Thorns and Roses (French Edition)
Chapitre 13
Malik
— Voilà, maman, j’ai ramené le gâteau, annoncé-je, il pèse une tonne, on n’est pas si nombreux pourtant…
Je lorgne les petits pains que mes sœurs enfournent, tandis que je dépose l’imposante boîte sur la table de la cuisine, jonchée de plats recouverts de papier aluminium. Depuis ce matin, une odeur alléchante emplit chaque recoin de la maison.
— Mieux vaut trop que pas assez, et enlève tes doigts de là !
Ma mère me lance un regard réprobateur et pose sa spatule lorsqu’elle me surprend à fouiller dans un des récipients pour chiper une des briques qu’elle a préparées. Comme lorsque j’étais gamin, j’en croque une grosse bouchée, puis file au pas de course vers le salon sous ses menaces rieuses.
Aujourd’hui, nous fêtons l’anniversaire de mon père. La maison est en effervescence. Il s’est passé tant d’imprévus depuis mon retour, il y a deux semaines. La présence de Juliette a tout perturbé. Quatre jours à avoir les nerfs à vifs quand je repense à son corps contre le mien, au Hell, à m’en vouloir aussi de m’être comporté comme un salaud. La désirer si fort m’a bouleversé. Il me fallait m’exorciser de son empreinte. Alors j’espérais qu’elle me surprendrait avec une autre, pour lui faire mal, autant que je souffrais.
Je souhaitais libérer mon esprit d’elle, mais c’est comme s’il s’en était imprégné davantage. Chaque soir, à l’orée du sommeil, je froisse mes draps aux réminiscences de la douceur de sa peau. Et chaque nuit, avec l’insomnie pour seule compagne, j’accuse Juliette de provoquer ma déraison.
Des éclats de rire attirent mon attention, j’aperçois, à travers la fenêtre, mes neveux courir dans le jardin, surveillés par mes beaux-frères. Lydia est arrivée de Paris, hier, avec son conjoint, Samuel, et leurs enfants. Nadia, quant à elle, nous a rejoints dans la matinée, avec sa petite famille.
Installé dans son fauteuil, l’air pensif, mon père attend le passage de Sarah, l’une des infirmières. Lorsque je m’installe sur le canapé, ce n’est que par un bref hochement de tête qu’il réagit. Je m’attarde sur ses traits burinés par une vie d’efforts et constate, le cœur serré, que ces dernières années ne l’ont pas épargné. Pourtant, l’aura de sa force rassurante ne s’est pas étiolée. C’est elle que je décèle derrière chacune de ses rides marquées.
— Ça va, baba ? Tu as besoin de quelque chose ?
— Non, mon fils, ça va. J’ai tout ce qu’il faut, et quand je vois ce qui arrive, je me dis que je ne maigrirai jamais comme le médecin me l’a demandé ! C’est mauvais de vieillir, tu sais…
De nouveau, son regard s’égare, je suppose que, comme moi, il s’inquiète du déroulement de la journée, car ma mère a pris la décision de convier Nasser. Mes sœurs et moi avons coupé les ponts avec lui depuis de nombreuses années. À sa sortie de prison, nous pensions tous qu’il reprendrait sa vie en main, que c’était une erreur de parcours. Nous avions tort. Ce n’était que la partie émergée de l’iceberg. Il est sorti de prison, plus pieux que jamais.
Au début, on pensait qu’il essayait de se racheter une conduite avec la religion. Pourquoi pas, après tout ? Sauf que sa piété s’est avérée excessive et l’a transformé en véritable dictateur. Jusqu’au jour où il a franchi la limite, en tabassant Lydia, sous prétexte qu’elle était en couple avec un Juif. Cette fois-là, je lui ai mis mon poing dans la gueule, et mon père l’a foutu dehors.
Quand ce dernier a fait son AVC, il y a quelques mois, et que nous avons cru le perdre, ma mère a prévenu mon frère. Depuis, elle s’est mis en tête que nous devions faire la paix, convaincue qu’avec les années, son aîné s’est adouci. Pour ma part, je n’y crois plus. Mes parents ont toujours voulu préserver un lien avec Nasser. Ils étaient présents pour son mariage et la naissance de ses enfants. Sinon, leurs rapports se limitent à quelques coups de téléphone, pour prendre des nouvelles. S’ils n’ont pas pu se résoudre à fermer complètement leur porte, ils souhaitaient avant tout nous protéger de ses idéaux très tranchés.
