Thorns and Roses (French Edition)
Chapitre 28
Juliette
Vérifier que ma porte et chaque fenêtre sont fermées. Observer les alentours avant de rentrer chez moi. Signaler tout événement inhabituel, même anodin. Ne pas répondre au téléphone quand l’appel est masqué. Regarder par-dessus mon épaule ou dans le rétroviseur à intervalles réguliers. Ne jamais quitter les enfants des yeux. Changer d’itinéraire fréquemment. Toujours avoir ma bombe lacrymo à portée de main. Avoir l’air sereine. Ne pas paniquer.
Une semaine que cette nouvelle routine s’est installée. Une semaine que les flics ont débarqué chez moi pour confirmer ce que nous savions déjà : quelqu’un a lancé un cocktail Molotov sur ma maison. Je ne m’en remets pas. J’oscille en permanence entre différents états. De la sidération à la méfiance, en passant par le déni et la peur, jusqu’au sentiment d’injustice et d’incompréhension. Depuis, je vis en vase clos. Pourtant, je suis convaincue que ce n’est pas la meilleure solution et commence à saturer, sous le joug de cette situation oppressante.
Toutefois, l’émotion qui prédomine reste la rage. Je brûle d’une colère pulsatile qui me martèle le crâne chaque fois que je ne parviens pas à répondre à la plus évidente des questions : qui ? Qui a osé ébranler mon havre de paix et instiller un parfum d’inquiétude dans mon quotidien ? Qui fissure les murs protecteurs de la maison qui voit grandir mes filles ? Et surtout, pourquoi ? Je ne parviens pas à ordonner mes idées confuses pour y voir plus clair. Au plus profond de moi, quelque chose s’agite, guidé par l’obsédante sensation de louper un détail.
Le commissariat prend l’affaire au sérieux. Il faut dire qu’entre le saccage de ma voiture, les commentaires sur le site, les appels anonymes et cette attaque violente, on ne peut plus parler d’événements isolés. La police patrouille chaque jour dans le quartier, les voisins ont été interrogés. Si certains ont vu une fourgonnette bleue à plusieurs reprises, personne n’a pensé à relever la plaque d’immatriculation.
Le seul avantage réside dans le fait que la procédure pour identifier le numéro masqué est devenue prioritaire. D’après l’officier chargé du dossier, nous devrions bientôt en connaître la conclusion. Selon lui, je dois chercher dans mon entourage une personne qui pourrait avoir des griefs contre moi : querelle de voisinage, amants éconduits ou encore concurrence professionnelle. J’ai beau me creuser les méninges, rien ne me vient.
Depuis le retour des filles, je ne suis jamais seule chez moi. Presque tous les soirs, Malik s’invite à dîner, présenté comme un vieil ami du lycée retrouvé sur la plage. Ensuite, avec discrétion, il se glisse sous mes draps pour n’en repartir qu’au petit matin. Quand ce n’est pas lui, c’est Maxime qui prend le relais et dort sur le canapé.
Parfois, je les ai tous les deux au moment du repas, à mon grand désarroi. Mettez deux mecs un peu obsessionnels, une demoiselle en détresse ainsi que d’adorables fillettes sous le même toit, vous obtiendrez deux mâles alphas ridicules qui se prennent pour des gardes du corps. Si je comprends que ça part d’un bon sentiment, je trouve toutefois qu’ils ajoutent du stress à une situation déjà oppressante. Ce soir encore, alors que mes princesses jouent dans leur chambre, je dois supporter leur excès de zèle.
— C’est bon, j’ai vérifié dans le quartier. T’as pensé aux fenêtres, Malik ?
— Ouais, tout est bon, dehors aussi, rajoute ce dernier en lorgnant à travers le rideau.
Je me pince l’arête du nez et soupire. J’ai l’impression d’étouffer. Plus que tout, je crains que cet état de vigilance exacerbé ne finisse par entamer l’insouciance de mes enfants. Jusqu’à présent, j’ai réussi à les en préserver, bien qu’à force, elles commencent à se poser des questions. Et je dois avant tout veiller à leur bien-être. Excédée, je n’y tiens plus et m’avance au milieu du salon pour les interpeller.
— Stop. Ça suffit. Sur le canapé, tous les deux, leur ordonné-je.
Intrigué, Maxime m’observe, les bras croisés tandis que Malik fronce les sourcils, perplexe. Cependant, je tiens bon, dans une posture affirmée, et leur pointe le sofa. De concert, ils finissent par s’exécuter malgré leur air réprobateur.
— Écoutez, je vous remercie de tout ce que vous faites, mais c’est trop. Je suis d’accord pour être prudente, toutefois, ça prend des proportions qui me dépassent. Je ne veux pas stresser Lou, et encore moins Ninon, avec toutes ces précautions inutiles.
