Antone Ramon
Chapitre III: Le Faux Boileau
CHAPITRE III
LE FAUX BOILEAU
Le samedi soir, Georges Morère, de sa place, voit en étude un singulier manège. Un quart d’heure après la rentrée, Monnot, assuré que le surveillant s’occupe d’Orlia, insère entre les jambes de Feydart allongées en pincettes le dangereux roman qui ramené ainsi au banc suivant passe de main en main et revient à son propriétaire Lurel. Celui-ci saisit dans son bureau les « Œuvres Poétiques de Boileau », dépouille l’infortuné de sa couverture et de sa reliure dont il revêt la brochure pestilentielle et cligne des yeux vers Antone pour l’avertir. Puis il lève le bras vers le surveillant qui acquiesce d’un signe, sort de sa place pour gagner le bureau présidentiel et chemin faisant, donne, le dos tourné, le livre à Leroux en lui soufflant : « Fais passer à Ramon. »
Pendant qu’il montrait au surveillant une tache de son Tite-Live qui l’empêchait de lire la phrase à traduire et qu’il lui demandait de multiples explications, s’accomplissait une œuvre invraisemblable et pourtant banale dans la vie des lycées et collèges. Leroux, sans l’ouvrir, a passé le livre à Tahuret. Celui-ci, ayant regardé le titre, le referme précipitamment et le glisse sous le dictionnaire de Rousselot en disant : « Pour Antone… Attention. » De mains en mains, de pupitre en pupitre, en contournant les élèves trop sages, le volume arrive à Antone qui en levant la couverture lit aussitôt : « Premier Amour, par Tibulle Mendoza. » Pas un élève n’a arrêté le livre hideux, pas un n’a empêché cette corruption d’atteindre l’âme de son
– 159 – camarade, pas un n’a refusé d’être le dégoûtant entremetteur. On ne refuse pas cela.
Toutefois ces allées et venues ont fini par exciter la méfiance du surveillant. Antone craintif se hâte de glisser le roman dans son bureau. D’un coup d’œil il fait signe à Lurel revenu à sa place qu’il est guetté et se plonge dans son devoir pour dérouter les soupçons.
Vers la fin de l’étude, son thème achevé, il disposait encore d’un quart d’heure. Il rangea son dictionnaire et ses cahiers, déploya son atlas et derrière cet abri improvisé ouvrit le faux Boileau. Le titre l’avait déjà troublé. En le revoyant il se sentit rougir jusqu’aux oreilles. Il se rappelait les réflexions de Monnot : « Zola c’est fort, mais Mendoza c’est encore plus raide. » Qu’allait-il apprendre, lui à qui sa mère refusait les feuilletons du Correspondant en lui disant : « Tu es trop jeune ! » Il comprenait la gravité de son acte.
Il n’avait nulle envie de lire ce roman. Mais il avait promis à Lurel et il avait peur de passer pour un poltron et un bébé. Lurel, dans la crainte des inspections diurnes et nocturnes, lui avait demandé de se hâter. Pourtant il lui avait défendu de prendre le livre sur lui : « Tu es trop gauche, avait-il dit, tu le laisseras tomber ou tu le dissimuleras si maladroitement qu’on le verra tout de suite. Il est encore plus en sûreté dans ton bureau. Range-le simplement au milieu de tes bouquins de classe. » Antone n’osait pas attendre : il savait qu’il lui faudrait le soir même donner des détails et raconter ses impressions à son corrupteur. Après un coup d’œil au surveillant il se hasarda. Chose curieuse ! cet immonde roman commençait par une préface d’une gravité hilarante !
« Si tu as en toi l’une de ces forces suprêmes, Génie, Orgueil, Vertu qui triomphent de tout et accomplissent fatalement leurs destinées,
– 160 –
« Accepte l’amour ou refuse-le ; il n’importe, tu es le Mage auquel obéit l’enfer.
« Si tu es un brave homme, sans grandeur, ni bassesse, marie-toi ; tu mourras honoré et honorable, pleuré de tous.
« Mais si tu es l’un de ces êtres intermédiaires n’ayant ni le suprême génie, ni le gros bon sens, un de ces êtres bizarres, tourmentés, incertains, qui peuvent s’élever, qui peuvent tomber,
« Crains la première rencontre, redoute surtout le premier baiser.
« Sois chaste.
« Mais la solitude ou l’indifférence, c’est l’ennui ?
« Crois-tu que la joie existe ?
« D’ailleurs, choisis ! »
Et le terrifiant avertisseur racontait l’histoire de Thoutmosis, le roi vainqueur des Hycsos, dont les prêtres n’avaient pu conserver la momie même dans les bains d’huile parfumée et les mixtures de nard, de myrrhe et de benjoin, parce que la reine Stharnabusaï avait mis ses lèvres sur son cou d’adolescent.
