Antone Ramon
Chapitre II: La Découverte D’un Nouveau Monde
CHAPITRE II
LA DÉCOUVERTE D’UN NOUVEAU MONDE
La classe de troisième entoure le nouveau qui se balance sur ses hanches, le bras droit passé derrière le dos pour ressaisir l’autre bras, et enguirlande à tour de rôle sa jambe droite avec sa jambe gauche et sa jambe gauche avec sa jambe droite.
« Comment t’appelles-tu ? lui demande Cézenne, un petit brun déluré à figure maigre de Bonaparte.
– Antone Ramon.
– Antone ? c’est Antoine que tu veux dire ? ou Antonin ?
– Ou Antony, ajoute un autre.
– Ou Antono ? riposte un troisième. Tono ! Tono ! »
Ce surnom risquait de lui rester lorsqu’une voix aigre lança :
« En tous cas ce n’est pas Tonum !
– Ah ! là ! là ! Ton homme ! s’écrie Cézenne, Miagrin qui fait du mauvais esprit.
– Mais non, c’est Antoinette, remarque un railleur à lorgnon, le fameux Lurel.
– 13 –
– C’est Ninette ! reprend en riant Émeril, un garçonnet aux joues roses.
– Ninette ! Ninette ! » répètent les autres en riant. Le nouveau montre en effet la mine effarée d’une petite fille honteuse au centre d’un cercle de grandes personnes. Il est baptisé. Désormais il s’appellera Ninette.
« Voyons, crie l’abbé Russec, le préfet de division, assez de bavardages, faites-le jouer.
– À quoi sais-tu jouer ? demande Cézenne, aux échasses ?
– Non.
– Aux barres ? à la mère Garuche ? à la balle ? reprennent les autres.
– Non.
– À rien alors ? Mais de quelle boîte sors-tu ?… Tu ne sais pas ce que c’est que la boîte ? C’est le collège ! continue Cézenne.
– Je n’ai jamais été au collège.
– Ah ! le veinard ! s’exclame Émeril.
– Chez toi tu n’as donc rien appris, tu ne sais aucun jeu ? »
Et de nouveau ce sont des fusées de rire.
« Où est-ce chez toi ? demande amicalement Modeste Miagrin.
– À Lyon, place Bellecour. »
– 14 –
Mais le groupe est fendu par un grand gaillard de quinze ans, maigre et souple, les yeux clairs et les cheveux en brosse.
« Vivement, crie-t-il, tous à la balle au chasseur. Allez.
– Il ne sait pas, Morère.
– Il apprendra. C’est moi le chasseur. Toi, le petit, cours, dit-il à Antone, et tâche de ne pas te faire toucher. »
Heureux d’échapper à l’indiscrète enquête, l’enfant se sauve.
« Tu y es ! » s’écrie soudain toute la classe. « Tu y es » en jargon d’écolier signifie « Tu es touché ».
« Balle ? passe-moi-la vite, reprend Morère, et viens près de moi. »
Et après en avoir atteint un autre, il ajoute : « Vois-tu, quand on est visé, il ne faut pas tourner le dos. » Lui-même en effet fait face aux adversaires, sans broncher reçoit la balle dure dans ses mains offertes en avant et la relance avec une force qui manque rarement son but. En quelques minutes Antone Ramon, sous la direction de Georges Morère, est initié à ce noble jeu. Il atteint même Miagrin, mais sans joie, car il sent que ce condisciple s’est laissé toucher pour lui faire plaisir.
À sept heures et demie, au réfectoire, Antone Ramon se trouve de nouveau embarrassé. Où se mettre ? Le préfet n’avait pas prévu cette difficulté. Il fit du regard le tour des tables et aperçut à une extrémité une place vide.
– 15 –
« Installez-vous là, dit-il, on verra bientôt à remanier le placement. » Le coin était en effet mal choisi ; il s’y trouvait déjà Lurel, Monnot et Patraugeat ; il est vrai que, non loin, en retour d’équerre sur une estrade, s’allongeait la table des professeurs. Et puis, c’était provisoire. Malheureusement, comme ailleurs, ce provisoire devait avoir tous les caractères du définitif. Nul ne se doutait des conséquences de ce choix.
