Antone Ramon
Chapitre II: Lurel et Monnot Entrent en Scène
CHAPITRE II
LUREL ET MONNOT ENTRENT EN SCÈNE
À peine rentré, il faut s’occuper de la séance académique de Saint-François-de-Sales. Michel Montaloir, le fameux explorateur des plateaux asiatiques, Michel, l’homme de la colonisation, Michel, un « ancien » de la maison, doit venir la présider.
Les professeurs s’ingénient à exciter l’émulation, à lancer les élèves. M. Pujol, à l’imitation des P. Jésuites, a divisé sa classe en deux camps, Romains et Carthaginois. Il promet au camp vainqueur un thé suivi de jeux. De plus, si la classe obtient trois « éloges » elle a droit à une promenade d’une journée pendant que les autres travaillent.
Et cependant la troisième s’alourdit : les propositions les plus alléchantes n’attirent pas ; l’attention vraiment est faible, les devoirs médiocres, on ne travaille pas.
La troisième est en effet la classe terrible. À quatorze ou quinze ans les enfants se transforment : période d’incubation, époque des chrysalides : leur être se pelotonne, ils se métamorphosent ; les valeurs se déplacent sans qu’on puisse savoir même pourquoi ; le jeu des affinités et des antipathies s’embrouille et les yeux les plus clairvoyants ont peine à y comprendre quelque chose.
L’abbé Russec s’inquiète aussi : on joue peu. Depuis huit jours surtout il surveille le groupe Lurel, Monnot, Beurard,
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Patraugeat. Ramon est toujours avec eux et cette fréquentation ne lui dit rien qui vaille. Il se rassure un peu en voyant les efforts inlassables de Miagrin sur le petit Lyonnais.
Le fils du fermier a passé des vacances mauvaises. Pour la première fois, il a compris la nullité de son père ; il n’a même pu supporter la bonté inintelligente de sa mère. Cette mesquinerie de vie, de pensée, d’ambition, cette avarice sordide qui ne sait même pas faire fructifier sa richesse, cette satisfaction béate d’être envié par les ruraux de Pont-de-Veyle, lui inspirent une sourde colère. M. le Supérieur dans le bulletin a parlé de sa piété, de son intelligence et reconnu enfin les indices d’une précieuse vocation.
Modeste a étudié cet avenir. Oui, peut-être ? Il entrevoit des honneurs, les respects multipliés des femmes, les aubes de fines dentelles, le camail violet et l’autorité de la crosse.
Mais non, il ne sera pas prêtre, il ne sera pas non plus pharmacien de canton, voué à une vie sans éclat ; d’autres rêves le hantent. Ah ! s’il pouvait conquérir Ramon, il irait à Lyon, sinon à Paris ; s’il pouvait par lui pénétrer dans ce monde fermé, riche, aristocratique et qui lui semble d’autant plus merveilleux qu’il le connaît moins !
Il faut qu’il gagne Antone, il le gagnera. La partie semble belle : il s’insinue, s’apitoie, sait se retirer à temps, revenir au moment opportun, tout comprendre, tout entendre, tout supporter ; mais s’il a l’instinct de la conquête, il n’a pas encore la connaissance des âmes : il échoue dans ses conversations les plus attendries, dans ses supplications les plus étudiées. Morère est profondément touché de cette insistance que rien ne décourage.
« Et moi qui me méfiais de toi ! » lui dit-il avec l’accent du plus amer repentir.
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Miagrin sourit :
« Il faut savoir attendre, lui répond-il. » Mais il a beau répéter à Antone : « Tu as tort : tu te laisses prendre par Lurel, c’est un imbécile, il te perdra, nous, nous te sauverons, oui, je te sauverai. », il n’en obtient que des réponses dures.
