Thorns and Roses (French Edition)
Chapitre 7
Malik
Automne 2005
Je tire une des chaises de la salle commune et m’installe en même temps que je balance mon sac par terre. La rentrée est arrivée bien vite. Ce mois de septembre marque mon passage en terminale scientifique. Mes rêves sont à portée de main : partir faire mes études, rendre mes ambitions concrètes, m’assurer un avenir brillant.
— Salut. Je peux m’installer ici ?
Un mec interrompt mes pensées en se penchant vers moi. Je lui réponds d’un simple hochement tête. Calé en arrière, la cheville sur le genou, je scanne la pièce à la recherche d’un éventuel visage familier. À mon grand regret, je ne crois pas connaître qui que ce soit. Nous sommes une vingtaine, au plus, sélectionnés pour participer au concours lycéen sur la résistance et sur la déportation. Ce qui m’importe est l’annotation qui figurera dans mon dossier scolaire, elle me permettra, peut-être, de me distinguer par rapport à d’autres candidats pour intégrer la prépa que je vise.
Une porte grince et attire l’attention de tous. Les professeurs pénètrent les lieux, les bras chargés de brochures à distribuer. Bien vite, le silence se fait et monsieur Leclerc nous annonce le thème choisi par le jury : les femmes dans la Seconde Guerre et la Résistance. D’instinct, je suis attentif, écoute chaque consigne, focalisé sur les objectifs à tenir. Ce matin, ils nous ont réunis pour débattre du sujet, afin d’agrémenter, plus tard, le contenu de nos dissertations. La séance s’anime, portée par l’enthousiasme des participants.
— Une autre question, maintenant… Dites-moi, quelle place, selon
vous, ont tenu les femmes durant la guerre ? interroge madame Picallo.
Je déteste jouer les figurants, aussi je m’empresse de répondre.
— Je pense qu’elles ont dû prendre la place de leurs maris dans les foyers, puisque beaucoup d’hommes avaient l’arme au poing ou étaient prisonniers. C’est ce qui leur a permis de changer les mentalités et de voter pour la première fois en mille neuf cent quarante-cinq.
— Je ne suis pas d’accord avec ça, c’est très réducteur !
Interloqué, je cherche à savoir qui vient d’intervenir avec tant de fougue. Je crois que c’est la blonde, quelques rangs devant, dont je ne vois que la chevelure, car elle n’a même pas pris la peine de se retourner.
— Je trouve que c’est limitant pour ces femmes, poursuit-elle, beaucoup étaient résistantes : Lucie Aubrac, Hélène Studler, Simone Michel-Levy, pour ne citer qu’elles. Alors, c’est certain, seule une minorité a pris part à la lutte armée, mais elles renseignaient ou étaient souvent à la tête de réseaux d’évasion.
Mon pied s’agite, balloté de haut en bas sur ma jambe. Mais pour qui se prend-elle, celle-là ? Au lieu de nuancer ma réponse, elle ne fait que la démonter devant tout le monde.
— Je n’ai jamais suggéré le contraire, surenchéris-je, mais tu l’as dit toi-même, peu se battaient. Elles étaient en arrière-plan, à faire des travaux d’hommes pour donner le change. Et je ne dis pas ça par machisme, c’est un constat !
J’ai à peine fini de parler que déjà la voix affirmée reprend la parole et accentue la nervosité de ma cheville.
— Mais leur rôle a été sous-estimé. Il n’y a pas que la Résistance, qu’en est-il des femmes soviétiques qui ont intégré des unités de l’armée ? Ou des Australiennes qui, face à la pénurie de soldats, ont été enrôlées dans des divisions féminines ?
— Très bien ! On va s’arrêter là pour aujourd’hui, nous interrompt monsieur Leclerc. Vous avez l’air tous très impliqués, ceci promet de belles choses ! Nous reprendrons à la même heure, la semaine prochaine.