Avec une moue contrariée, Malik se redresse, puis ouvre la bouche, prêt à intervenir. Néanmoins, je relève ma main avec fermeté pour qu’il comprenne que je suis loin d’en avoir terminé.
— Je refuse de céder à la panique. Ça fait une semaine qu’en dehors du travail, je ne sors pas. Les petites passent leur journée chez leur grand-mère au lieu d’aller au centre aéré, alors que Ninon s’est donné beaucoup de mal pour y trouver sa routine…
Devant eux je m’agite et fais les cent pas, à grand renfort de gestes qui appuient chacune de mes paroles.
— Ça ne peut plus durer, je suis désolée. J’ai besoin que les filles et moi retrouvions nos repères. Ce n’est pas ce connard, quel qu’il soit, qui nous empêchera de vivre. Sinon, c’est lui qui gagne.
Malik se raidit sur le canapé, les traits crispés, il braque ses yeux sur moi.
— Putain, Juliette, je ne suis vraiment pas d’accord avec toi. Je comprends que ça te gonfle, mais il faut continuer jusqu’à ce que cette raclure soit…
— Non, le coupé-je, et si ça dure encore six mois, un an ? Mes enfants n’ont rien demandé à personne. Elles ignorent ce qui s’est passé, je préfère que ça reste ainsi. Il faut que vous nous laissiez respirer. Les flics circulent régulièrement, les voisins sont vigilants…
Je reprends mon souffle avec la stature la plus confiante et affirmée possible. Je n’attends pas leur approbation, mais j’ai besoin qu’ils comprennent ma prise de position.
— La soirée avec nos amis a prouvé que ce n’était pas plus sûr ici qu’ailleurs. Mes pneus ont été crevés sur le parking du cabinet… On n’est même pas certains qu’il y ait un lien entre tous ces événements. Alors, oui, je vais continuer à faire attention, mais je veux retrouver un minimum de liberté.
— Mais…, interviennent-ils en chœur.
Je leur jette un regard torve, le menton relevé.
— C’est ma décision, je ne vous demande pas l’autorisation. Demain je suis en repos, j’emmène les filles pique-niquer sur la plage.
Maxime ricane, habitué à mes coups de gueule, quant à Malik, il se lève avec raideur, se dirige vers moi d’un pas lent et dépose un baiser sur mon front.
— Si tu crois que je vais laisser tomber, tu te fourres le doigt dans l’œil.
Sa remarque me pique au vif. Je conçois que cette situation l’angoisse, cependant, il ne peut pas m’imposer d’aller à l’encontre de ce que je juge le plus raisonnable pour mes enfants.
— Jusqu’à preuve du contraire, je suis ici chez moi et je n’ai de compte à rendre à personne.
Je le vois crisper ses mâchoires, carrer les épaules, juste avant qu’il ne se détourne pour sortir sur la terrasse. Je suis navrée de me montrer si rude, mais je me dois d’être ferme, c’est à moi qu’incombe cette responsabilité. Une main bienveillante se pose sur mon épaule. Je suis obligée de relever la tête pour regarder mon frère, qui m’observe avec son air canaille.
— Tu as toujours été têtue comme une mule.
— Ce n’est pas près de changer.
— Tu es sûre de toi ?
— Max, quoi que je fasse, cette personne est toujours dehors à faire je ne sais quoi, ajouté-je avant d’attraper son poignet, ça ne changera rien. Je ne peux pas non plus me terrer. Je continuerai à faire attention, je ne suis pas inconsciente.
Mon frère enlace ses doigts aux miens et exécute notre « coup de boule fraternel ». À un âge où nous étions devenus trop pudiques pour nous embrasser, nous avions instauré ce petit rituel. Il nous suffisait de joindre nos fronts pour nous saluer. Cette habitude ne nous a jamais quittés.
— D’accord, je comprends. Je reste dans les parages et je passe régulièrement. Pas pour surveiller, taquine-t-il, mais pour profiter de toi. Par contre, Juliette, ne sois pas trop dure avec lui. Il tient juste à toi.
Je souris et plonge mon regard dans le sien.
— Je sais.
Maxime sort pour dire au revoir à son nouveau complice, je n’entends pas ce qu’ils se disent, mais je perçois une poignée de main virile ainsi qu’une accolade. Je suis ravie de voir qu’ils s’entendent bien, même s’ils ont tendance à me surprotéger. Cette semaine compliquée aura au moins eu l’avantage de faire avancer certaines choses sur le plan personnel. Malik a ainsi pu tisser des liens avec mon frère, mais aussi avec mes princesses. Son instinct protecteur ayant pris le pas sur ses angoisses, il n’a pas eu à se poser mille questions avant de les rencontrer. En douceur, il intègre leur univers et, pour l’instant, tout a l’air de se passer sans heurt. Toutefois, je ne veux juste pas que les choses se fassent pour de mauvaises raisons.
