Thorns and Roses (French Edition)

Max Néna · Chapitre 40 sur 44

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Thorns and Roses (French Edition)

Chapitre 39

Malik

 

Je suis prêt. C’est étonnant, mais je n’ai plus peur. Demain, je vais livrer bataille contre Linkcess. Moi, le petit mec de La Seyne face à une géante multinationale. En clair, c’est un peu David contre Goliath. Mais on sait tous que le frêle berger finit par terrasser le colosse, alors je me dis que j’ai peut-être mes chances.

Je n’en ai pas parlé à Juliette, c’est un combat que je dois mener seul. Mon arrêt de travail arrivant à son terme, j’ai prétexté un rendez-vous important outre-Manche, sans donner plus de détails. Elle a souri et m’a répondu que ce voyage tombait bien car elle-même avait des choses importantes à régler. Quand j’ai cherché à creuser, mutine, elle m’a rétorqué qu’on avait tous nos petits secrets. Je sais qu’elle n’est pas dupe. Mais elle m’octroie cette marge de manœuvre sans poser de questions, parce qu’elle sent que j’en ai besoin.

Ma décision a été prise hier, après avoir longuement discuté avec Lewis à mon arrivée à Londres. Elle m’est apparue comme une évidence. Prendre le large pour me retrouver dans un lieu neutre était nécessaire. Je craignais qu’une influence extérieure ne remette en cause le bien-fondé de mes objectifs. Or, je ne veux plus reculer. Ce choix m’appartient, je le plaide pour ce que j’estime être juste. Après tout, je n’ai rien à me reprocher et je ne compte pas courber l’échine.

Bien entendu, savoir que le vieux renard et quelques-uns de ses fidèles assurent mes arrières est un atout indéniable. Mais professionnellement, je me suis construit tout seul, c’est donc par mes propres moyens que je souhaite me relever.

Les mots de Juliette m’ont insufflé une force nouvelle. Dans ses bras, je me suis écroulé. Le loquet qui cadenassait mes failles, enchaînait mes espoirs, s’est brisé. Elle l’a brisé. En me rappelant qui je suis, en me prouvant une fois de plus que son amour est inconditionnel. Elle reste avec moi, plus conquérante que jamais, en dépit des tumultes oppressants de ces dernières semaines. Juliette est la lueur qui repousse les ténèbres. Celle qui m’incite à me battre quand tout semble perdu. Que peut-il nous arriver de pire que ce que nous avons déjà vécu ? Rien. Il y aura d’autres galères, mais ensemble, nous les traverserons.

Le tintement des glaçons me ramène dans le bar de l’hôtel où Aaron et moi fignolons ma stratégie de défense. Nous avons épluché tous mes dossiers en quête du moindre fait qui pourrait me porter préjudice. Il y a bien quelques petits trucs, notamment mon erreur sur les simulations pour Factor and Co. Mais ils sont dérisoires, en comparaison de mes stats durant ces dix années. En guise de coup de pouce, mon mentor m’a fourni quelques arguments qui me permettront aussi de faire pression. Il faut croire que même les grandes entreprises ont leurs faiblesses.

— Vous êtes sûr de vous, mon garçon ?

— Aucun doute. De toute manière, je ne vois pas comment envisager les choses autrement.

— Alors je crois que nous avons terminé.

Lewis se cale dans son fauteuil et sirote son bourbon. L’air inquisiteur, il me scrute avec intérêt, sans doute pour jauger si j’ai bien conscience de ce que je m’apprête à faire. Il n’a pas à douter de ma détermination, je ne reculerai pas. En revanche, je suis stupéfait qu’il se soit donné la peine de prendre ce long vol pour venir m’épauler. Certes, il siège au conseil d’administration, mais sa présence n’était pas requise, une simple visioconférence aurait suffi.

— Aaron… Merci. Pour tout. Je ne sais pas ce que vous voyez en moi pour m’aider à ce point et me porter autant d’intérêt. Mais je vous en suis reconnaissant, vraiment.

Il se penche en avant et pose son verre sur la table. Un sourire sincère plisse ses pattes d’oie, ses yeux gris brillent d’émotion. C’est la première fois que je le découvre à la fois ébranlé et si solennel.