Après le bénédicité, un élève juché dans une chaire ouvrit un livre et, au milieu du tintamarre des cuillers luttant contre les assiettes, commença d’une voix haute, placide et monotone : « Histoire de France – par Amédée Gabourd – suite – à ces mots – il lui répondit – la question – me semble importante… » Antone, jeté ainsi au milieu du récit, écouta d’une oreille distraite, tout en absorbant son potage, les préliminaires obscurs d’une guerre avec l’Espagne. Il entrevoyait enfin qu’il s’agissait de Louis XIV et du duc d’Anjou, quand le directeur agita une sonnette, et prononça : « Deo Gratias ». Cela voulait dire que les élèves pouvaient causer et le lecteur s’interrompit aussitôt.
Dans le brouhaha des conversations, le domestique apporta un plat de viande supplémentaire au nouveau.
« Je n’ai plus faim, dit Antone.
– Il faut que vous le mangiez, reprit le domestique, puisque vos parents paient. »
Sans résister, l’enfant se mit à découper quelques bouchées de sa côtelette, mais le changement d’air, de vie, de nourriture même, l’avait fatigué, et il n’avalait qu’avec répugnance.
« À ce train-là, lui dit Patraugeat, tu en as pour deux heures, et dans cinq minutes on sonne la fin du dîner.
– 16 –
– Sais-tu ce que tu as mangé tout à l’heure ? lui demande Lurel.
– Du ragoût de mouton, répond le nouveau.
– Si tu veux, c’est en effet du rat ayant goût de mouton ; mais le vrai nom c’est de la Jézabel ; tu sais le fameux plat d’Athalie : des lambeaux pleins de sang et des membres affreux que des chiens se disputaient… Mais mange donc.
– Je n’ai plus faim, répond Antone.
– Eh bien ! donne-moi cela, je vais t’aider. » Et le camarade Patraugeat, avant qu’Antone n’ait dit oui, prend l’assiette et travaille de sa fourchette et de son couteau.
« Pilou ! Pilou ! souffle Lurel à mi-voix.
– Tu arrives trop tard, » murmure le goinfre. Prestement il a fait disparaître la côtelette dans sa blouse et demande tranquillement le plat de lentilles.
L’abbé Russec passe derrière lui, jette un regard soupçonneux aux convives et lentement continue son inspection. Lorsqu’il est un peu loin Monnot, Lurel et les autres se mettent à rire.
« Tu n’as pas compris la manœuvre, dit Patraugeat à Antone. Retiens bien ceci : Quand on crie : Pilou ! ça signifie qu’un prof… un professeur, quoi ! n’est pas loin, autrement dit qu’il pourrait y avoir du grabuge ; Pilou ! Pilou ! c’est qu’il est sur votre dos.
– Il ne connaît pas encore la maison, interrompit Lurel ; on va te présenter nos dompteurs. Le premier à la grande table, de notre côté, c’est le Père Levrou, dit Fil de fer ; il jouit, comme tu
– 17 – vois, d’un embonpoint remarquable. Après lui vient Perrotot, le professeur de mathématiques, il a un autre nom qui commence par Co et qui finit par Co, c’est Coco ; on l’appelle encore Ribouldœil. Tiens, justement il est dans l’exercice de sa fonction. Regarde ces yeux blancs. Encore… Décidément nous l’intéressons. Vois-tu, il n’a jamais pu résoudre ce difficile problème de voir en même temps la fenêtre qui est à sa droite et la porte qui est à sa gauche. D’ailleurs on le retourne comme un gant. Ce grand maigre aux yeux gris avec des cheveux frisés en houppe c’est Framogé, dit Pharamond, toujours en colère, mais on a rarement affaire à lui, heureusement. Après, c’est le Tronc ou, si tu préfères, le patron, le Supérieur : on l’appelle dans l’intimité Péhélem, parce qu’il est toujours en voyage sur la ligne Paris-Lyon. S’il est resté ce soir, c’est pour te faire honneur. »
Patraugeat, Monnot, et les autres, riaient à toutes ces explications, franchement, ou à demi. Seul, Antone Ramon se sentait gêné ; il chercha en vain à l’autre bout de la table le regard de Georges Morère qui se hâtait de dîner, mais il rencontra les yeux de Miagrin souriant d’un air d’intelligence. Cette affabilité empressée l’étonna, il n’y répondit pas.
