai de plus cher.

J’approche, tout en érigeant mes barrières, la conversation que je surprends ne me plaît guère. Instinctivement, je suis sur la défensive.

— Écoutez, madame, je comprends votre inquiétude. Mais afin d’éviter ce genre de déconvenues, vous ne devriez pas laisser des enfants sans surveillance. Surtout quand l’une d’elles ne sait visiblement pas nager et que l’autre est susceptible de réagir de façon improbable…

Je me tends, surprise par son ton moralisateur, perdue de ne rien comprendre. Pourtant, alors que j’observe mes filles, un sentiment m’envahit : le besoin de protection. Les mots sortent de ma bouche sans même que je m’en rende compte.

— Ça veut dire quoi, réagir de façon improbable ? rétorqué-je, les bras croisés.

Surpris, il sursaute, se retourne, les yeux écarquillés.

— Juliette ? Qu’est-ce que tu fais là ?

Les lèvres pincées, je redresse mes épaules afin de camoufler, du mieux que je le peux, mes mains tremblantes.

— Disons que je suis la maman de la petite fille qui ne sait pas nager et de celle susceptible de réagir de façon improbable… On m’explique ?

Malik pivote sur lui-même pour observer ma mère et fronce les sourcils, l’air abasourdi.

— Madame Gimenez ? Je… Je ne vous avais pas reconnue, désolé.

— Ah, parce qu’on se connaît, monsieur le donneur de leçons ?

— Ça remonte, je vous l’accorde, mais le donneur de leçons s’appelle Malik.

Il la fixe avec aplomb tout en relevant le menton. La situation va dégénérer. Ma mère pâlit déjà, la bouche béante et s’assoit sur les galets. Lui la toise, stupéfait par sa réaction. Ses mâchoires se crispent alors qu’il revient vers moi.

— Écoute, tes filles sont venues me parler, sur un malentendu, Ninon a fait une petite crise. Je n’y suis pour rien, je n’ai rien demandé à personne. En attendant que ta mère réagisse, j’ai juste chassé des crabes avec elle pour détourner son attention. Voilà, pas besoin de monter sur ses grands chevaux.

Ma nuque se dénoue, ce n’est rien de plus qu’un quiproquo, je regrette de m’être montrée si incisive. Mais ce qui me bouleverse, c’est qu’il ait su comment réagir avec Ninon. Je crois que mes mains tremblent un peu plus. Malik avec mes enfants. Ma gorge se serre d’une émotion que je ne parviens à identifier.

— Je suis désolée, je…

— Maman !

Lou m’interrompt en se jetant sur moi, un immense sourire aux lèvres, je la soulève pour la prendre dans mes bras.

— C’était trop bien ! Malik, il nous a appris à pêcher des crabes ! Il est trop gentil, même si au début, il voulait manger les oursins de Ninon !

De côté, je le vois lancer un clin d’œil à ma puce, qui glousse avec malice. Ma cadette remue puis colle un bisou sur ma joue.

— Et toi, maman, c’était bien ton rembard ? J’ai le droit de le dire ? C’est pas un gros mot ?

Aussitôt, Malik se fige dans un rictus dédaigneux.

— T’as pas perdu de temps, à ce que je vois. Remarque, t’as bien quelques citations sous le coude, non ? balance-t-il, avant de s’éloigner. Allez, je vous abandonne. Madame Gimenez, vous saluerez votre mari de ma part.

Ma mère hoquète. Mes paupières se ferment, je déglutis, sentant le rouge me monter aux joues. J’ai si honte en cet instant et tellement mal, aussi. Il se méprend sur moi, sur tout. Quand je retrouve contenance, je n’ai plus rien à répliquer, il est trop tard. Le corps harmonieux de Malik traverse déjà la plage à un rythme soutenu.

Une main attrape alors mon poignet. Ma mère a retiré ses lunettes et me lance un regard empli de tristesse.

— Mon Dieu, Juliette… Tu l’as revu, c’est ça ? J’ai bien compris ?

Les mots restent bloqués dans ma gorge. Lou a rejoint sa sœur, je ne me souviens même pas de l’avoir lâchée.

— Je sais ce que tu as toujours ressenti pour ce garçon, mais je t’en supplie, ma chérie, pense à ton pauvre père…

Les larmes affluent. Je n’ai jamais cessé de le faire depuis ce jour tragique et je m’en veux tant.

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