Frustré de n’avoir pu partager mes derniers arguments, j’observe les autres quitter la salle. Resté sur mon siège, je fixe le dos de celle qui m’a contrarié ces dernières minutes et n’a toujours pas bougé. Je suis intrigué, déconcerté par sa verve passionnée. Elle trifouille dans son sac, puis finit par se dresser. Lorsqu’elle fait volte-face pour partir à son tour, je discerne son visage. Merde. C’est elle. C’est la copine d’Élodie. Mon corps se tend. Je me souviens de ce jour, il y a quelques années, où, dans la cour du collège, ses yeux profonds m’avaient transpercé. Jamais on ne m’avait regardé de la sorte. Je n’ai pas pu oublier à quel point je m’étais senti mis à nu, désemparé.
À l’époque, elle avait l’air mal dans sa peau. Rien à voir avec l’élève pleine d’assurance qui s’affirmait tout à l’heure. Je dois avouer qu’elle s’est embellie depuis. Je l’avais déjà remarquée, entre ses prunelles bleues magnifiques et ses courbes féminines, difficile de faire autrement. Mais comme elle traînait aussi avec deux petites connes, je me suis dit que c’était le même genre de nana. Avec ce que je viens d’entendre, je me dis j’ai peut-être eu tort, en fin de compte.
Quand elle me voit, elle marque un temps d’arrêt. Ses joues se colorent, ses paupières frémissent, et ces détails me captivent. J’en ai du mal à déglutir. Aussitôt, elle se reprend en passant son sac en bandoulière puis se dirige vers la sortie. C’est plus fort que moi, j’ai envie de retenir ce moment.
— Alors, Blondie, on essaie d’épater les profs ?
Elle s’arrête net, se retourne et me dévisage. Un petit rictus en coin, elle ricane à mon interpellation maladroite.
— Non. Mais ils avaient l’air d’apprécier. C’était toi, la réflexion sur le droit de vote ? Toi par contre, t’avais l’air de ramer.
Ouch. Elle griffe. Comme une jolie rose aux épines acérées. J’aime ça. En retour à son sarcasme, je souris, faisant ressortir ma fossette. Elle me jauge, fronce les sourcils, sa peau délicate rougit de nouveau.
— Tu me cherches ? Tu te fiches de moi, c’est ça ?
— Peut-être… La question est, est-ce que je t’ai trouvée, Blondie ?
Je ne pensais pas cela possible, mais je la vois s’empourprer davantage, pourtant, elle ne se débine pas.
— Je crois pas, non.
Désinvolte, elle hausse les épaules, me contourne et se barre, l’air de rien. Avant que je ne la perde de vue, je la hèle.
— Hey ! Moi c’est Malik, c’est quoi ton petit nom ?
— Je sais ! me crie-t-elle sans même s’arrêter, ça aussi, je suppose que tu vas devoir le trouver !
La voilà partie, me plantant comme un con, mais avec un sacré défi que je vais m’appliquer à relever. Elle m’a piqué, je crois bien, et ce n’est pas pour me déplaire.
À travers la marée d’élèves, je me faufile pour me rendre à mon prochain cours, quand je l’aperçois. Deux jours se sont écoulés depuis ce débat qui m’a grisé, et Blondie ne cesse de s’immiscer dans mes pensées. Elle discute avec un type de ma classe, qui se montre un peu trop tactile, si j’en juge par sa mine agacée. D’ailleurs, elle se dérobe et file dans les escaliers. Lorsque mon camarade revient, penaud, je l’interpelle.
— C’était qui, cette fille avec qui tu parlais, Tony ?
— Juliette ?
Je n’ai jamais apprécié ce mec, un fils à papa fortuné qui pense avoir tous les droits. Cependant, aujourd’hui, ma curiosité emporte toute retenue.
— Juliette comment ?
— Gimenez. Les premières littéraires sont un bon cru, cette année. Bien mieux que les boudins de notre classe, enchaîne-t-il, toi aussi, tu veux gagner le pari ?
Son air suffisant m’énerve. Je fronce les sourcils, alerté par ce qu’il vient de dire.
— Quel pari ?
— Celui qui réussira à la mettre dans son lit !