« Mon cher, continua Lurel, demain classe de mathématiques… c’est la classe idéale, on y fait tout ce que l’on veut, tu verras, car le père Ribouldœil… »
La sonnette du Supérieur interrompit cette initiation. On se leva pour les grâces ; après la prière à la chapelle, les élèves remontèrent à leur dortoir par division, en silence, sur deux files.
« Il a l’air un peu gourd, le nouveau, fit Monnot passant près de Lurel pour regagner son lit.
– Bah, répondit celui-ci, on le dégourdira. »
– 18 –
Le chanoine Raynouard, pendant ce temps, s’efforçait de calmer le professeur de troisième, M. Pujol : « En troisième à treize ans ! s’écriait le fougueux professeur, pourquoi pas en philosophie ? Et puis quelle idée d’arriver trois semaines après la rentrée ! » Le Supérieur répondait sans conviction : « Que voulez-vous ? c’est la peur des examens futurs ! de la limite d’âge ! d’autre part on veut ménager la transition de la famille au Collège. Son précepteur le croit capable de suivre votre classe et m’a écrit une lettre très sensée. Voici. » Et il lut : « Antone est un bon enfant, exubérant, mais très aimant. Ses parents l’ont souvent exaspéré en comprimant sans raison son besoin d’air et de mouvement, ses tantes le dessécheraient à force de tendresses niaises et de gâteries. Appelé à jouir d’une grande fortune, c’est un enfant perdu si dès maintenant on n’en fait pas un cœur viril. Il arrive à l’adolescence ; malgré les principes et les habitudes chrétiennes que je lui ai inculqués, je redoute l’exemple du dilettantisme et de l’indifférence qu’il trouve dans sa famille et l’influence pernicieuse de domestiques indiscrets et flagorneurs. Aussi j’ai conseillé de le mettre au collège. C’est un enfant de mœurs pures, je le recommande à votre vigilante bienveillance. »
« Si en effet, remarqua M. Pujol, il tombe au milieu des Lurel, des Patraugeat, des Beurard et des Monnot, avec sa frimousse naïve et ses yeux étonnés, j’ai bien peur…
– Peur ! interrompit le Supérieur : mais ils ne sont pas très mauvais, ces enfants. Et il y en a d’autres dans sa classe : Miagrin, Aubert, Boucher, Feydart, Morère ! M. Russec d’ailleurs veillera sur lui. Je suis sûr qu’Antone Ramon nous fera honneur et nous attirera d’autres élèves de ce monde riche. »
M. Pujol ne répondit pas. Il pensait que nous avons tous pour grand’mère, la laitière Perrette.
– 19 –
L’abbé Perrotot, le Père Coco pour les élèves, malgré ses prétentions à la finesse, était la naïveté même. Ses réflexions et ses lapsus étaient légendaires. Un jour, tout en expliquant, le nez sur le tableau noir, il s’était écrié : « Je vous vois bien, Beurard, ouvrir la porte », et toute la classe éclatait de rire, car c’était le Supérieur lui-même qui entrait. Il avait dit aux élèves cet aphorisme : « Les littérateurs, c’est toujours agité, mais les mathématiciens, c’est toujours serein. » On juge du succès. Une autre fois il se plaignait d’avoir été piqué toute une nuit d’été par « des mousquetaires » ou se vantait d’une belle promenade dans les « futailles de la forêt de Seillon ».
Ce matin-là, Gaston Lurel était au tableau noir pour expliquer un cas d’égalité des triangles. Comme ce paresseux n’avait même pas ouvert son livre, il restait coi.
« Je vous avais prévenu la dernière fois, que vous n’écoutiez pas et que je vous prendrais.
– J’ai écouté, Monsieur, affirmait Lurel, j’avais même pris des notes, mais on me les a volées, et dans le livre je ne comprends rien.