« Tu m’ennuies. Mêle-toi de ce qui te regarde. Va retrouver ton ami Morère. Je n’aime pas le clan des cafards. »
Gaston Lurel triomphe sans effort : en quelques jours, il l’a dégoûté des « cafards » comme il les appelle. Antone sursaute un peu quand il entend nommer ainsi Georges, mais sur le reste il lui donne complètement raison. Plusieurs fois il a essayé de revoir Georges seul à seul. À la leçon de musique il a insisté pour qu’il renvoie Miagrin, il a même osé lui dire : « Tu sais, si je fais des bêtises tu pourras dire que c’est ta faute. » Morère a refusé avec douleur :
« Tu ne veux pas me comprendre ; et puis, non, j’ai promis et, moi, je tiens mes promesses. »
Et Antone s’ennuie. Le soir quand toute l’étude travaille sous la lumière des lampes, dans l’atmosphère vite échauffée il oublie bientôt thème ou version ; le menton appuyé sur ses poings il rêve… Il rêve de vacances au bord de la mer, à Nice. Il se voit courant dans le sable, sur la plage, pleine d’ombrelles, barbotant dans les flots salins, pêle-mêle, avec des amis, et, parfois, la chaleur d’un ardent soleil semble pénétrer tout son corps comme après la douche et le roulement de la vague… Il rêve : la règle du surveillant le rappelle à la réalité ! Alors il se réveille et s’ennuie.
Deux jeudis de suite il fait la promenade avec Lurel et Monnot. On va sur une route quelconque vers Mâcon, Saint-
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Amour, Jasseron, Ceyzeriat, Villars ou Pont-d’Ain. Par ces jours froids de janvier, ni le paysage, ni le but n’intéressent. De temps en temps on rencontre la longue voiture des Bressans qui semble faite avec des échelles, des soldats qui rentrent à la caserne ou quelque fillette à la voix criarde qui ramène ses vaches.
Monnot et Lurel racontent au petit Lyonnais leurs aventures de collège et leurs tours les moins édifiants. Monnot est l’effronté menteur, il s’en vante. Il n’a qu’un principe : « Tout mauvais cas est niable. » Et comme il est toujours dans un mauvais cas, il nie toujours. Il raconte comment, surpris l’année précédente en flagrant délit de vagabondage dans les galeries, il répondit hardiment à l’abbé Thiébaut :
« Je viens de l’infirmerie. »
L’abbé Thiébaut soupçonneux alla à l’infirmerie où sœur Suzanne lui déclara n’avoir pas vu Monnot. Fort de cette découverte, il fit mettre un « mal » de conduite au flâneur. Mais Monnot protesta comme un diable auprès de l’abbé Russec, de l’abbé Thiébaut, du Supérieur. Déconcerté par une telle fureur, ce dernier revit lui-même sœur Suzanne qui maintint son dire. Alors Monnot demanda à être confronté avec la Sœur. Tous deux comparurent dans le cabinet directorial devant le Chanoine, l’abbé Russec et l’abbé Thiébaut et Monnot recommença ses explications : « C’était à pouffer, raconte-t-il. Enfin, ma sœur, lui dis-je, rappelez vos souvenirs. Après la récréation de dix heures, vous aviez distribué vos drogues aux élèves, je suis arrivé à ce moment-là, je vous ai demandé un peu d’acide phénique parce que j’avais mal aux dents, vous êtes entrée à la pharmacie, vous êtes montée sur une chaise pour ouvrir un placard, rappelez-vous, ma sœur, je vous en supplie. »
Et peu à peu, devant son insistance, la sœur d’abord très sûre et très nette, ébranlée, déracinée, abasourdie, abrutie, s’est
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Et il rit aux éclats, tandis que Lurel ajoute :
« Prends-en de la graine. »
Une autre fois la conversation est tombée sur leurs lectures. Antone, qui se pique d’avoir beaucoup lu, énumère complaisamment toutes les richesses de sa bibliothèque : Voyages de Jules Verne, romans de Boussenard, de Paul d’Ivoi, magnifiques volumes sur l’Armée et la Marine, sur l’expédition de Marchand, sans compter des albums historiques. Enfin quelques romans de Bazin et les Contes choisis d’Edgar Poë… Mais Gaston Lurel au lieu d’envier ce trésor éclate de rire. Antone en est un peu froissé.
