Thorns and Roses (French Edition)

Max Néna · Chapitre 39 sur 44

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Thorns and Roses (French Edition)

Chapitre 38

Malik

 

C’est une ensorceleuse. Il n’y a qu’elle qui pouvait m’arracher ces aveux et ces sanglots. Elle est partie depuis plus d’une heure et je suis toujours sur mon lit. Je ne saurais même pas dire ce que je ressens. Des semaines que mes muscles sont tétanisés, crispés au moindre mouvement et réclament un défouloir. Mon cerveau s’agite, toujours en effervescence, luttant pour trouver le repos sous les cris de ma conscience. Des semaines que je suis comme l’huile sur le feu, crépitant, prêt à jaillir et me consumer.

Mais une fois encore, Juliette a su désamorcer cette rage qui me scarifiait de l’intérieur, chaque minute un peu plus. Rage contre quoi, d’ailleurs ? À qui s’en prendre quand il ne reste que l’absence et l’incompréhension ? Sur qui hurler ou taper quand plus rien ne demeure que l’impuissance ? Avant qu’elle ne me prenne dans ses bras, que les larmes ne dévalent mes joues, j’ignorais que j’avais de la peine. Je pensais n’être que fureur et dégoût. Je me trompais. Ce n’était qu’un écran de fumée qui masquait une vérité dure à encaisser.

Tout à l’heure, c’est aussi mon frère que j’ai pleuré. Pas l’étranger qu’il était devenu, pas le fanatique non plus. Mais celui que j’ai aimé un jour. Je ne sais pas quelle part du Nasser d’avant survivait en lui. Peut-être était-ce la même que celle qui s’est agrippée à moi, sans que je m’en rende compte. C’est pour celle-là que mon cœur saigne. Pour cette once de lui qui n’a pas su vaincre les ténèbres.

Depuis que j’ai laissé mon chagrin émerger, je suis anesthésié. Toute la fatigue que j’avais accumulée ces derniers temps me tombe dessus. J’ai l’impression d’être évidé d’une partie des débris de ma douleur. Amputé d’un fragment de mon âme dont je dois accepter le deuil. La fameuse phrase « il faut que ça sorte » vient de prendre tout son sens. Je ne me l’autorisais pas, mais cette tristesse imposée est légitime. Il y a maintenant des années que m’a été volée la douceur des souvenirs fraternels.

Machinalement, j’aligne les couleurs de mon Rubik’s Cube. Ces derniers temps, je pense souvent au père de Juliette. Aux avertissements qu’il avait proférés, ce fameux jour. À ce dont il avait voulu protéger sa fille. Notre passé n’y aura rien changé. Quand une tragédie arrive, on se surprend à réfléchir au poids de la fatalité. À chercher des réponses dans ce que notre esprit cartésien ne peut pas concevoir. En réalité, il n’y a pas de raison à ce qui nous pousse vers notre destinée. Juliette et moi étions déterminés à nous aimer. Nasser l’était à tout embraser. Abdiquer face à l’inéluctable est parfois la seule perspective qui s’impose.

Je ferme les paupières et essaie de me raccrocher à des instants d’insouciance aux côtés de mon frère, où la haine ne tenait pas encore sa place. Ses éclats de rire tonitruants. Un timbre chaleureux qui me rassurait. Une partie de foot avec des effusions de joie après chaque but. Une embrassade dans le creux des bras d’un frangin que j’admirais, gamin. Il a aussi été tout ça. Mon souffle s’accélère parce que, bien trop vite, la gangrène revient m’envahir. Il nous a oubliés, a renié l’essentiel. Accepter prendra du temps. Je ne suis pas encore prêt.

Je lâche un soupir au moment où mon téléphone vibre. Un numéro que je ne connais pas. D’ordinaire, je n’aurais pas répondu, cependant, mon instinct me dicte de le faire.

— Allô ?

— Bonjour, Malik, c’est Danielle.

— Danielle ?

— Pardon, c’est vrai que vous ne m’avez jamais appelée par mon prénom. C’est madame Gimenez… La mère de Juliette.

D’emblée, mon corps se tend et je me redresse sur le matelas. Avant l’attentat, elle semblait avoir accepté notre relation, en dépit d’une certaine retenue. D’après ma sœur, elle s’est montrée bienveillante envers mes proches, à l’hôpital. Mais je ne peux m’empêcher de croire que les récents événements ont une résonance personnelle, pour elle. Ce qui me fait appréhender cette conversation.

— Malik ? Vous êtes toujours là ?

— Désolé, je suis surpris que vous m’appeliez.

Mon interlocutrice glousse et son intonation me rappelle la femme que j’aime. Ce constat suffit à m’apaiser quelque peu.

— Je comprends… J’ai de vos nouvelles par ma fille. Je n’osais pas vous déranger, mais je voulais vous témoigner mon soutien en personne. Je suis très touchée par tout ce qui est arrivé… Je souhaitais aussi vous remercier d’avoir protégé Juliette. Sincèrement. Si vous avez besoin de quoi que ce soit, n’hésitez pas.

Elle doit être aussi mal à l’aise que moi, car elle débite ce discours à vive allure, sans même reprendre sa respiration. Je suis tant pris au dépourvu que j’ignore quoi lui répondre. Cependant, ses paroles pleines de sollicitude me troublent.

— Je… C’est gentil, madame Gimenez.

— Danielle. Comment allez-vous ? Et vos parents ?