— Moi, mon garçon. C’est moi que je vois en vous. Dès notre première rencontre j’ai reconnu ce besoin de faire vos preuves pour cacher vos blessures… Vous saviez que mon demi-frère est en prison ?

— Non, je l’ignorais.

— J’ai la famille la plus raciste qui soit. Mon demi-frère est un suprémaciste blanc qui fait partie d’un gang dont le passe-temps favori est de « tabasser du nègre », comme ils disent. Ma chance a été de ne pas porter le même nom que lui.

Lewis avale son breuvage d’une traite, moi, je suis suspendu à ses lèvres.

— Et comme je suis un homme qui aime faire simple, j’ai épousé une femme noire. Je vous laisse imaginer les complications que ça a pu engendrer…

Ses sourcils se froncent et ses prunelles s’évadent vers la fenêtre, sans doute pour fuir de lourds souvenirs.

— Avant de faire ce choix d’amour, pour beaucoup, j’étais forcément de la même trempe que ceux qui m’ont élevé. Après ce mariage, pour d’autres, j’essayais de me racheter une conduite. Anna, ma si précieuse femme, était juste une évidence, mais ça, très peu le comprenaient.

J’assimile ses mots que j’aurais pu prononcer tandis qu’il repousse son siège, arrange sa cravate et se dresse en me fixant.

— Je me suis longtemps démené contre tous ces préjugés. Un jour, j’ai compris qu’ils n’étaient pas moi… Alors, gamin, si vous voulez me faire plaisir, défoncez tout demain et faites mentir ces connards.

Une tape paternelle sur mon épaule, il s’éclipse, droit dans ses godasses, l’allure fière, avec l’assurance d’un homme qui a déjà vaincu ses démons.

Je suis face au miroir, appuyé contre le lavabo, je frotte mes joues lisses que je viens de raser. Mes traits sont marqués, la nuit a été courte et agitée. Ces maudits cauchemars viennent me hanter chaque soir, quand tombe l’obscurité. En général, ce sont toujours les mêmes scénarios. Je m’y vois crever dans les bras de Juliette, parfois encore, c’est elle qui agonise sous mes yeux désespérés. Mais bien souvent, mes songes sont remplis de Nasser et son apocalypse.

Cette fois était différente. Je nous ai revus enfants, sur une plage ensoleillée, à construire des châteaux de sable. Heureux, complices, insouciants. Mon univers onirique s’est teinté d’angoisse quand j’ai remarqué que l’écume des vagues était pourpre. Des voix me murmuraient les morts à venir. Avec mes mots naïfs, j’ai tenté de raisonner mon frère. Mais un rire glaçant est sorti de sa bouche muselée, ses orbites sont devenues le néant et un tsunami a tout emporté.

Souvent, on oublie nos rêves. Malheureusement pour moi, ce n’est pas mon cas, ces derniers temps. Il est certain que je reste fragile et que j’ai besoin d’aide. J’arrive enfin à l’accepter. Il y a quelques jours, j’ai contacté le psy que je refusais de voir depuis ma sortie d’hôpital. Le chemin de la reconstruction sera long, mais je ne l’arpenterai pas seul. Celle qui me tiendra la main est la plus belle des motivations. Elle m’a déjà redonné la hargne et assez d’amour-propre pour affronter dès à présent ceux qui veulent me condamner.

Avant, je croyais que ce qui définissait un homme était ses origines, son histoire personnelle, sa réussite professionnelle et surtout, l’opinion que les autres avaient de lui. Je ne pouvais avoir plus tort.

Dix années. C’est ce que j’ai donné à cette boîte. Dix années durant lesquelles j’ai excellé, trimé comme un malade, pour finir au placard à cause d’un crime que je n’ai pas commis. Grandeur et décadence, ou, quand en un battement de cil, ce que vous teniez pour acquis n’est plus. De fait, dans ce reflet face à moi, je vois un homme qui affronte les épreuves pour ne pas perdre sa dignité. Je suppose que c’est ce qui me définit aujourd’hui. Et c’est honorable. C’est ce que je m’apprête à prouver ce matin.