Mon pied droit s’agite au fil de mes pensées. Mais les cris de joie des enfants me sortent de ces souvenirs pesants. Lorsque mon père soupire, je suis peiné de constater qu’il affiche un air soucieux, le jour de ses soixante-dix ans.
— Ça fait du bien de voir les gamins, même s’ils sont toujours bruyants, plaisanté-je.
— Un enfant, ça doit faire du bruit, c’est bon signe. C’est quand on ne les entend pas qu’il faut se méfier. Et puis, ça met de la vie dans la maison.
Soudain, il se penche en avant, un sourire taquin au coin des lèvres et plante ses yeux dans les miens.
— Et toi, mon fils, quand est-ce que tu vas nous ramener une femme pour nous faire d’autres petits-enfants ? La carrière c’est important, mais le reste aussi, ça compte.
Mon corps se fige. Sa question inattendue me prend de court, d’autant que l’image de Juliette apparaît dans mon esprit. Je cille à plusieurs reprises. Cet avenir, c’est avec elle que je l’envisageais.
— Ce n’est pas à l’ordre du jour, papa, j’ai le temps…
Mon père plisse ses paupières, je me dérobe aussitôt. Je mens. Ce temps, je l’ai perdu. Il me manquera toujours quinze ans. Ma gorge se serre. Ce retour en France a une saveur amère, il répand son sel sur chacune de mes plus grandes blessures. Juliette d’abord… Mon frère ensuite.
Je n’ai jamais compris comment Nasser avait pu glisser sur cette pente. Mes parents ont tenu à nous inculquer des valeurs fortes, comme celles du
mérite et de l’effort. Issus tous deux de la communauté Harki8, une condition qui aurait pu les rendre amers, ils ont choisi d’en faire une force. Travailleur débrouillard et volontaire, c’est à l’usure de ses mains que mon père a gagné son salaire de maçon. Ma mère elle, n’a jamais ménagé sa peine pour accomplir toutes sortes de petites besognes qui arrondissaient les fins de mois. Leurs élans nous ont poussés à réaliser nos vies, comme nous l’entendions. Nasser, lui, s’est laissé porter sur la voie de la colère et de l’aveuglement.
Je n’ai rien contre la religion ni les gens qui vivent leur foi avec ferveur. L’islam, pour ceux qui le comprennent, c’est avant tout le respect de l’autre. Ce qui n’est pas le cas de mon frère. Dans notre famille, seuls Lydia et moi sommes athées. Ce qui importe à mes parents est que nous soyons heureux. Mon père a toujours dit qu’il préférait que nous soyons clairs dans nos choix, plutôt que de nous imposer des principes avec hypocrisie.
La sonnerie du téléphone retentit, je réalise que je m’étais de nouveau égaré dans ce passé pesant. J’observe mon père discuter avec quelqu’un qui semble lui arracher quelques sourires, puis il raccroche et se tourne vers moi.
— C’était Juliette. Elle va venir cet après-midi, l’autre infirmière a son petit malade. Je l’aime bien, tu sais, c’est la plus gentille des trois.
— Ah. Cool.
Ce sont les seuls mots qui me viennent. J’appréhende sa présence autant qu’elle m’obsède. Je me sens si démuni quand je la vois, si fébrile, aussi. Une fois de plus, mon père me regarde du coin de l’œil, suspicieux. Il me connaît par cœur, il doit sentir qu’un truc me ronge. D’ailleurs, il s’apprête à parler de nouveau, lorsqu’un tintement résonne à la porte. Sur le qui-vive, il se redresse dans son fauteuil.
Mes sœurs et leurs conjoints nous rejoignent, alertés par la sonnette qui annonce l’arrivée de Nasser. Ma mère déboule à vive allure pour se diriger vers l’entrée. Tout à coup, elle marque un temps d’arrêt, se retourne en nous pointant tous du doigt.
— Aujourd’hui, tout se passe bien, c’est compris ? Derrière cette porte, il y a mon enfant, comme vous, et mes petits-enfants… J’ai parlé avec lui, il sait à quoi s’en tenir.
