Antone Ramon

Amédée Guiard · Chapitre 33 sur 49

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Antone Ramon

Chapitre XV: Quis Revolvet Lapidem ?

CHAPITRE XV

 

QUIS REVOLVET LAPIDEM ?

 

À la fin de cette journée de compression et d’angoisse monte en son âme un vague désir de s’évader de cette geôle secrète, de s’arracher de dessous cette lourde masse. Tantôt il s’irrite : non, il ne fera pas des Pâques sacrilèges : il ira trouver le Père Levrou et lui dira nettement, sans explication : « Je ne veux pas communier ; laissez-moi tranquille. » Tantôt il s’effraie de cette démarche. « Qu’en pensera l’abbé ? Ne va-t-il pas m’accabler de questions ? » Alors il entrevoit la nécessité de tout lui avouer, et le voici arrêté. Le poids à soulever est trop lourd. Où trouver le courage de reparaître devant ses camarades, après avoir reconnu qu’il les a tous trompés ? Que dire à ses partisans, à Henriet, à Cézenne, à Gendrot, à Beurard, à Émeril ? Bah ! on le mettra à la porte, il n’aura rien à leur dire. C’est vrai, mais comment supporter la colère et les reproches de son père, de sa mère, de ses tantes ? Il éprouve une triste joie dans son abaissement à savoir son précepteur disparu. Il n’aura pas à rougir devant l’abbé Brillet, qui l’a formé, qui fut sa conscience vivante, qui fondait sur lui tant d’espérances, qui est mort en prononçant son nom. L’heure avance.

Tout en rangeant, il flotte de l’horreur du sacrilège à la terreur de l’aveu. « Ah ! si on ne lui demandait pas de se dénoncer, de réparer, peut-être avouerait-il ? Il n’a pas l’air méchant, le Père Levrou ! Et puis il ne sera pas étonné, il doit bien se douter de quelque chose. Oui, il se confesserait, il dirait tout… tout ! et s’en irait en vacances, le cœur allégé. » Encore une demi-heure, et l’étude sera finie : ce sera trop tard. Non, il

 

– 250 – n’ose pas, et son cœur se tourmente. Il cherche un moyen terme : forcer le Père Levrou au silence et ne pas communier. Il a trouvé ! Comment n’y a-t-il pas pensé plus tôt ? il se confessera et lui déclarera aussitôt après, qu’il ne veut pas se dénoncer, par conséquent qu’il est inutile de lui donner l’absolution et la communion. La voilà la solution ! Il ne lui faut plus qu’un prétexte pour sortir. « Justement il ne m’a dit ni où, ni quand il dit sa messe. Je vais l’avertir que je pars de bonne heure. » Maintenant que tout s’agence au gré de son désir, il hésite, il n’a plus qu’un quart d’heure et il atermoie. Brusquement il se rappelle que le Père Levrou doit officier au salut, s’il veut le voir il ne lui reste que dix minutes. Alors il se lève de son banc, court au bureau du surveillant, demande la permission et sort de l’étude.

Le voici au premier étage, dans la galerie près de la chambre de l’abbé. Son cœur bat à se rompre. Pourtant sa visite n’a rien d’extraordinaire ; pourquoi avoir peur ? Il ouvre la première porte, traverse une sorte de vestibule obscur et frappe discrètement à la seconde porte :

« Entrez ! fait une grosse voix chantante. C’est vous, Antone Ramon, qu’est-ce que vous avez encore oublié ? Votre tête ? Vos oreilles ?

– En tout cas, ce n’est pas sa langue ! » riposte l’abbé Russec.

L’abbé Russec est là. Quelle déception ! Antone espérait trouver le Père Levrou seul ! La fatalité s’acharne sur lui. Tant pis, il sombrera !

« Je venais vous demander, répond-il en balbutiant, à quelle heure est votre messe ?

 

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– Ah ! vous avez peur que je vous fasse manquer le train ? s’écrie l’abbé d’un air railleur, tandis que son confrère rit à gorge déployée.

– Eh bien, à quatre heures et demie, sera-ce assez tôt ? » Et il continue de rire.

L’enfant se balance sur ses hanches, comme une barque agitée par un violent remous.

« C’est peut-être trop tôt, poursuit la voix ironique. À six heures, ça vous convient-il ? Bon. Nous monterons à la chapelle de l’infirmerie. C’est entendu.