Mes poings se serrent tant ses mots me débectent. Une colère sourde se distille en moi. J’étire ma nuque de droite à gauche puis m’approche de lui afin de mettre en avant ma stature imposante.
— T’es qu’un porc, tu me dégoûtes.
Avant même qu’il ne puisse réagir, je le bouscule de mon épaule. Il en perd l’équilibre et atterrit contre le mur en gémissant. Mon père n’est peut-être pas plein aux as, mais au moins, il m’a appris à respecter les femmes.
J’ai attendu ce moment toute la semaine. Les mains hésitantes, je pousse les portes battantes de la salle commune, à l’affût d’une chevelure blonde. Déjà installée, elle semble plongée dans un livre. Absorbée par sa lecture, elle ne se rend pas compte que je m’assois à ses côtés.
— Tu lis quoi de beau, Blondie ?
Elle sursaute, quand son regard capte le mien, elle vire écarlate. Je ne saurais dire pourquoi, mais cette réaction me chamboule. Cette fille dégage à la fois force et fragilité. Ce paradoxe me donne envie de gratter pour découvrir ce qui se cache sous ces prunelles splendides. Elles me subjuguent, d’un bleu si intense, j’en ai rarement vu de semblables. Presque gris, le pourtour de ses iris est plus foncé, constellé en son centre de petites taches blanches et dorées. Je crois que moi aussi, je rougis. Juliette gigote sur sa chaise, s’humecte les lèvres, avant de me montrer la couverture du bouquin.
— Euh… C’est Le journal d’Anne Frank.
— J’en ai entendu parler. C’est bien ?
— Je… Je peux te le prêter si tu veux, je l’ai déjà lu trois fois, comme ça, tu te fais ta propre idée.
Elle hésite, puis finit par me tendre le roman. Quand je l’attrape, nos doigts s’effleurent. Je me sens bizarre, tout d’un coup. J’ai chaud, ça picote dans ma poitrine, mes paumes sont moites quand je ramène l’ouvrage sur mes genoux. Elle a retiré sa main à la hâte et n’ose plus me regarder.
— Merci, Juliette. Ça va sûrement me servir pour la dissert’. Je te le rends rapidement.
Elle sourit, me jette un coup d’œil furtif et cale ses mains entre ses jambes.
— C’est pas pressé. Hum… Tu t’es renseigné à ce que je vois.
Je ris et m’apprête à répliquer, mais je suis coupé dans mon élan par les professeurs qui arrivent. Comme la dernière fois, ils lancent un débat et nous passons l’heure suivante à rebondir sur les propos de chacun. Mais cette fois, elle et moi, abondons dans le même sens.
Cela fait maintenant trois semaines que cet arbre décharné, sur lequel je suis adossé, est devenu notre point de rencontre. Lorsque j’ai cherché à rendre son livre à Juliette, retourné par toutes les notes qu’elle y avait inscrites, je l’ai trouvée ici, en compagnie de son amie. Depuis, nous nous retrouvons chaque jour sous ce platane à la pause de dix heures.
— Il a vraiment fait ça ?
Aujourd’hui, mon esprit est ailleurs, j’ai du mal à suivre la discussion. Parce que je suis en train de bloquer sur une miette. Une putain de miette, je m’en étonne moi-même. Il faut dire qu’elle est accrochée à la lèvre charnue de Juliette. Et je ne sais pas pourquoi, j’aimerais être ce petit résidu de sucrerie.
Je frotte ma tignasse bouclée, je ne comprends plus vraiment ce qui m’arrive depuis quelque temps. Je chasse cette pensée incongrue en essayant de me concentrer sur la conversation qui semble amuser les filles.
— Je te jure, Dod, le prof expliquait un truc sur les équations, quand d’un coup, il s’est mis à fixer le plafond. Il répétait : « ça m’insupporte ! » en boucle, nous, on comprenait plus rien. Puis il s’est mis debout, sur son bureau, et a commencé à gratter le chewing-gum pour le décoller avec sa règle !
