Antone Ramon

Amédée Guiard · Chapitre 36 sur 49

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Antone Ramon

Chapitre XVIII: Une Promenade à Bicyclette

CHAPITRE XVIII

 

UNE PROMENADE À BICYCLETTE

 

On était au mercredi 9 avril, veille de la rentrée, Antone vint trouver tante Mimi. Il voulait aller à Montluel à bicyclette.

« Quinze kilomètres, s’écriait la tante, jamais ton papa ne voudra.

– Si tu voulais, tu saurais bien le faire vouloir. »

Flattée, la tante mit tout en œuvre pour arracher la permission. Monsieur Ramon objectait que c’était le dernier jour, le temps n’était pas sûr : il faisait trop chaud, ça finirait par un orage, enfin le but était un peu lointain. Une à une, elle leva toutes les difficultés. Il fallait lui laisser ce dernier plaisir de liberté avant ses classes, la route était coupée de villages et de fermes, sûrs abris en cas de pluie ; enfin il reviendrait par le train s’il était fatigué.

« Surtout, dit-elle à Antone, sois de retour pour six heures et demie, avant la nuit ; tu sais qu’on mange à sept heures et demie, très exactement.

– Oui, Mimi chérie.

– Ne te fatigue pas trop ! Prends ton manteau… Veux-tu un peu de brioche ?

– Ah !

 

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– Avec un petit flacon de malaga ?

– Encore ! Non… non. » Et sautant en selle, tant il avait peur d’être retardé, Antone s’enfuit à toute allure vers Neyron en criant : « Au revoir ».

« Pas si vite ! criait tante Mimi, prends garde aux voitures ! »

Mais enfin libre, lancé, tout à la joie du départ, Antone ne l’écoutait pas, il chantait éperdûment la romance chère à sa famille : « Plus blanche que la blanche hermi-i-i-ine… » Et le vent remportait ces bouffées de musique joyeuse aux oreilles de la tante. Toutes les barrières étaient retirées, toutes les difficultés vaincues. Libre ! enfin libre !

Après avoir gagné la route de Lillieux – Mas Rillier, il avait brusquement tourné à droite et par Petite Côte descendait à toute vitesse les lacets rapides vers la grand’route de Montluel. Épanoui d’indépendance, il courait, comme un jeune poulain qui sort d’écurie, à la fin de l’hiver, et revoit devant lui les grands prés où il va pouvoir s’ébattre en liberté.

En quelques minutes, il atteignit la route et fila sur Miribel, toujours chantant. Alors qu’il passait devant l’Hôtel-de-ville, il entendit une haleine essoufflée derrière lui. Étonné il se retourna et vit Khém, le malheureux Khém, qui, tirant la langue, les regards à terre, suivait sa roue d’arrière.

« Allons bon ! il ne manquait plus que ça. Veux-tu t’en aller ? » Il s’arrêta, menaça le pauvre fox qui, stupéfait de cette colère, se sauva, puis il remonta sur sa bicyclette et repartit. À la sortie de la grand’rue, comme il doublait la vieille église et son cimetière il aperçut devant lui, sur la route, une ombre inquiétante qui se mêlait à la sienne. C’était Khém, le bon Khém

 

– 276 – qui avait fait tranquillement le tour de Miribel et avait rattrapé Antone hors du bourg.

« Sale bête ! sale animal ! veux-tu… veux-tu t’en aller ? » Khém s’enfuit, mais, à trente mètres, il s’arrête et regarde son bon maître. Alors Antone, furieux, lui lance des pierres : Khém s’en va plus loin, mais non sans espoir de retour. Le bicycliste le comprend bien. Furieux, il remonte sur sa machine et se met à le poursuivre à toute vitesse, en l’agonisant d’injures et de menaces : « Sauve-toi ou je te tue ! » Khém détale, détale, poursuivi par la roue vertigineuse. Alors le voyageur vire, et à fond de train s’élance vers Montluel pour mettre rapidement une très grande distance entre le fox et lui. Aux pieds des mamelons bordés de maisons et de vignes, la route large et sa colonnade de platanes s’ouvre toute droite avec des ondulations souples de montagnes russes. Il file, malgré les ressauts, traverse Saint-Martin, puis Saint-Maurice Beynost, arrive à la Boisse. Soudain il entend derrière lui une dispute de chiens, une mêlée de grognements et d’aboiements, et reconnaît à ses hurlements de douleur le pauvre Khém. Il l’aperçoit, en effet, se débattant derrière lui contre deux énormes danois. Ému il s’arrête, jette des pierres aux bêtes assaillantes et délivre le fox qui, l’oreille saignante, boitant quelque peu, vient se réfugier près de lui.

« C’est bien fait, ça t’apprendra ; tu ne pouvais pas rester à Sermenaz ? qui est-ce qui t’a dit de me suivre ? Hein ! c’est intelligent de m’avoir suivi ! Tant pis pour toi, tu as voulu faire des kilomètres, fais-en. » Sans plus s’obstiner à chasser le fox-terrier, il se remet en selle et dépasse Boisse. À quatre heures, il entre dans Montluel. Il n’est pas en retard, il n’a plus qu’à revenir. Cependant dès qu’il entend sonner les quatre coups au clocher de l’église, il presse l’allure. À la rue Saint-Étienne, près de la place, il croit reconnaître un air de flûte bien connu joué par deux artistes, mais le bruit d’un tombereau étouffe la mélodie. Il se hâte, le voici sur la route de Pont d’Ain. Il est clair

 