– Merci, Monsieur l’abbé. »

Antone intimidé se retire gauchement en se redisant intérieurement : « Tant pis ! » Déjà il a refermé la porte derrière lui et se retrouve dans le ténébreux vestibule lorsque la voix de l’abbé Levrou le rappelle :

« Antone ! Antone ! »

Il rentre aussitôt et demande d’un ton accablé :

« Monsieur ?…

– Est-ce que vous avez été sage aujourd’hui ?

– Oui, Monsieur.

– Vous ne dites pas cela d’un ton bien assuré, » reprend le prêtre plutôt par légère taquinerie que par sérieuse enquête. Mais tandis qu’il le regarde, il voit que l’enfant baisse le front et quoiqu’il n’aperçoive pas ses yeux, il devine comme une larme à ses paupières ; d’un regard il fait signe à l’abbé Russec qui se

 

– 252 – retire précipitamment sous le prétexte de se préparer au salut. Une fois seul en face de l’enfant :

« Mon petit, dit l’abbé Levrou, vous avez quelque chose qui vous gêne. » Il lui a pris la main qu’il sent trembler dans la sienne et devine plutôt qu’il n’entend la voix implorante lui avouer :

« Je ne me suis pas confessé. »

Merveille unique à remplir d’étonnement les penseurs, quelle que soit leur religion, qu’il puisse se trouver des hommes pour diriger les consciences, non pas de haut et de loin, mais penchés sur chacune d’elle, écoutant leurs intimes confidences ! Mais prodige plus admirable encore, que cette fonction puisse s’exercer auprès de l’enfant à l’âge où justement se forme sa volonté, et qu’un prêtre puisse recevoir ce que n’obtiendra jamais ni le père, ni la mère. Quel levier pour l’éducation ! Et comment tous ceux qui rêvent de former l’humanité selon leur idéal n’en seraient-ils pas jaloux ?

L’abbé Levrou tout à l’heure jovial et sarcastique laisse brusquement ses plaisanteries, son laisser-aller après la fatigue de la journée, il redevient grave, attentif, amical, affectueux. Dans la chambre de tout prêtre il y a un prie-Dieu pour les genoux repentants. Il y attire Antone, entre son bureau et sa bibliothèque, et murmure : « Restez là, je vais chercher votre directeur. » Mais Antone lève vers lui des yeux suppliants et brillants de larmes.

« … À moins que vous ne préfériez ?… »

L’enfant fait un geste d’assentiment.

Et le prêtre s’asseoit sur sa chaise près du prie-Dieu.

 

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À ce moment un pas retentit dans la galerie.

« Dites le Confiteor, » lui ordonne-t-il, pendant qu’il va demander au préfet de discipline de le faire remplacer pour le salut.

L’abbé Russec accepte sans une observation, tellement la chose lui semble naturelle.

Maintenant le Père Levrou est près d’Antone agenouillé, il lui prend la tête dans son bras gauche :

« Eh ! bien, mon enfant.

– Mon père, j’ai triché, murmure Antone.

– Voyons pourquoi avez-vous triché ? » demande affectueusement le prêtre.

Antone est un peu étonné.

« Était-ce simplement pour la gloire de lire un devoir en public ? »

Antone ne répond pas.

« Je suis certain, reprend l’abbé, que vous n’avez pas obéi à ce sentiment de basse vanité. Voyons, il n’y a pas un peu de rancune, de froissement ? »

Antone se sent découvert, pénétré ; en même temps il comprend si clairement le désir du prêtre de lui faire du bien qu’il se laisse aller : il avoue, il avoue sa déception, sa jalousie furieuse, son amitié tournée en haine, puis ses conversations mauvaises, ses lectures, et alors, plein de trouble, sur de nouvelles questions, il reconnaît qu’il a rencontré de pires

 

– 254 – condisciples, qu’il a cédé à de mauvaises suggestions. Le tout est obscur, car il sait qu’il ne doit pas mêler de dénonciations à ses aveux personnels. Mais l’abbé qui sent cette petite âme toute frissonnante, se garde bien de l’interrompre, il la laisse se vider, épuiser pour ainsi dire toutes ces eaux qui l’étouffaient, qui la noyaient et l’écoute sans protester. « C’est tout, mon père. »

« Bien, mon enfant. »

Ce « Bien » semble bizarre après de tels aveux ; Antone a peur, il reprend.

« Mon père ?…

– Vous avez encore quelque chose qui vous gêne, mon enfant ?

– Mon père, ne me donnez pas l’absolution !

– Pourquoi, mon enfant ?