Cette première page apocalyptique étonna Ramon mais ne lui parut pas absolument immorale. Il s’enhardit donc à lire le premier chapitre. Un jeune homme de dix-sept ans, Marcelin, quittait l’appartement de sa mère, rue Montmartre, et faisait une promenade du boulevard des Italiens aux Champs-Élysées. Il finissait par s’installer à une table de restaurant non loin
– 161 – d’une jeune dame en noir dont l’enfant jouait au cerceau. N’eût été le style prétentieux, une abondance descriptive inlassable, et de temps en temps quelque brutale métaphore, quelque mot sournois, qui blessaient la candeur d’Antone, ce début de chapitre eût paru aussi honnête qu’un roman de la Vicomtesse de Ségur. Pourtant l’enfant ne s’y trompait pas, il s’en dégageait une odeur de corruption, comme de ces coins de cimetière où l’on jette les couronnes de fleurs sales et les bouquets pourris. Au coup de cloche Antone referma le livre et l’inséra soigneusement entre ses Morceaux Choisis et son Virgile. Mais lorsque au réfectoire Lurel, les yeux brillants et les paupières souriantes, lui demanda : « Eh bien ! qu’en penses-tu ? » il répondit d’un air détaché et déconfit :
« Il est ennuyeux comme la pluie, ton roman !
– Où en es-tu donc ? »
Et dès qu’Antone le lui eut indiqué :
« Mais tu n’as pas fini le premier chapitre. Ça n’est pas étonnant. C’est après que ça devient intéressant.
– Quand il entre dans la chambre des ténèbres, reprit Monnot avec un petit rire.
– Et quand sa sœur Florence lui raconte sa vie, ajouta Lurel.
– Le plus raide, c’est la veillée au lit de mort de sa mère. Non, ça vraiment c’est trop fort, je trouve qu’il exagère. »
Lurel protestait sournoisement et Antone écoutait, tout décontenancé d’être obligé de lire un roman qui scandalisait Monnot lui-même.
– 162 –
« Dis donc, reprit Lurel, lis plus vite. Tu sais, il ne faut pas que ça traîne. »
Après la prière du soir, comme ils remontaient tous pour se coucher, au tournant du palier, Antone s’entendit murmurer à l’oreille.
« Rends-lui son bouquin ! »
Il se retourna, mais c’était le moment où les élèves franchissaient la porte du dortoir en se débandant : il n’aperçut que la figure placide de Louis Boucher incapable de lui donner un tel conseil. Il se coucha et réfléchit. Rendrait-il ce livre sans le lire ? En continuerait-il la lecture ? Le garderait-il deux ou trois jours sans l’ouvrir, mais en affectant de l’avoir parcouru ? Le rendre, il n’osait : c’était s’avouer « petite fille », digne de son surnom de Ninette. L’achever ? répugnait à son honnêteté. Laisser croire qu’il l’avait parcouru ? c’était plus scabreux. Il était trop jeune encore pour soutenir une conversation sur des livres qu’il n’avait pas lus. Monnot et Lurel perceraient son mensonge ; et alors quelle figure ferait-il ? Il s’endormit sans avoir pris de décision.
La petite étude du dimanche matin était consacrée à la correspondance familiale et aux leçons de catéchisme. Incapable d’une résolution énergique, Antone, comme tous les faibles, cherchait des atermoiements. Il fit signe à Lurel qu’il avait une lettre à écrire.
Lurel haussa les épaules.
Dix minutes avant le petit déjeuner il laissa le catéchisme. Il fallait bien avancer un peu dans sa lecture. « Après tout, il en était resté à une page qui n’avait rien d’extraordinaire ». Il reprit donc le faux Boileau : Marcelin entrait en conversation avec la jeune veuve à propos d’une étourderie de la petite fille.
– 163 –
Le dîner achevé, il continuait avec elle la banale conversation tout en remontant l’avenue des Champs-Élysées par une belle soirée de printemps. Soudain Antone se sentit rougir. Le sang lui monta au visage et lui bourdonna aux oreilles. De détail en détail, de phrase en phrase, il avait glissé à une scène immonde à demi voilée, irritante par le mystère d’infamie qu’elle laissait entrevoir sans l’expliquer. Une curiosité malsaine le poussait à s’avancer dans ce labyrinthe d’impudeur, sans chemin de retour, et le malheureux, tout en se promettant de s’arrêter, de ne pas aller plus loin, avançait, page à page, espérant trouver, à travers ce style équivoque et volontairement obscur, ce secret de honte promis, mais jamais avoué.
La cloche sonna.