Les couloirs de l’agence londonienne sont d’un blanc immaculé. Austères, froids, impersonnels, à l’image dont je me représente désormais cette multinationale. Le stress s’est emparé de moi dès que j’ai franchi les portes du bâtiment. Je tente un véritable coup de poker, j’espère vraiment ne pas me planter. Mais je garde la tête haute et avance en me rappelant à chaque foulée ce que je viens défendre.

À l’angle du corridor, j’entends l’accent texan et le rire de Lewis bien avant de l’apercevoir. Il en impose dans son costume gris. Il semble en pleine conversation avec une blonde qui me tourne le dos. Mais je suis soudain happé par cette quantité de regards, plus loin, qui me fixent, et le silence pesant qui s’éternise à mon arrivée.

Tous sont là. Tous les cols serrés de la boîte, avec leurs cravates et leurs tenues guindées. Ils attendent dix heures pétantes pour entrer dans la salle où ils débattront de mon cas. La nervosité crispe mes mâchoires et je dois plonger les mains dans mes poches pour camoufler leur tremblement.

D’instinct, je cherche le soutien de mon mentor, mais c’est dans les profondeurs d’un ciel rassurant que je plonge. Ce bleu qui est mon chez-moi et me donne la sensation d’être à ma place où que je sois. Je cille à plusieurs reprises, pour m’assurer qu’elle n’est pas le fruit de mon imagination. Mais elle s’avance déjà vers moi de sa démarche féline. Ma Juliette est sublime dans son tailleur-pantalon. Chaque pas qu’elle initie dans ma direction m’offre une bouffée d’assurance salvatrice. Tous les yeux sont braqués sur elle. Les siens me fouillent, me revendiquent.

Elle s’arrête à mon niveau, mais n’ose pas me toucher. Elle ne sait pas comment se comporter devant tous ces pingouins aux mines sévères. Je les ai occultés, il n’y a plus qu’elle et moi dans ce refuge sacré qui n’appartient qu’à nous. D’instinct, ma main caresse sa joue, se glisse dans ses cheveux.

— Comment tu as su ?

— Ta mère m’a montré la convocation, dit-elle d’un haussement d’épaules, et tes sœurs m’ont appelée.

— Une sacrée coalition féminine… C’est toi qui parlais avec Lewis ?

Blondie sourit et m’avoue qu’elle est arrivée tôt par peur de me louper, mais qu’elle a eu du mal à comprendre les explications de la secrétaire à l’accueil. D’un geste pointé vers Aaron, elle ajoute que le charmant monsieur est venu à son secours alors qu’elle errait comme une âme en peine pour trouver son chemin. Puisqu’ils allaient au même étage, et vu l’accent français très prononcé de Juliette, le vieux renard a fait le lien avec moi. Elle finit par me glisser à l’oreille que tous les autres ont l’air sérieusement constipés et qu’ils devraient songer à consulter.

J’ai du mal à contenir mon hilarité et sans même y réfléchir j’attrape sa nuque pour coller mes lèvres aux siennes. Des murmures sifflent dans tous les sens. Mais ils ne m’atteignent pas. Car je réalise avec stupéfaction qu’elle a su avant moi que j’aurais besoin d’elle. Combien d’hommes peuvent s’enorgueillir d’avoir une telle femme à leurs côtés ? Je colle mon front au sien et m’enivre de son odeur apaisante.

— Merci d’être là.

— Malik… J’ai compris ton besoin de gérer ça tout seul. Mais je voulais que tu saches que je trouve cette situation injuste. Peu importe ce qu’il se passe dans cette pièce, ça ne changera rien pour moi.

Mes doigts frôlent son menton et relèvent son visage alors qu’autour de nous, les autres s’agitent pour rentrer dans la salle. Il est l’heure.

— Je sais. Tu n’as rien à me prouver, mon ange.

— Si. Il y a quinze ans, je n’ai pas pu te retenir et tu es parti. Aujourd’hui, je viens à toi, pour rester… Quoi qu’il arrive.

Ses prunelles me sondent, tendres, sincères, déterminées. Elle nous délivre d’un passé qui nous a trop longtemps aliénés. Et je lui renvoie le même regard, parce que je comprends le sens de son geste. La boucle est bouclée. Le reste importe peu. Ensemble, nous avons gagné la plus grande des batailles. La nôtre. Celle qui nous concède la force et la liberté de nous aimer.

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