– Parce que je ne peux pas me dénoncer, mais je ne voulais pas faire un sacrilège en communiant. »

L’abbé Levrou ne se trouble pas. Il serre davantage la tête d’Antone dans son bras et penché sur lui, murmure : « Vous êtes venu me trouver, mon cher enfant, vous vous êtes confessé bien sincèrement, n’est-ce pas ? bien simplement ; savez-vous que vous avez été très courageux ? Oui, c’est bien, et je remercie Dieu de vous avoir donné une telle force, une telle grâce. Maintenant, voyons, voulez-vous recommencer toutes ces vilaines actions ?

– Oh ! non.

– Eh bien, alors ?

 

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– Mais je ne peux pas me dénoncer, j’aime mieux partir demain et ne plus revenir ici.

– Au moins seriez-vous décidé à laisser une lettre d’aveu et de repentir pour le Supérieur ?

– Oh ! pourvu que je ne sois pas là, ça m’est égal !

– C’est déjà une solution. Pourtant, écoutez-moi, et ne vous troublez pas. Vous ne ferez que ce que vous voudrez, personne ne peut vous faire violence, et moi moins que personne. J’examine avec vous. Voyons, vous avez fait tort à Georges Morère, lui en voulez-vous encore ? »

Antone fond en larmes : « Non, dit-il, je suis trop malheureux. » L’abbé s’arrête et le laisse pleurer, puis :

« Écoutez-moi bien. Je suppose qu’il vous dise : “Je te pardonne tout le mal que tu m’as fait !” ; accepteriez-vous la réconciliation ?

– Oh ! moi, je veux bien, mais lui ne voudra pas.

– Mon petit, il le veut, il n’aurait pu faire ses Pâques ce matin, s’il ne vous avait pardonné sincèrement. Tout serait donc réglé de ce côté. Maintenant, vous avez montré une longue obstination, inexplicable si vous n’aviez été poussé par un mauvais camarade. Êtes-vous décidé à rompre avec lui ?

– Oui, mon père.

– À ne plus jamais l’écouter ?

– Oui, mon père.

 

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– Très bien, mon petit Antone. Il ne reste plus qu’un point à décider. » L’abbé se recueillit, il sentait qu’il abordait le plus rude de la tâche. « Comprenez-vous, poursuivit-il, que vous avez failli à l’égard de vos condisciples, de Monsieur le Supérieur, de vos parents, aussi bien qu’à l’égard de Georges Morère et de sa famille ? »

Antone se prend à sangloter, c’est évidemment le poids qu’il sent le plus lourd, le bloc qui lui semble impossible à soulever.

« Comprenez-vous, continue le prêtre, que vous méritez une punition ?

– Oui ! murmure l’enfant.

– Vous acceptez de ne plus revenir ici, je vous propose quelque chose de moins compliqué. Si vous m’en donnez la permission, – vous m’entendez bien – j’enverrai Georges Morère chez Monsieur le Supérieur… Écoutez-moi jusqu’au bout : il lui dira que vous êtes prêt à avouer votre faute, il intercédera pour vous, et demandera qu’on soit indulgent, et Monsieur le Supérieur ne vous infligera qu’une retenue de vacances. »

Antone ne pleurait plus, il écoutait de toute son âme, retenant presque son souffle, visiblement inquiet, attendant la suite.

« Alors, vous écrirez à vos parents une lettre d’excuses que je porterai moi-même. Ne craignez rien, je les disposerai à vous recevoir comme l’enfant prodigue.

– Mais, Monsieur le Supérieur ?… fit Antone repris par les sanglots et ne pouvant achever.

 

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– Évidemment, il fera part à vos camarades de votre aveu et de votre punition.

– Ah ! » soupira l’enfant effrayé.

L’abbé eut peur : il voyait Antone se mordre les lèvres et garder le silence ; c’était l’instant critique.

« Bah ! reprit-il, qu’est-ce qui va se passer ? D’abord, vous n’y serez pas, puisque vous me servirez ma messe, et puis soyez sûr que le Supérieur vous félicitera devant la classe de la franchise de vos aveux et de votre courage à réparer votre faute. Là-dessus, tout le monde s’en ira en vacances et tout sera oublié. Georges Morère au retour, si je le lui dis, sera le premier à vous bien accueillir. Si vous acceptez, comme vous réparez ainsi le scandale, je vous donne la sainte absolution, vous redevenez le petit Antone de naguère, et demain matin en communiant joyeusement, vous remercierez le Christ de vous avoir arraché à la puissance du démon. »

Antone est tout stupéfait de voir avec quelle bonhomie, quelle simplicité, et quel dévouement ce bon abbé Levrou le dégage du chaos de ruines qui l’accablaient. Il accepte, il veut demander pardon à Georges Morère. Il est si heureux d’être délivré, qu’il refuse le secours de Morère, et veut aller lui-même tout avouer au Supérieur.