– Eh bien ! allez à votre place, je vais reprendre ce théorème. »
Plein d’ardeur, M. Perrotot recommençait la démonstration au tableau ; mais à peine à son banc, Lurel prenait un roman commencé la veille, Méphistophéline, et sans souci des explications se plongeait dans cette lecture. De temps en temps, le professeur, le dos tourné à la classe, demandait : « Vous suivez bien ?… Vous comprenez ? – Oh ! oui, Monsieur, » répondait Lurel sans lever les yeux.
– 20 –
« À votre tour, » dit le bon abbé après avoir lancé la phrase sacramentelle : « Ce qu’il fallait démontrer ! »
Lurel leva un visage désolé, et de sa place déclara avec désespoir :
« Je suis bouché ce matin, mais je n’ai pas saisi la fin. »
Tous ses voisins qui l’avaient vu s’absorber dans sa lecture éclatèrent de rire.
« Voyez-vous, reprit le naïf mathématicien, c’est tellement simple que vos camarades eux-mêmes se moquent de vous. »
Les rires redoublèrent, tandis que Lurel contrefaisant la mine contrite d’un malchanceux, avouait :
« Ce n’est pas de ma faute si je suis moins intelligent qu’eux.
– Eh bien ! je recommence, décida soudain M. Perrotot, mais suivez bien. Soit deux triangles A B C, A’ B’ C’. »
Déjà Lurel avait baissé les yeux et repris son roman. « Les lignes A B, A’ B’ étant égales, » continuait le professeur. Lurel lisait toujours. « Leurs deux figures coïncident dans toute leur étendue, il s’ensuit… »
Les rires d’Émeril et de Monnot lui firent soudain tourner la tête. Il aperçut Lurel qui coupait négligemment une page et s’arrêta court.
« Pilou ! Pilou ! Gare à Coco, » souffla Monnot.
Mais M. Perrotot cria :
– 21 –
« Apportez ce livre.
– Quel livre ? demanda Lurel feignant le plus grand étonnement. Celui-ci ? c’est ma géométrie.
– Non, l’autre ; faut-il que j’aille le chercher ?
– C’est mon algèbre, » fit Lurel en se levant. Le regard du professeur était sur lui, impossible de dissimuler le roman. Un courant d’air froid traversa la salle.
« Pincé ! » murmura Beurard à Antone.
Son roman à la main, Lurel s’avançait lentement du fond de la classe, sous les yeux inquiets et colères de M. Perrotot. Comme il tournait la première table, n’ayant plus que trois pas à faire, il s’embarrassa soudain les pieds dans la serviette d’Henriet, tomba lourdement et renversa dans sa chute la pile des livres d’Antone. La classe nullement dupe se mit à rire, tandis que Lurel se retournait vers Henriet qu’il accablait de reproches. Inutile d’ajouter qu’à la faveur de ce tumulte, l’élève rusé avait fait disparaître « Méphistophéline » dans sa blouse ; en se relevant il tendait un ouvrage parfaitement classique au professeur déçu. Celui-ci se précipita irrité sur les livres d’Antone Ramon. Il s’imaginait que Lurel y avait dissimulé le sien en se relevant. Pendant ce temps, sous les yeux du nouveau stupéfait, le subtil condisciple tirait le roman de sa blouse, le brandissait dans le dos du professeur, et l’ayant passé à Monnot, son compère, déclarait avec indignation : « Vous pouvez me fouiller, Monsieur, si vous n’avez pas confiance en moi.
– C’est bien, conclut M. Perrotot, je sais ce que je sais. » La classe continua, tandis que Lurel regagnait sa place toujours lent, et le nez narquois.
– 22 –
L’attitude des élèves qui se moquaient de leur maître dégoûta Antone.
Jamais il n’aurait songé à abuser ainsi du dévouement de son précepteur. Miagrin avait souri avec indulgence ; seul Georges Morère n’avait pas caché son mépris pour Lurel. Il lui en sut gré.
Quelques jours après, quand il dut choisir un directeur de conscience, il se rappela la bonté, la patience et la candeur de l’abbé Perrotot, et c’est à lui, pour son malheur, qu’il s’adressa.
– 23 –