Nous acquiesçons en silence tandis que ma mère hoche la tête, lisse sa robe, avant de partir ouvrir. D’instinct, mon attention se porte sur Lydia, qui a perdu le sourire qu’elle affichait ce matin. Elle se tient raide, dans une attitude fermée près du canapé, les yeux rivés sur l’entrée. Samuel, son compagnon, se place derrière elle et l’enlace en murmurant à son oreille. Je soupire, conscient que c’est pour elle que cette journée sera la plus difficile.
— Mon fils, je suis contente de te voir. Venez, entrez !
Mon regard pivote vers ma mère qui embrasse mon frère avec chaleur. Mon cœur se serre devant cette scène, c’est comme si je la voyais enlacer un étranger, désormais. Elle accueille ensuite le reste de sa petite famille, que je rencontre pour la première fois. Deux petits garçons nous saluent d’un geste timide, avant que leur grand-mère ne les invite à aller jouer dans le jardin. Dans la foulée, ma mère attrape la main de celle qui semble être l’épouse de Nasser.
— Voilà Amira, votre belle-sœur.
Je détaille la nouvelle venue qui porte un jilbab9 gris. Elle paraît plus jeune que moi, avec un visage harmonieux. Elle esquisse un sourire discret alors que ses yeux foncés se posent sur chacun de nous. Quand ils parviennent à moi, leur intensité me surprend, ils semblent à la fois distants et pénétrants. Mais elle se dérobe aussitôt, m’empêchant de pousser mon analyse. Quant à mon frère, personne ne s’approche pour venir à sa rencontre, pas même mon père, figé dans son siège. Pour ma part, je suis suspendu à cette scène, envahi par un maelstrom d’émotions. La rancœur, la colère, l’appréhension. Mais je prends sur moi, les mâchoires crispées, mes parents attendent tellement de cette journée.
Nasser se tient en retrait, toujours dans l’entrée. Lui aussi a vieilli. Ses traits sont plus marqués, ses tempes et sa barbe, grisonnantes. Mais il a conservé son allure élancée, la profondeur de son regard sombre. Nadia est la première à s’approcher, indécise. Elle hésite puis finit par lui faire la bise, avant de repartir dans la cuisine, suivie de son époux. Nasser soupire et s’avance, l’allure droite, stoïque. Ma mère l’encourage d’un sourire avenant, puis d’un petit mouvement de tête.
— Bonjour… Je suis heureux de vous revoir, ça faisait longtemps… Bon anniversaire à toi, papa, ajoute-t-il.
Le menton relevé, Lydia le fixe avec mépris. Elle serre la main de Samuel, qui paraît à deux doigts de s’emporter. Que croyait ma mère ? À l’époque, c’est parce qu’elle était en couple avec ce mec qu’il l’a rouée de coups.
— Eh bien, je n’irai pas jusqu’à dire que je partage ta joie, conteste-t-elle, mais je vais faire l’effort, pour papa et maman.
Un silence de plomb se répand dans la pièce. L’instant est chargé de tension. Mes sens sont en alerte. Comment Nasser va-t-il réagir à cet affront ? Je l’épie, à l’affût, mais suis surpris de découvrir sa mine contrite. Il se racle la gorge et poursuit.
— Je comprends, Lydia, et j’en suis désolé.
Pour seule réponse, ma sœur hoche la tête et sort à son tour dans le jardin, accompagnée de son homme qui ne desserre pas les dents. Mon père se lève, appuyé sur son déambulateur.
— Nasser, viens ici. J’aurais aimé entendre des excuses, mais ça n’aurait pas suffi…
Il scrute mon frère, qui s’approche, les épaules courbées. En cet instant, malgré sa condition physique diminuée, le doyen des Mejib a l’air grave, autoritaire. Et je ne peux m’empêcher d’être admiratif de sa force et de sa justesse.
— Aujourd’hui, je ne veux pas entendre parler des choix de chacun, ma famille est réunie, c’est tout ce qui compte. D’accord ?
Les lèvres pincées, mon frère opine et regarde mon paternel droit dans les yeux. Moi, je ne peux m’empêcher de le dévisager pour tenter de le sonder. Ce qui me trouble, c’est que rien ne semble sortir de lui.
— Oui, baba.
— Alors viens dans mes bras, mon fils.
