Antone Ramon
Première Partie le Travail des Sources
PREMIÈRE PARTIE
LE TRAVAIL DES SOURCES
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CHAPITRE I
COMMENT ON CHOISIT UN COLLÈGE
Dans son cabinet, le chanoine Raynouard, directeur de l’Institution Saint-François-de-Sales de Bourg, subissait patiemment le babil d’oiseau de Madame Ramon et de ses deux belles-sœurs. Ces trois jeunes femmes de vingt-huit à trente ans semblaient à peu près de même visage, de même élégance et de même caractère. Elles s’interrompaient sans fin pour se compléter : « Antone n’était pas travailleur, mais il avait un cœur d’or ; il était étourdi, mais si intelligent ; faible en latin et en sciences, mais montrant un goût si fin ; pas toujours très respectueux, mais si spirituel… On ferait de lui tout ce qu’on voudrait si on savait le prendre. » Et depuis une demi-heure qu’il les écoutait, le Supérieur n’avait rien appris sur l’enfant. Il demanda :
« Quel âge a-t-il ?
– Treize ans, répondit la mère ; jusqu’ici l’abbé Brillet le faisait travailler chez nous. Un prêtre bien dévoué ! Malheureusement il n’a plus qu’une santé ruinée. Nous l’avons envoyé se reposer à Nice. Il nous avait conseillé de le mettre au Collège Saint-Irénée à Lyon. Antone serait rentré tous les soirs chez nous. Mais mon mari n’a pas voulu qu’il restât à la maison sans son précepteur. J’étais embarrassée. La tante Nathalie parlait de l’Institution Sainte-Marie de Mâcon…
– Ils ont un si beau costume ! interrompit la tante Mimi.
– La tante Zélina, de Saint-Symphorien…
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– Le Père Fourquoy prêche si bien, s’exclama tante Zaza.
– Mon mari penchait pour le collège de Belley qui a pour élève le petit duc de Rochebrisée. L’autre jour, mon cousin Paul Vibert faisait une conférence avec projections sur votre chapelle de Brou, une merveille ! Il nous apprend qu’il y avait un collège dans cette abbaye princière, aussitôt j’ai dit à mes belles-sœurs : “Voilà où il faut mettre Antone.” C’est immense, n’est-ce pas ? et splendide ?…
– Voulez-vous voir ? » interrompit respectueusement le chanoine, et, passant devant les trois visiteuses, il les conduisit à la terrasse du Belvédère. Elles poussèrent des cris d’admiration. Autour d’elles se développait le plan de l’abbaye : deux longs bâtiments, tournés l’un vers la rue, l’autre vers les cours, et reliés par deux corps comme les montants d’une échelle à plat par deux échelons. Ainsi se formaient trois cours : au centre le cloître avec sa galerie de piliers gothiques, à droite et à gauche les cours des Pluies avec leurs larges préaux. Au nord, les yeux rencontraient la tour finement ciselée de l’église de Brou, les toits de la ville de Bourg, le Mail et les ormes du Bastion, au sud une mer de feuillage, la forêt de Seillon. Devant le perron s’ouvraient en éventail des allées de marronniers qui séparaient les cours de jeux et se perdaient dans des pelouses et des quinconces, jusqu’au bord de la Reyssouze toute miroitante. Au-delà surgissaient presque aussitôt les derniers contreforts du Revermont avec la tour ruinée de Jasseron.
On ne pouvait rêver cours plus spacieuses dans un site plus agréable ; c’était bien le coin le plus retiré que cette antique abbaye des ducs de Savoie, tapie au pied du Jura et séparée de Lyon et des grandes villes par les longues plaines des Dombes, de la Bresse et du Mâconnais. Il était tout naturel que l’Évêque de Belley y installât un collège et le mît sous le patronage de saint François de Sales, le délicieux ami de son prédécesseur Monseigneur Camus.
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De là, on passa par l’infirmerie, d’une propreté monastique. La sœur Suzanne, une belette mince et futée, tira un rideau derrière une cloison à jour qui séparait la chambre d’une chapelle et fit admirer cette disposition permettant aux malades d’assister de leur lit à la messe.
« Si jamais Antone tombe malade, déclara Madame Ramon, prévenez-nous aussitôt, que nous l’emmenions. » Comme si la maladie et la mort devaient se plier à tous ses désirs !
Tout en traversant les dortoirs, les études et la salle de lecture spirituelle, le Supérieur leur donnait des détails sur l’emploi de la journée, la valeur des maîtres, les succès de la maison aux examens, mais cela les intéressait médiocrement.