— On fait tous du mieux qu’on peut. C’est déjà difficile pour moi, mais pour mes parents, c’est pire. Survivre à la mort de son enfant est une épreuve. Pleurer un fils meurtrier est une torture.

Je lui balance ces mots avec un détachement qui me surprend moi-même. Je crois que j’emploie ces termes très forts, guidé par mon besoin de la provoquer pour me protéger. Je redoute son jugement. Il y a quinze ans, il avait été implacable. Pourquoi serait-il différent aujourd’hui ? Mais sa réponse n’est pas celle que j’appréhendais.

— Je n’ose imaginer pareille douleur. Vous savez, je pense qu’on ne cesse jamais d’aimer son enfant… Quel que soit son parcours…

Un bref instant, elle s’interrompt en se raclant la gorge. Je suis en suspens, dans l’attente de la suite.

— Vous avez l’air d’être une famille unie, je souhaite de tout mon cœur que vous puissiez avancer malgré cette blessure. La vie doit toujours triompher, Malik.

J’en reste bouche bée. En fin de compte, je découvre beaucoup de Juliette en elle. Incapable de rétorquer quoi que ce soit, je déglutis avec peine, car l’émotion me noue la gorge. Je songe à tout ce que cette femme a vécu et perdu. Quelque part, nos destins sont liés depuis le début. C’est un sacré pas en avant qu’elle vient de faire vers moi. À mon tour, je voudrais lui témoigner mon respect. Je veux qu’elle sache que sa souffrance n’a pas été ignorée.

— Danielle… Il est sans doute un peu tard, mais je suis désolé pour votre mari. Je…

— Non, me glisse-t-elle avec douceur, ne le soyez pas. Après son décès, la colère m’a aidée à ne pas m’effondrer. C’était si facile de vous désigner comme responsable, durant toutes ces années. La vérité, c’est qu’au même titre que ma fille, vous n’y étiez pour rien. Mon époux avait déjà eu des signes d’alerte, pour son cœur. C’est un malheureux concours de circonstances…

Les trémolos dans sa voix laissent place à un silence de quelques secondes. Un silence qui n’est pas pesant. Il permet juste d’accueillir cette révélation et de l’assimiler pour ce qu’elle est.

— Je l’ai expliqué, je ne sais combien de fois, à Juliette. Mais elle a continué à se sentir coupable, et moi, à en vouloir à la terre entière. Mais c’est arrivé, c’est comme ça. Antoine a fait une crise cardiaque, Marco a eu un accident, votre frère a fait un choix inqualifiable. Personne n’aurait rien pu y changer.

— Mais justement, vous aviez raison pour Nasser…

— Nous avions tort pour vous. Malik, ma fille vous aime. À vrai dire, elle n’a jamais cessé de vous aimer. Qui suis-je pour remettre ça en question ? Nous étions juste des parents qui voulaient protéger leur enfant. Vous étiez si jeunes… Nous n’avions pas mesuré la profondeur de vos sentiments. Je ne l’ai admis que dernièrement. Mais mieux vaut tard que jamais, n’est-ce pas ?

C’est comme un petit tilt qui se fait dans ma poitrine. Encore un verrou qui vient de céder. J’ignore si c’est Juliette qui l’a incitée à me passer ce coup de fil ou s’il est spontané. À vrai dire, je m’en fous. Elle est sincère, c’est tout ce qui importe. Elle vient de me donner son approbation. Enfin. Ça n’effacera pas les doutes liés à ma situation plus que précaire. Mais la mère de celle que je désire plus que tout me voit au-delà de cette nébuleuse qui m’entoure. Et j’en ai cruellement besoin.

— Je vous en bouche un coin, jeune homme ? Faut pas croire, je ne suis pas qu’une vieille mégère ! Pour être honnête… Juliette vous a choisi et je commence à comprendre pourquoi.

— Telle mère, telle fille, la taquiné-je, j’ai fini par vous faire craquer aussi.

Je suis bouleversé par ce revirement de situation inespéré. L’humour est un moyen détourné de ne pas montrer que je suis ému, bien plus que je ne le devrais. Une fois encore, la doyenne du clan Gimenez pouffe et rétorque que Juliette l’avait prévenue de ma modestie sans pareille. Elle me parle ensuite de Ninon et Lou qui se languissent de me voir pour me montrer le petit chaton qu’elles viennent d’adopter. La conversation dérive sur des futilités qui me donnent la sensation de retrouver un semblant de normalité. Enfin, elle termine en me disant que, quand nous serons prêts, elle aimerait nous inviter, ma famille et moi, à un repas chez elle, pour que nous fassions tous vraiment connaissance.

Je ferme les yeux. Au cœur de la tourmente, ses aveux me donnent envie de me battre. Aujourd’hui, mon ange et sa mère ont rapiécé des déchirures que je pensais béantes pour toujours. Elles ont suturé les plaies de l’hémorragie qui me vidait de tout espoir. La cicatrisation sera longue. Mais Juliette est le meilleur argument pour ne pas me laisser enliser par une réalité qui nous dépasse tous. Il y a eu trop de drames. Je ne les oublierai jamais. Pourtant, je viens de réaliser que je refuse qu’ils m’arrachent cet avenir auquel je peux prétendre.

Je suis un survivant. Un putain de battant qui ne lâchera rien. Je suis Malik Mejib et je vais me relever. Pour elle, pour nous. Pour ce bonheur simple que Nasser n’a pas su préserver. Parce que je me le dois ainsi qu’aux victimes qui n’auront pas cette chance. Parce que je veux vivre, c’est tout.

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