Certes, parmi les ferments qui décomposèrent les âmes à la fin du XIXe siècle, Tibulle Mendoza peut se vanter d’avoir été l’un des plus violents. On se demande si ce romancier qui, parvenu au seuil de la vieillesse, se donnait volontiers comme le chef d’une école poétique, a jamais jeté un regard sur ces têtes vives et étourdies qu’il empoisonna de ses déjections littéraires, tout en parlant d’art, de beauté, de pitié, de gloire nationale. Sa honte est d’être resté toujours, même sous ses cheveux blancs, un enfant dépravé.
Inutile de dire qu’au repas de midi, la conversation reprit sur le roman scabreux. Antone avouait qu’il n’avait jamais rien lu d’aussi fort ; toutefois Lurel devinait, sous son affectation de jeune homme sans préjugé, ses répugnances et ses appréhensions. Il s’en irritait, revenait à la charge, exaltait les scènes les plus ordurières, s’écriant : « Voilà qui est vécu ! » et y mettait une telle chaleur que sa parole se fit plus aiguë sans qu’il s’en aperçût.
« Pilou ! fit brusquement Monnot. La police a l’œil !
– 164 –
– Tu crois que Russec m’a entendu ? demanda Lurel un peu inquiet.
– Je ne sais pas. En tous cas, modère ton éloquence, hein !
– Bah ! on fait trop de bruit ; et puis, je n’ai rien dit de compromettant. »
La petite sonnette du Supérieur annonça la fin du repas. Georges Morère, c’était son jour, monta à la chaire et lut la vie de Saint Babylas, le saint du jour. Après les grâces, comme il allait sortir avec les derniers élèves, il fut rappelé par Monsieur Pujol, latiniste scrupuleux :
« Dites donc, Georges Morère, il m’a semblé entendre pour la date “vigesimo”, c’est une mauvaise forme, il faut dire “vicesimo” ; revoyez votre grammaire et tâchez de ne pas me déshonorer devant le corps professoral. » Georges promit de faire attention.
La galerie s’encombrait de professeurs finissant leur conversation, à pas lents. Par politesse, Georges suivait. Il attendait que le passage fût libre pour regagner la cour où déjà retentissaient les cris des élèves, quand M. Framogé, le préfet des études, dit au supérieur :
« … Je crois qu’une visite immédiate des bureaux s’impose ! »
Georges frémit. Cette bribe de phrase pour lui n’avait qu’un sens trop précis. On soupçonnait quelque infraction au règlement. Toutes les fois que l’autorité croyait que des livres mauvais, des boissons prohibées, du tabac ou d’autres objets interdits avaient pénétré dans la maison, elle profitait d’une classe ou d’une promenade pour inspecter le contenu des pupitres. Or, sans savoir ce qu’était le livre de Ramon, Georges
– 165 – devinait que ça ne devait pas être un inoffensif roman. Pris en flagrant délit de pareil recel, son ancien ami serait sûrement renvoyé. Rapidement, il entrevit cette catastrophe. Ainsi au lieu de le protéger contre les mauvaises influences, il l’avait froissé et rejeté dans le groupe des pires. En vain, pendant les leçons de flûte, en récréation, en promenade, il essaya de l’apaiser, de lui expliquer son but ; Antone s’est mis sur la défensive, l’a repoussé d’un mot brutal, a même renoncé au foot-ball, sous prétexte de trop grande fatigue, en réalité pour ne plus se retrouver sous la direction de son ancien ami. Les tentatives de Miagrin, en apparence, ont été aussi vaines. Et cependant tous deux savent la tentative de Lurel. Pourquoi Morère ne fait-il pas appel à l’abbé Levrou, si lui-même ne peut aborder Antone. Pourquoi ? Parce que ce serait « rapporter », se mettre du côté des « Maîtres ». L’orgueil isole Morère lui-même, fausse sa conscience, et surtout lui interdit la confiance absolue.
Les explorateurs racontent qu’ils ont vu chez les Pahouins et les Bondjos, des sauvages prisonniers de guerre, destinés à être mangés par leurs vainqueurs. C’est en vain qu’ils ont interrogé ces victimes, ils n’ont pu leur faire avouer leur situation : ces nègres acceptaient d’être dévorés, comme ils auraient dévoré leurs rivaux, si leur tribu avait été victorieuse. Ils se retrouvaient d’accord avec leurs ennemis dans cette religion de la solidarité, pour repousser le « blanc » qui vient se mêler de ce qui ne le regarde pas, et refusaient de se laisser sauver, parce qu’il eût fallu se fier à lui. Ainsi chez les enfants des collèges, se développe parfois cette étrange solidarité qui fait considérer tout appel aux maîtres comme une trahison envers des condisciples.