Tous deux me rejoignent dans le salon, Maxime m’ébouriffe les cheveux avant de partir et Malik se plante devant moi au moment où Lou débarque, en pleurs, sa poupée à la main.
— Maman ! Ninon elle a coupé les cheveux de Babichou, sanglote-t-elle, elle est toute moche maintenant !
J’observe le jouet qui n’a pas fière allure. Entre sa paupière cassée à moitié fermée, ses habits effilochés et les tatouages dessinés au feutre, elle ressemblait déjà à Chucky. Elle arbore désormais une coiffure asymétrique entre la brosse et la coupe au bol. Ce machin est horrible, le fou rire me guette, mais je me retiens pour ne pas éveiller la susceptibilité de ma cadette.
— Tu rigoles ou quoi ? intervient Mal’, penché vers elle, j’adore, moi ! C’est la mode ce genre de… trucs. Je suis sûr que des tas de petites filles rêveraient d’en avoir une comme ça.
— C’est vrai ? Tu t’y connais, toi, en poupée ?
Devant la moue dubitative de ma puce, Malik extrapole sur le cas de Miley Cyrus qui fascine ses fans avec un style surprenant. Il lui montre quelques photos, après avoir effectué une brève recherche sur son téléphone, et le visage de Lou s’illumine. Je ne valide pas forcément la comparaison. Toutefois, j’apprécie qu’il essaie d’apaiser sa peine et m’évite ainsi une dispute à gérer. Lou repart guillerette, avec l’idée d’ajouter des piercings à sa poupée pour qu’elle soit encore plus belle.
— Je ne sais pas si je dois te remercier pour ça, dis-je, attendrie, en tous cas, tu assures, question tendance, une vraie fashion victim !
Malik se gratte la nuque, gêné, mais son visage redevient soudain empreint de préoccupation. Il approche, caresse mon bras et pose un baiser sur ma tempe.
— Juliette… J’ai compris le message, tout à l’heure, même si je n’approuve pas. Je… Je vais rentrer chez moi, je crois que tu as besoin d’être tranquille avec tes filles.
— Mal’, ce n’est pas contre toi… Je suis désolée si je t’ai vexé, vraiment. Je veux juste éviter de nous infliger des complications inutiles.
Il plisse le front, plonge son regard dans le mien. Ce que j’y lis, inquiétude et colère mêlées, me bouleverse. Ma gorge se serre. C’est une nouvelle fois mon amant tourmenté qui me fait face.
— Je ne supporterai pas qu’il t’arrive quoi que ce soit, murmure-t-il en prenant mes joues en coupe, ça me flinguerait. Je suis navré si tu t’es sentie oppressée, je voulais juste te protéger.
Une pointe de culpabilité enserre ma poitrine, je ne souhaite pas qu’il se sente rejeté. Je le désire dans ma vie, plus que jamais et lui suis reconnaissante d’avoir voulu veiller sur moi. C’est une preuve de son engagement, que je perçois de plus en plus solide. Mais ce soir, je me sens tiraillée entre mon besoin de préserver mes enfants et celui de l’apaiser.
— Je sais tout ça, mon cœur, ça ne remet pas en question ce que nous construisons. Je ne veux pas que ça installe une distance entre nous parce que, moi aussi, je tiens à toi… À nous.
Je ne sais pas ce qui me retient de lui avouer mes sentiments. Chaque jour un peu plus, des mots s’invitent sur le bord de mes lèvres et, chaque fois, je les ravale. Je ne doute pas, là n’est pas le problème, je crois que c’est juste une question de moment. Je voudrais que rien n’entache ma déclaration. Rien qui puisse lui faire remettre en question la véracité de mon amour.
Malik soupire, embrasse à la hâte le bout de mon nez, avant de faire un pas en arrière. Quand mes enfants sont dans les parages, nous veillons toujours à rester à bonne distance pour ne pas être pris sur le fait.
— Mon cœur, hein ? relève-t-il avec un sourire, j’aime bien. Bon… Je te laisse… Je peux quand même me joindre à vous demain, sur la plage ?
— Bien sûr que tu peux venir. Je ne te repousse pas. C’est juste que…
— Tu n’as pas de compte à me rendre. Ça aussi, j’ai compris, m’interrompt-il d’un ton incisif, je te dis à demain, alors. Sois prudente, OK ?
Un dernier regard appuyé, une caresse traînante le long de mon épaule, j’ai à peine le temps de cligner des yeux qu’il est déjà parti.
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