Antone Ramon

Amédée Guiard · Chapitre 30 sur 49

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Antone Ramon

Chapitre XII: En Perdition

CHAPITRE XII

 

EN PERDITION

 

Depuis un quart d’heure M. Castagnac gronde Antone. À chaque instant, il le prend en flagrant délit d’inattention. Son élève saute une mesure, oublie les bémols. À la fin il s’arrête court et comme le professeur agacé l’accable de reproches devant Georges Morère, il s’excuse brusquement :

« Je ne sais ce que j’ai ce soir, je me sens fatigué, mal à l’aise !

– Pourquoi ne pas le dire tout de suite, répond le maestro, vous êtes malade ?

– Il faut ouvrir la fenêtre, » dit Georges ; et il s’empresse d’ajouter le geste à la parole. Mais Antone déclare :

« Je crois que le mieux pour moi, c’est de rentrer en étude.

– Il serait plus prudent d’aller à l’infirmerie, insinue son compagnon.

– Si ça ne va pas mieux, j’y monterai », et il sort laissant sa flûte.

« Voulez-vous qu’on vous accompagne, propose le professeur.

 

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– Ce n’est pas la peine, réplique Antone, il n’y a qu’un étage à descendre.

– Ce serait pourtant plus sûr, reprend Georges avec insistance.

– Ah ! la paix, je sais ce que j’ai à faire », riposte en s’en allant le malade de fort mauvaise humeur.

Georges et son professeur l’entendirent descendre l’escalier pesamment et peu à peu sous les arcades s’assourdit le bruit de ses pas.

Antone n’est pas rentré en étude. Il tourne au bout de la galerie sur sa gauche et se dirige vers la Cour des Pluies. Il fait nuit. Est-il vraiment malade ? A-t-il besoin de prendre l’air ? À cette heure, la cour déserte baigne dans la lumière souple et bleue de la lune presque en son plein. Le haut bâtiment blanc, tout troué de fenêtres comme un mur de caserne, resplendit sous les rayons nocturnes. Mais à l’extrémité, là où le préau bas s’y relie, l’ombre portée forme un grand triangle noir, une pyramide de ténèbres. Antone plonge ses regards sous le toit d’ardoise, considère quelque temps ce coin sombre, puis lentement s’avance le long de la maison. Arrivé à mi-chemin il s’arrête, semble hésiter et reste là comme fixé au sol, en pleine lumière plus blême encore que le mur auquel il s’appuie.

Troublé de ce départ, Georges se reprochait de ne l’avoir pas accompagné. Il finit par avouer ses appréhensions au professeur et descend avec lui. Un coup d’œil à travers la porte vitrée de l’étude le renseigne sur l’absence d’Antone : « Il a dû remonter à l’infirmerie, à moins qu’ayant mal au cœur il ne soit resté dehors. »

Tous deux inquiets se précipitent vers la Cour des Pluies agrandie par la solitude et la lumière silencieuse. M. Castagnac

 

– 233 – appelle : « Antone Ramon, êtes-vous là ? » Mais soudain Georges aperçoit deux mains dans l’angle d’ombre du préau. La lune en montant avait rétréci cette porte triangulaire de ténèbres et les deux petites mains se détachaient toutes blanches, agrippées à l’un des poteaux. Ils y courent.

« Tu es malade, Antone ? demande Georges. Pourquoi es-tu venu ici ?… Mais il va s’évanouir… il faut l’emmener. »

Au bruit, les fenêtres se sont ouvertes, des appels viennent des chambres ; l’abbé Levrou, l’abbé Russec, M. Pujol descendent ; bientôt Antone est entouré, enlevé, porté à l’infirmerie. Il est pâle, anéanti. Georges Morère explique : « Il s’est senti malade, il aura voulu prendre l’air dans la cour. » Cependant la sœur offre au petit Lyonnais un thé chaud et conclut : « Ah ! c’est un peu de fatigue, de faiblesse… il grandit trop. Couchez-vous mon petit ami, et dormez, demain il n’y paraîtra plus. »

Antone ne dit rien, il se laisse faire, avale le thé, se couche, écoute à demi abruti et ne répond pas. Le Père Levrou l’examine et avec tant d’insistance qu’il se retourne vers le mur. L’abbé le laisse, mais fait le tour des études et s’informe des absents. Seul Miagrin était sorti. Il le retrouve rangeant les aubes pour les messes du lendemain.

« Vous n’avez pas entendu appeler dans la Cour des Pluies ? demande-t-il.

– Non, Monsieur, » répond tranquillement le sacriste.

Le lendemain l’abbé Perrotot vient voir Antone. Persuadé que cette indisposition est la suite de la fameuse affaire de tricherie, il explique à la sœur toute l’aventure. La bonne sœur Suzanne à son tour, le morigène : « Il faut accepter les jugements injustes, et les offrir à Dieu pour la conversion des

 

– 234 – petits enfants du Japon. » Mais cette confiance et ces pieux conseils ne font qu’augmenter le dégoût d’Antone.

L’abbé Perrotot s’en aperçoit et de nouveau relance le Supérieur ; il lui prédit de nouveaux malheurs et le pousse à venir encourager son petit dirigé. Le chanoine refuse une visite aussi partiale, il attendra. Le surlendemain, un samedi, lorsque Antone a repris la vie régulière, il le fait mander avec son condisciple Georges Morère. L’entrevue est courte. « Mes enfants, leur dit-il, au moment d’entrer dans la semaine sainte, la grande semaine où tous les chrétiens font un retour sur eux-mêmes, j’ai tenu à vous parler à tous deux. Je demande à Dieu qu’il vous éclaire et qu’il donne à celui de vous deux qui est coupable, le courage de reconnaître enfin sa faute. » Il attend quelques secondes, puis sentant Morère prêt à récriminer, il le contient d’un geste et les renvoie en leur disant : « Priez. »

Tous deux se retrouvent sur le palier. Antone se met à descendre lentement, comme accablé, Georges le suit silencieux. C’est l’occasion pour Antone de se retourner et d’avouer brusquement à son ami : « Eh ! bien, oui, j’ai triché, remontons, je vais me déclarer. » C’est le moment pour Georges d’arrêter Antone et de lui dire : « Je t’en supplie, ne t’enfonce pas, je te plains tant que je voudrais te sauver. » Tous deux sentent que l’instant est critique et c’est pourquoi tous deux ralentissent le pas. Ils s’attendent. « Si seulement il se retournait ! » pense Georges, « Si seulement il m’arrêtait de la main ! » songe Antone. Et ils descendent toujours : les voici au bas de la dernière marche ; le petit Lyonnais traverse le vestibule, avec peine ouvre la porte de la galerie, hésite un instant encore, puis passe ; Georges passe à son tour et referme le battant. Ni l’un, ni l’autre n’a été assez fort pour rompre le silence et maintenant qu’ils ont quitté tous deux la pénombre de l’escalier, pour la clarté du Cloître, le regret de cette précieuse minute perdue les tourmente. Est-il donc si difficile de

 

– 235 – reconnaître une faute détestée ? Est-il plus difficile de faire un geste généreux ?

 

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