Toutes les deux explosent de rire et ce spectacle m’éblouit. La joie sublime son si joli visage. Il s’anime au gré des émotions qu’elle laisse s’échapper, sans tricher. Quand tant d’autres abusent de subterfuges pour plaire, Juliette assume chacune de ses vérités.
— J’en suis convaincue, les maths, ça rend tar…
Son souffle tiède s’étiole sur la pulpe de mon pouce. Je caresse sa bouche pour retirer l’excès de gourmandise et me pétrifie. Qu’est-ce qui m’a pris ? Deux billes azurées me fixent, écarquillées de surprise. Je n’ai pas d’autre choix que de plonger dans leurs abîmes alors que ma main retombe, molle, sur mon jean. En elle, j’entrevois ses doutes, ses imperfections et cette fichue force qui me fait sentir tout petit. Je trouve ça tellement beau que j’en ai la trouille.
— Euh… T’avais un truc collé.
Ma voix n’est plus qu’un mince filet que je peine à pousser. Ses joues s’empourprent, les miennes sans doute tout autant, car j’ai l’impression d’être en feu.
— Merci, souffle-t-elle.
Un raclement de gorge me détourne de ma contemplation. Les yeux verts d’Élodie passent de Juliette à moi, les paupières plissées, couplées d’un sourire narquois. Mais déjà, la sonnerie retentit. Je ramasse mon sac, en cherchant toujours à comprendre comment mon doigt a pu se poser sur sa peau. Quand je relève la tête, la brune s’est éclipsée et Juliette se tient toujours au même endroit, immobile. Avec lenteur, sa main remonte vers son visage et à son tour, effleure ses lèvres du bout des doigts. Mon cœur s’agite, mes nerfs un peu aussi. Si fort, que lorsque je m’avance vers le bâtiment, je m’affole de ne même plus savoir quel est mon prochain cours.
— À plus, Blondie.
— Ou… Oui, à plus, Malik.
Il est seize heures, je suis soulagé que cette journée se termine enfin. Je l’ai passée à ressasser mon geste imprévu. Je me dirige vers le portail, en même temps qu’une flopée d’autres lycéens, heureux de quitter le bahut. Je n’arrive pas à mettre de mots sur ce que je ressens, pourtant, je suis certain que Juliette me bouleverse plus que de raison. Je sais qu’elle me plaît, mais d’habitude, je ne me pose pas autant de questions avec les filles. En général, je fonce. Pas avec elle. Tout est nouveau, à la fois étrangement familier et inattendu, angoissant et étourdissant. Je ne maîtrise plus rien.
— Malik !
Dès que je reconnais sa voix, je scrute la foule pour la retrouver. Elle se tient un peu plus loin, la main en l’air, devant la sandwicherie face au lycée, accompagnée de son frère qui croque dans un énorme hot-dog. Chaque pas vers elle accélère les pulsations dans ma poitrine. Je centre mon attention sur Maxime pour tenter de camoufler ce trouble que j’ai de plus en plus de mal à contenir. Son frangin s’essuie la bouche et me serre la main. Je l’ai seulement vu quelques fois, mais apprécie déjà son côté taquin.
— ‘lut, Malik ! Désolé, j’ai trop la dalle… C’était immonde au self, à midi.
C’est impressionnant comme ils se ressemblent, tous les deux, jusqu’à leurs discrètes taches de rousseur. Ma peau s’échauffe, je sens le regard de Juliette peser sur moi. Quand j’ose pivoter dans sa direction, elle mordille ses lèvres et triture la lanière de sa besace.
— Tu fais le chemin avec nous ?
Ça aussi, c’est nouveau, j’ai changé mon itinéraire pour rentrer avec elle lorsque nous partageons les mêmes horaires. D’emblée, sa proposition me donne le sourire, car je craignais de n’avoir tout gâché ce matin.
— Avec plaisir, tu auras deux gardes du corps ce soir, jeune demoiselle en détresse, plaisanté-je en mimant une révérence.
— Ma sœur, en détresse ? Ça se voit que tu l’as jamais vue énervée. Ce sera sans moi, je dois voir des potes.