À la cuisine, la sœur Archangel les reçut, une terrible cuiller à pot en main. Bedonnante, un large tablier gras déployé sur elle, les manches retroussées, la figure éclatante de pourpre et de satisfaction, elle dirigeait d’une voix haute deux pâles domestiques, Laurent et Bresson, longs et lents bressans qui épluchaient les légumes dans un coin. Femme du Nord, elle avait gardé de son pays un souci de propreté minutieuse : les casseroles, les robinets, les boutons, les clefs du fourneau, le pavement de briques rouges, tout reluisait férocement. Sur elle seule semblait se ramasser toute la malpropreté du lieu.
« Ah ! Mesdames, vous pouvez être sûres qu’il sera bien nourri, votre petit. Les riches dans leurs châteaux n’ont pas de meilleurs morceaux, » ajouta-t-elle fièrement en étalant un énorme quartier de bœuf.
Madame Ramon sourit et plaignit la brave Sœur.
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« Deux cent cinquante personnes, Madame ! autrefois j’en ai eu jusqu’à trois cent trente… »
Le Supérieur coupa court à ces souvenirs fâcheux pour lui et proposa de visiter la chapelle.
« Êtes-vous satisfaite de votre examen, demanda-t-il en route.
– Monsieur le Supérieur, répondit brusquement la tante Mimi, il y a un point qui me tracasse. Me permettez-vous ?…
– Je vous prie, Madame.
– Au dortoir, ils n’ont donc pas de table-toilette.
– Ai-je oublié de vous montrer nos larges lavabos ?
– Comment, cette série de robinets ?… Ils se lavent donc tous ensemble ?
– Chaque enfant a son robinet.
– Est-ce au moins de l’eau chaude ? reprit tante Zaza.
– Non, Madame, mais j’espère qu’Antone s’habituera vite aux ablutions d’eau froide.
– C’est horrible, cria tante Mimi, ah ! le pauvre enfant !
– Et pour se peigner ils n’ont ni glace, ni flacon de toilette ?
– Chaque élève peut avoir un miroir dans son petit meuble.
– Il est bien petit, en effet. Où mettra-t-il son Eau de Cologne, son huile antique et son eau boriquée ?
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Le Supérieur était loin de se douter que c’étaient là les grandes préoccupations des visiteuses.
Cependant, il ouvrit une porte, s’effaça pour laisser passer et avertit à mi-voix :
« Notre chapelle. »
Les trois femmes effarées se regardèrent.
« Comment ? Votre chapelle ? Vous n’avez donc pas l’Église de Brou ?
– Non, Mesdames, l’Église de Brou est un monument historique où l’on ne dit plus la messe. L’État et la ville l’entretiennent pour le plaisir des artistes et des touristes. »
Le désenchantement le plus profond se peignit sur leur visage.
« Moi qui le voyais dans une de ces magnifiques stalles sculptées. Si j’avais su ! »
Le Supérieur froissé hasarda : « Mais, Madame, la messe est aussi valide dans notre humble chapelle que dans la cathédrale la plus grandiose. Et les enfants y sont peut-être plus recueillis… »
Cependant Madame Ramon devait reprendre le train de 4 heures. On appela Antone au parloir. Ses tantes l’embrassèrent, le serrèrent, l’étouffèrent et lui firent des adieux plus touchants que ceux de Jacob à Benjamin.
« Allons, va, mon pauvre petit, n’oublie pas ta tante Mimi.
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– Ni ta tante Zaza.
– Nous voici à la fin d’octobre, tu n’as plus que deux mois.
– Nous viendrons te voir souvent. Ne t’ennuie pas trop. »
Tout cela évidemment devait donner une grande ardeur pour le travail à cet enfant !
« Au revoir, nous nous en allons. Embrasse-nous encore une fois. Ne pleure pas trop. »
Et comme Antone ne pleurait pas du tout, tante Zaza ne put s’empêcher d’ajouter :
« Tonio ! Tonio ! nous nous en allons, nous ne te reverrons plus ce soir, ni demain, et tu ne pleures même pas ! »
Secoué par leurs larmes, abruti par leurs paroles et leurs embrassements multipliés, l’enfant s’énervait dans ces longs adieux. Le Supérieur intervint, et enfin le renvoya. « Oui, murmurait-il, en remontant à sa chambre, Dieu nous a donné nos parents pour nous montrer comment nous ne devons pas élever nos enfants. »
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