Comme ça, l’air de rien, l’homme que j’aime le plus au monde embrasse celui pour qui j’éprouve du ressentiment depuis tant d’années. Moi aussi, j’aimerais pouvoir pardonner. Mais j’en suis incapable. Pendant qu’ils s’étreignent, Nasser me glisse un regard, m’apostrophe du menton. Je lui retourne le geste, sans aucune chaleur. Je me sens vide de toute bonté à son égard.
— Tonton ! Vas-y, à moi !
Je shoote dans le ballon avec force, les enfants foncent sur la pelouse pour le récupérer. Il doit être quinze heures, environ. Nous nous dégourdissons les jambes dans le jardin où nous avons aussi déjeuné, grâce à la chaleur du soleil printanier. Contre toute attente, le repas s’est bien passé. Toutefois, l’ambiance était moins festive qu’espérée, puisque chacun pesait ses mots pour rendre heureux nos parents. Je crois que c’est le meilleur cadeau que nous pouvions offrir à mon père.
Mes beaux-frères et moi jouons au foot avec mes neveux. J’ai besoin de me défouler, d’occuper mon esprit, pour éviter de trop réfléchir. Entre Juliette et les tensions familiales, mes nerfs sont mis à rude épreuve. Pour être honnête, je m’applique aussi à éviter Nasser, qui se tient à l’écart de la table, où ma mère discute avec Amira. Mon regard dévie sur celle-ci ; elle semble posée, mais je ne peux m’empêcher de me demander quel genre de femme se satisfait de vivre avec un homme si dur et intolérant.
— Malik ! m’interpelle Samuel.
Je pivote vers lui, le découvre les mains sur les genoux, le teint pivoine. Il me lance un regard suppliant alors qu’il pointe la balle à ses pieds.
— Me laisse pas tomber… ils sont… increvables, ces gosses.
J’éclate de rire en le voyant haleter, le front dégoulinant de sueur. Je lui adresse un signe de la main pour qu’il me fasse la passe, mais il cadre mal son tir et je dois courir vers la terrasse. Je pile net. Elle est là. J’en ai le souffle coupé. Un chignon dégage sa nuque, elle ne porte qu’un simple tee-shirt et un short en jean qui dévoile ses longues jambes fuselées. Juliette est magnifique. Insolente de naturel, elle s’avance vers la tablée. Le ballon qui rebondit sur sa chaussure attire son attention. Elle le ramasse, se redresse et se fige à son tour lorsqu’elle m’aperçoit. J’ai à peine conscience qu’un de mes neveux débarrasse ses mains crispées. Je suis focalisé sur son regard azur, qui se durcit alors que, dédaigneuse, elle hausse un sourcil, avant de me tourner le dos. Je déglutis avec difficulté. Je l’ai mérité, mais ça n’empêche pas ma gorge de se nouer. Mes yeux restent rivés sur sa silhouette tandis qu’elle lance un bonjour général, puis fouille dans sa besace pour en sortir un paquet emballé.
— Bon anniversaire, Ayoub, tenez, c’est pour vous.
Mon père sourit avec malice et récupère son présent.
— Merci, ma gazelle, il ne fallait pas.
— Ce n’est rien… Allez, je vous pique la star du jour, annonce-t-elle, je le garde un peu pour moi !
Tout le monde rit de sa petite blague alors qu’elle emmène mon père vers l’intérieur. Sauf Nasser. Je le vois l’observer, acerbe, désapprobateur. Quand il se détourne, nos pupilles s’accrochent. Mes poings se serrent. Je connais cet air sévère, celui de son jugement implacable. Les paupières plissées, je lui lance un regard menaçant en guise d’avertissement.
— Tu viens, tonton ? On n’a pas fini la partie.
Je caresse la tête de Noah, le fils de Lydia, et reviens au match de foot, non sans jeter un dernier coup d’œil hostile à mon frère. L’esprit moins léger, j’essaie malgré tout de profiter de mes neveux que j’ai à peine vus grandir, ces dernières années. Ce moment de complicité s’égrène au rythme des rires et des taquineries. Mais le temps s’arrête quand un cri déchirant retentit dans la maison, suivi d’un bruit de fracas. Quand je me retourne, j’avise que Nasser n’est plus dans le jardin. À la hâte, Samuel et moi nous précipitons dans la maison.
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