Il avale son dernier morceau de pain et s’apprête à partir quand Juliette le retient par le bras.
— Vas-y mollo sur la fumette, Max, et traîne pas trop, sinon papa va péter un plomb.
— T’inquiète, Ju, je gère.
D’un geste détaché, il nous salue, puis part vers la rue adjacente au bahut, suivi des yeux par une Blondie qui soupire.
Alors que nous entamons notre marche le long du boulevard, nos bras se frôlent. Mon corps réagit, ressent chaque petit détail. Sa respiration qui s’accélère, son odeur qui me rappelle les roses printanières, ses cheveux dorés qui virevoltent au gré de ses foulées. Mais je me contiens, car je remarque aussi son air inquiet et ce constat me noue la gorge.
— Ça va, Blondie ?
— Non, mais ça ne va pas ! hurle-t-elle.
Interloqué par ce vif emportement, je mets quelques instants à réaliser que son regard furibond fixe droit devant nous. Soudain, je la vois foncer vers une dame qui balance ses détritus par terre alors qu’un agent d’entretien balaie le trottoir.
— Vous pourriez respecter le travail du monsieur, ce n’est pas votre larbin ! Et y a une poubelle juste là, en plus !
La femme se décompose, son incivilité prise sur le fait, face à une Juliette déterminée qui pointe chaque papier sur le sol.
— Quel toupet, jeune fille, je pourrais être votre mère !
— Eh bien, madame, sachez que la mienne ne se permettrait jamais ce genre de comportement !
Une sensation fulgurante se répand sous ma peau, puissante, fébrile. Un concentré d’émotions qui capture mon âme et ce qui me reste de raison. La voir ainsi emportée par sa fougue, défendre ses valeurs avec tant d’ardeur me subjugue. Alors qu’elle croise les bras sur sa poitrine et que la femme ramasse ses saletés, je ne peux m’empêcher d’être fier de partager ce bout de chemin avec elle. Le mec, reconnaissant, la remercie tandis que la mégère s’éloigne en râlant. Et quand, admiratif, je l’observe se tourner vers moi triomphante, je comprends. Mes lèvres s’entrouvrent, ma gorge s’assèche. Putain, je suis en train de tomber amoureux.
Mon cerveau carbure à plein régime. Ressent-elle la même chose ? Je tremble encore de cette prise de conscience quand je la rejoins. Je me sens pataud, un peu ridicule aussi, mais décide de masquer ma nervosité avec un trait d’humour.
— La vache, Blondie ! Je comprends mieux la réflexion de ton frère, tout à l’heure, tu me ferais presque peur…
Je lui donne un coup d’épaule, elle rit puis s’accroche à mon bras. La spontanéité de son geste me surprend, mais le sourire ne me quitte plus, car nous poursuivons notre marche, ainsi collés, jusqu’au carrefour où nous devons nous séparer. Je voudrais que ce moment dure encore, qu’il dure toujours. Et sans que j’y aie même réfléchi, je pivote vers elle pour attraper sa main et lui dire :
— Ça te dirait une petite sortie avec moi, ce week-end ? Genre, on pourrait aller se caler à Pin Rolland ? Ou ailleurs, enfin où tu veux, débité-je.
Mes muscles se crispent dans l’appréhension de sa réponse, c’est le moment de vérité. Ses prunelles me fouillent, ses doigts frémissent sous les miens. Mon cœur cogne, prêt à exploser, en la voyant mordiller sa lèvre.
— Oui, ça me dirait bien. C’est une super idée, me répond-elle d’une petite voix enrouée.
Mues par la joie qui me submerge, mes lèvres se posent sur sa joue qui s’empourpre. Elle sent bon, sa peau est si douce que j’en frissonne.
— J’ai hâte, Juliette… À plus.