– 277 – que son but n’est pas Montluel, mais Meximieux. Qui va-t-il retrouver si loin ? Georges Morère ? Peut-être. Hélas ! il connaît sa faiblesse ; demain il rentrera : comment se défendra-t-il contre Miagrin, si Georges ne vient pas à son secours, ne l’aide pas à repousser les manœuvres enveloppantes du mielleux sacriste ? Il est facile de rompre, mais se convertir exige un long labeur. La route devenait mauvaise. Toujours suivi du fidèle Khém, il avait passé Dagneux, et apercevait les contreforts des Alpes, quand un grand vent le poussa par derrière et subitement il vit fuir devant lui un nuage de poussière. Puis des grondements profonds et sourds comme une lointaine artillerie, croulèrent, et une clarté blafarde succéda bientôt à la grande lumière du soleil. À quatorze ans on ne doute de rien : Antone s’imagina gagner l’orage de vitesse, et le corps presque soulevé, le front sur son guidon, il se reprit à filer de tous ses muscles entre les grands arbres alignés. Le vent lui était favorable et la route descendait d’une façon sensible. Il atteignit la Valbonne, Pont Dangereux, puis la Grande Dangereuse, aux sinistres légendes de malles-postes attaquées, et il apercevait au loin le clocher de Pérouges, quand de grosses gouttes éclaboussèrent la route ; en même temps au-dessus de lui, comme une armée en déroute, de lourds nuages noirs, épouvantés, se sauvèrent, illuminés parfois d’un brusque éclair ; les platanes résistaient au vent, solides comme des athlètes. Antone précipitait sa course fiévreuse, et, brusquement, comme une écluse qui s’ouvre, la pluie et la grêle s’abattirent en torrent sur les champs, la route et le maigre coureur. Il s’obstinait ; l’averse rebondissait sur la chaussée, le piquait aux mollets, ruisselait sur son dos. La prudence commandait de s’arrêter, de s’abriter dans la première bicoque venue. Malgré la boue et les flaques d’eau il persévérait dans la fuite. C’est qu’il venait de voir sur une borne : Meximieux, 4 kilomètres. Cependant un coup de tonnerre retentit si près, un tel déluge s’effondra sur lui qu’il se détourna vivement vers la route des Brosses, et s’arrêta à la première maison. Il frappa et entra plus ruisselant que s’il sortait du Rhône.

 

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Trois fillettes pressées à la fenêtre le regardèrent stupéfaites. L’aînée avait onze ans, la plus jeune six. Leur papa, roulier, travaillait ; leur maman était à Pérouges. Elles l’examinèrent en silence. Maintenant qu’à l’abri, il entendait les rafales, le crépitement de la grêle sur les vitres, le gargouillis de l’eau dans les gouttières, Antone se demandait comment il avait pu rester dehors par un temps pareil. Soudain la petite fille poussa une exclamation de surprise, les autres se retournèrent vers l’inconnu : de ses pieds une mare d’eau s’élargissait peu à peu dans la chambre et menaçait de s’étendre jusque sous le lit. L’aînée se précipita sur les torchons et en bonne petite ménagère se mit à éponger le carreau. Antone tout honteux ne savait comment arrêter ce désastre. Il se résignait à son ruissellement et regardait avec impatience la pluie tomber, tomber toujours. Du ciel, d’abord noir d’encre, puis moins sombre, l’eau descendait en stries serrées, régulières, monotones. Une heure après, la chute d’eau était aussi abondante. Que faire ? Attendre la première accalmie et reprendre au plus tôt le train pour Lyon à la station de la Valbonne. De toute manière il ne serait pas rentré pour six heures et demie. Immobile à la fenêtre, il regardait la forêt de lances de l’orage : peu à peu, l’eau de ses vêtements le pénétrait, son linge mouillé se refroidissait, il frissonna. À ce moment la petite fille dit à mi-voix : « Il y a un chien qui se plaint à la porte. » Antone alors se rappela Khém, et ouvrit vivement au pauvre fox qui boueux, mouillé, entra en se secouant et en toussant.

Vers cinq heures et demie la pluie s’arrêta. Antone songea à l’inquiétude maternelle, à la colère de son père et malgré lui tournant le dos à Meximieux, il se dirigea vers la Valbonne.

Au bout d’un kilomètre il interpella un paysan qui revenait la tête couverte d’un sac à blé.

 

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« Pourriez-vous me dire à quelle heure part un train pour Lyon ?

– Pas avant sept heures et demie, » répondit l’homme.

Sept heures et demie ! c’était l’heure à laquelle il devait être arrivé ! Il ne pouvait plus espérer être chez lui avant huit heures et demie. Il réfléchit, et, sans qu’il s’en doutât, se laissa entraîner à son caprice. Son plan était simple : il avait le temps d’aller chez Georges ; il pouvait donc reprendre la direction de Meximieux, envoyer de la poste une dépêche pour tranquilliser ses parents et reprendre le train de sept heures et demie. Sans plus délibérer, il tourna le dos à la Valbonne, fila sur la route lavée, faisant jaillir des fusées de boue, évitant à peine les larges flaques d’eau où les arbres renversés ondulaient comme des hydres. À six heures, à l’embranchement de Pérouges, une queue d’orage le força de s’abriter encore sous un hangar, mais obstiné comme un enfant gâté, résolu d’aller jusqu’au bout, sentant que le soir tombait, il repartit sous la pluie battante ; aux premières lampes, il entra dans Meximieux et traversa la place Vaugelas.

 

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