Enfin le prêtre se recueille et lorsqu’il a prononcé les paroles de l’absolution : « Pour pénitence, lui dit-il, vous réciterez la belle prière à Saint-Michel : “Sancte Michael Archangele defende nos in praelio”, et vous lui demanderez avec ferveur de refouler en enfer Satan et les autres Esprits mauvais qui rôdent à travers l’univers pour la perdition des âmes : “Satanam aliosque spiritus malignos qui ad perditionem animarum pervagantur in mundo…” »

 

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Le lendemain matin, aussitôt après la messe, le Supérieur entrait dans l’étude des troisièmes tout étonnés : « Mes chers enfants, leur dit-il, il s’est passé naguère un scandale trop grave, pour que je vous laisse partir sans vous en révéler les suites. Un de vos camarades, Antone Ramon, après avoir triché en composition, obstinément a nié sa faute, accusant Georges Morère de dénonciation calomnieuse. Hier soir, cédant bien tard à de meilleurs sentiments, il est venu dans ma chambre s’avouer coupable. Son aveu volontaire, sa franche acceptation des plus sévères punitions, la supplication de ses maîtres m’empêchent de prononcer son renvoi. Antone Ramon sera privé de deux jours de vacances. »

Un murmure d’étonnement court sur tous les bancs. Le Supérieur poursuit : « Si grande que soit sa faute, j’espère que vous comprenez tout le courage dont il a fait preuve en venant me l’avouer. Je l’espère aussi, en bons camarades, vous éviterez de divulguer cette pénible histoire, et saurez lui montrer par votre bienveillance, que, si vous avez l’horreur du mensonge, vous lui savez gré de son éclatante réparation et lui rendez votre estime. »

Tous les yeux se tournent vers la place de Ramon, elle est vide. Georges Morère écoute, stupéfait ; de l’autre côté de l’étude, Modeste Miagrin dévore cet affront en silence et se demande comment a pu se produire une pareille révolution, à son insu, entre sept heures du soir et six heures du matin. La lutte dorénavant est engagée entre lui et Georges Morère ; l’un des deux certainement partira ; sera-t-il obligé, dès ce matin, d’user de ses dernières armes ? Antone l’a-t-il dénoncé ?

Presque aussitôt Georges est appelé par l’abbé Levrou. En entrant dans la chambre de son directeur, il aperçoit Antone la mine confuse qui se jette sur lui en murmurant :

 

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« Georges, je te demande pardon…

– C’est bien, mon petit, interrompt l’abbé, donnez-vous une poignée de main et que tout soit oublié !

– Oh ! moi j’oublie tout, répond Georges Morère, mais c’est ma pauvre maman !

– Allons ! allons ! pas de restriction, riposte le prêtre, le pardon doit être plein. Antone a réparé sa faute, si vous ne voulez pas être amis comme jadis, au moins soyez bons camarades. »

Malgré sa honte, Antone Ramon ose lever les yeux vers Georges ; cherche-t-il encore un reste d’amitié ?

« Moi, dit Morère, je ne demande plus à être ton ami, je te demande seulement de ne plus accepter que Miagrin le soit ! »

Antone froissé de cette indifférence et craignant des révélations indiscrètes se hâte de riposter.

« Je n’ai pas le droit d’oublier les services qu’il m’a rendus.

– Quels services ? » demande l’abbé Levrou.

À ce moment Luce Aubert vient prévenir Morère que l’appel pour Meximieux est fait. Antone continue :

« C’est Miagrin qui en me prenant le roman de Lurel, m’a sauvé du renvoi.

– Lui, il a osé te raconter cela ? Tu peux lui dire qu’il est un rude menteur.

– Qui est-ce alors ? demande Antone.

 

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– Mais, c’est moi.

– Voyons, Georges, hâtez-vous de descendre, interrompt l’abbé Levrou, vous allez manquer votre train. Dites à vos parents que je ne puis les voir à midi comme c’était convenu, mais seulement ce soir.

– Ah ! si j’avais su, » murmure Antone avec désespoir.

 

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