Nous sommes calés sur les rochers, où les vagues viennent se fracasser dans un calme apaisant. C’est rare, ces instants. D’ordinaire, le silence m’oppresse, sauf avec elle. J’adore venir dans cette petite crique, bordée d’une pinède d’arbres centenaires. La vue sur les Deux Frères y est superbe. Une bourrasque nous surprend tout à coup, faisant s’envoler les cheveux de Juliette dans tous les sens. Quand le courant d’air s’apaise, une mèche reste en travers de son visage. Fébriles, mes doigts la saisissent pour la glisser derrière son oreille. Elle frémit, étonnée par mon geste. Si elle savait à quel point je me retiens.
J’ai peur de ce que je ressens. Je ne comprends pas pourquoi je me mets dans un état pareil. Peut-être parce que, pour une fois, ça compte ? Parce que je la veux, comme jamais je n’ai voulu personne ? Je ne peux pas me planter, pas avec elle. Je déglutis, nos regards se verrouillent. Je la sens retenir sa respiration. En douceur, je me penche. Mais elle recule et se racle la gorge.
Elle me refuse ce baiser, cette saveur que j’ai bien trop espérée. Cet amour que je n’avais jamais voulu donner. Ça fait mal. Tellement que j’en suffoque.
— Je… Je ne te plais pas ? Je suis désolé, je croyais qu’il se passait un truc entre nous… Je…
Mes yeux meurtris cherchent des réponses au creux des siens, mais elle se dérobe en fixant l’horizon.
— Je suis au courant, tu sais… De ce pari dégueulasse, je n’ai jamais rien fait pour ça… Mais les mecs se sont mis à parler sur mon compte.
— J’ai entendu ça, ouais… Mais c’est quoi le rapport avec moi ? Tu me prends pour un de ces bâtards ? Putain, Juliette, je croyais que tu me faisais confiance, que t’avais compris quel genre de mec je suis !
D’un bond, je me dresse, les poings serrés, les narines frémissantes, piqué dans mon orgueil. Indigné qu’elle puisse me prendre pour ce genre de crevards. Mais elle ne réagit pas, aussi, je poursuis.
— Est-ce qu’en un mois, je t’ai seulement donné l’impression d’en vouloir à ta petite culotte ? Non. Parce que je sais que tu vaux tellement mieux que ça. Je suis dégoûté, éructé-je, essoufflé d’amertume et de déception.
Je m’apprête à partir quand elle attrape mon poignet et lève vers moi un regard suppliant.
— Attends, Malik. Pardon. Je… J’ai peur.
Je l’attire vers moi pour la relever, parce que je ne comprends plus rien. Elle a l’air si fragile, perdue, quand elle me fait face. Je glisse ma paume contre sa joue pour caresser sa peau laiteuse que je découvre si douce.
— J’ai peur de ce que je ressens pour toi, reprend-elle, j’ai peur que tout s’arrête.
Je colle mon front contre le sien et plonge dans ses prunelles océanes. Je n’ai jamais été aussi nerveux ni aussi déterminé.
— On est deux, alors… Tu vois pas que je peux plus te sortir de ma tête ?
Ses yeux me sondent, les sourcils froncés, puis son visage s’adoucit alors qu’elle me sourit avec tendresse. Sa main rejoint la mienne et mes lèvres effleurent sa tempe, pour glisser jusqu’à son oreille.
— Je te veux, Juliette.
Nos nez se frôlent, mon cœur bat la chamade, je crois bien que je tremble. Nous respirons le même air, à quelques centimètres, à peine, de nous rejoindre de la plus tendre des façons. Juliette soupire et c’est elle qui réunit nos lèvres. Mon palpitant explose.
Nous nous embrassons, d’abord avec délicatesse. Ma langue timide la cherche, très vite rejointe par la sienne, qui me taquine avec une audace surprenante. Mon pouls se déchaîne. Enlacés, nos corps fusionnent. Nos mains deviennent folles, parcourent nos silhouettes pour les marquer de leurs empreintes. Notre étreinte est intense, jamais je n’ai connu pareil premier baiser. Des frissons partout sur ma peau, Juliette s’incruste dans chacune de mes cellules. Je me sens vivant. Dans ses bras, je suis à ma place.
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