« Tu as certainement, reprend Lurel, les Mémoires d’un Âne et les Voyages de Gulliver ?
– Pourquoi me demandes-tu cela ?
– Parce que ta bibliothèque est une bibliothèque de bébé. Les petites filles elles-mêmes n’en voudraient pas !
– Pourquoi ? »
Mais ce pourquoi excite de nouveau les rires gouailleurs des deux compères.
« Pilou ! Pilou ! » fait brusquement Monnot.
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L’abbé Russec s’était rapproché. Monnot détourne la conversation sur les contes d’Edgar Poë et quand l’abbé Russec s’est éloigné :
« Et toi qu’est-ce que tu lis ? demande à son tour Antone.
– Pas mes prix, sûrement, ni mes livres d’étrennes, répond Lurel. Ça vous rend stupide, mon pauvre Antone. Et puis, c’est aussi intéressant que le cours de Thèmes.
– Alors quoi ?
– Moi je lis les grands auteurs contemporains : Septime
Birbot 1 2 , Émile Zola, Jean Messain, Tibulle Mendoza
Naturellement je ne porte pas ces bouquins sous le nez de mon paternel. Mais Anthyme, mon domestique, qui me les achète, les cache sous mon matelas. À la bonne heure, ça c’est intéressant, et ça vous apprend la vie. Ça n’est pas du coco, évidemment.
– Surtout ton bouquin de Tibulle Mendoza, fait Monnot. En voilà un par exemple qui est d’un raide…
– À propos, Monnot, l’as-tu terminé ? demande Lurel.
– Pas encore, je te le rendrai samedi : j’en ai bien encore pour deux jours.
– Dépêche-toi de le finir, je le passerai à Ramon.
1 Pour : Octave Mirbeau. (Note du correcteur – E.L.G.)
2 Pour : Jean Lorrain et Catulle Mendès, d’après les notes de l’édition 2007 (éditions Quintes-Feuilles – www.quintes-feuilles.com), cette édition contient de nombreuses notes et des appendices (Note du correcteur – E.L.G.)
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– Ah ! à Ramon ? »
Ce « ah ! » n’échappe pas à Antone. Que peut être ce livre pour que l’idée même de le lui prêter surprenne à ce point Monnot ?
Mais Lurel reprend :
« Va donc. N’aie pas peur. Il le lira plus facilement que nous ; on ne le soupçonne pas, lui, jamais on ne s’avisera de venir voir ce qu’il lit en étude. »
Et s’adressant à son nouveau disciple ébahi et muet :
« Tu ouvres ton dictionnaire, tu mets deux ou trois livres de classe à côté et, au lieu de faire une version, tu bouquines. Ou bien pendant l’étude des leçons tu disposes en échelle trois livres de classe ouverts et tu mets ton roman comme dernier échelon en dessous : tu vois que ce n’est pas malin. À travers tes doigts tu regardes de temps en temps si on t’observe. Lis cela, c’est palpitant, si tu ne comprends pas tu me demanderas des explications. »
Antone ne proteste pas. La chose semble si simple à Lurel qu’il craint de passer pour une petite fille en faisant même une objection. Pourtant il se rappelle cette première classe de l’année où son condisciple a failli être pris par l’abbé Perrotot. Une crainte sourde monte en lui : jamais il n’aura l’assurance impudente, ni l’habile tour de main de ses nouveaux amis.
Après la promenade, Monnot revoit Lurel seul à seul.
« Non, vraiment, tu veux qu’on lui passe ton bouquin ?
– Pourquoi pas ?
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– Ramon est encore si naïf.
– Justement on va le déniaiser ; ce sera amusant.
– Tu as tort : laisse donc Ramon tranquille.
– Pilou ! Pilou ! »
L’abbé Russec vient de passer. A-t-il entendu cette fin de conversation ?
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