Pendant les vêpres, Antone songe aux quelques pages malsaines qu’il a lues. Le premier pas est franchi, il est coupable : il est au moment où la volonté défaillante a déjà conscience de sa faute et s’abandonne à l’enlisement : « Il est
– 166 – trop tard, à quoi bon lutter ? Laissons-nous glisser jusqu’au fond de la vase. La faute est faite. »
Et puis il a beau savoir que c’est mal, il veut apprendre, il lira jusqu’au bout. Ce soir il reprendra sa lecture, il le sait bien, il écoutera les explications de Lurel, et deviendra comme lui, un de ces élèves qu’on s’étonne de rencontrer dans les plus sévères collèges, soit que les yeux les plus vigilants ne puissent les reconnaître, soit qu’on s’imagine, par une aberration d’esprit inconcevable, pouvoir guérir des brebis galeuses en les gardant au milieu d’un troupeau sain.
À deux heures et demie les élèves se formèrent en colonne pour la promenade.
L’abbé Russec avait appelé Antone et lui demandait :
« Avec qui êtes-vous, Ramon ?
– Avec Monnot.
– Et Lurel, n’est-ce pas ? C’est la troisième fois ! »
À ce moment l’abbé Framogé, maigre, le front ridé, les yeux brûlants, mais les lèvres serrées, descendit les marches du perron et vint droit au préfet des troisièmes. D’un geste l’abbé Russec avait éloigné Antone. Quelques instants après, il appelait :
« Gaston Lurel ?
– Monsieur ? répondit l’élève, sortant tout étonné de la colonne déjà prête à partir.
– Monsieur le Préfet des études vous demande.
– 167 –
– Venez », dit le vieux prêtre d’un ton sec.
Lurel remonta les marches derrière lui, il se retournait vers ses camarades ; ses yeux étonnés et ses hochements de tête demandaient : « Qu’est-ce qu’il y a ? Que me veut-on ? Savez-vous quelque chose ? Moi, je ne vois pas… » Puis il disparut derrière la grande porte du vestibule sous les regards surpris de tous les élèves.
« Avancez, » commanda l’abbé Russec d’un ton solennel, et la division se mit en marche.
Monnot resté seul avec Antone était singulièrement troublé de ce brusque enlèvement. C’est un des avantages de ces maisons d’Internes fortement organisées que le moindre fait en dehors des séries régulières et prévues met immédiatement les imaginations aux champs.
« Je donnerais bien mon paquet de cigarettes, murmurait le complice du voyou, pour savoir ce qu’on lui veut.
– Il a peut-être un de ses parents malade ? » hasarda Antone qui lui aussi cherchait en vain à se rassurer. Cette hypothèse répétée de rang en rang sembla la solution et bientôt pour les entraîneurs de tête, Lurel venait de perdre sa mère tandis que, pour les derniers de la colonne, il était appelé par un oncle à toute extrémité.
Au retour, vers quatre heures et demie, les troisièmes apprirent d’un élève resté à l’infirmerie qu’il avait été emmené par Framogé chez le Supérieur. Antone, accablé de lourds pressentiments, avait pris la ferme résolution de ne plus continuer sa lecture, mais à la première occasion de rendre à Lurel son ignoble roman.
– 168 –
À cinq heures, on rentra en étude : Lurel ne reparut pas. Tous regardaient sa place vide ; chaque fois qu’un élève rentrait, le bruit de la porte faisait tourner toutes les têtes. Cependant, après la prière, Antone Ramon avait soulevé la tablette de son pupitre. Décidé à ne s’occuper que de sa narration française, il enlevait ses cahiers et son atlas, enfermés dans son bureau non sans désordre. Un coup d’œil sur ses livres le fit soudain pâlir : dans la rangée un vide était visible, d’autant plus visible qu’un volume, par suite de ce vide, était à demi renversé sur un voisin trop éloigné. Avant d’avoir vérifié, Antone comprit que le livre manquant, c’était le roman de Lurel. D’une main tremblante, il les tira tous les uns après les autres : il ne s’était pas trompé, le Boileau – Premier Amour avait disparu. Ses investigations fiévreuses finirent par agacer le surveillant qui d’un coup de règle sur sa chaire le rappela au travail. Il rougit, craignit d’avoir confirmé des soupçons, et se mit à son devoir ; mais ses idées sur Codrus qui se fait tuer par les ennemis pour assurer la victoire à sa patrie, s’embrouillaient inextricablement, ses phrases s’empâtaient, rien ne venait. Son imagination était obsédée de cette question : « Où est le livre de Lurel ? » Il tremblait de sentir sur son épaule la main osseuse du terrible Framogé et d’entendre sa voix sifflante lui dire comme à Lurel : « Venez. »
– 169 –